Liu Xiaobo et l’ordre mondial «made in China»

Marche funéraire en hommage au lauréat du prix Nobel de la paix dans les rues de Hong-Kong le 15 juillet dernier
Photo: Dale de la Rey Agence France-Presse Marche funéraire en hommage au lauréat du prix Nobel de la paix dans les rues de Hong-Kong le 15 juillet dernier

D'éminents intellectuels du monde entier ont fait l’éloge du dissident chinois et Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, qui est décédé en captivité récemment à l’âge de 61 ans. Pour les chefs d’État occidentaux, cependant, il s’agissait d’une tout autre histoire. Interrogés sur le traitement quasi « stalinesque » réservé à Liu, le président américain Donald Trump, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont exprimé leur tristesse et leurs sympathies, mais se sont gardés de critiquer la Chine.

D’aucuns considéraient Liu Xiaobo comme « le Mandela de notre temps ». Depuis les événements de Tiananmen en 1989, il a sacrifié toute sa vie à la poursuite de la liberté en Chine. Principal rédacteur de la Charte 08, un manifeste appelant à la démocratisation de la Chine, il avait été condamné à 11 ans de prison en décembre 2009 pour « incitation à la subversion de l’État ».

En déroulant régulièrement le tapis rouge aux représentants de la Chine, les dirigeants occidentaux contribuent allègrement à la propagande officielle du régime communiste chinois. En revanche, ils ont rarement mis à profit cette proximité pour élever leurs voix ou lever le petit doigt au nom des droits des Chinois de s’exprimer librement.

Il n’est pas difficile d’imaginer les multiples motivations derrière ce comportement lamentable. La Chine est devenue le plus grand fabricant de produits manufacturiers dans le monde, le plus grand exportateur et le plus grand marché pour les véhicules, les téléphones intelligents et le pétrole.

La plus grande économie du monde

Lorsque, en 2014, le Fonds monétaire international a annoncé que la Chine était devenue la plus grande économie du monde, mesurée en parité du pouvoir d’achat, elle était déjà le plus grand marché d’exportation pour 43 pays dans le monde ; les États-Unis l’étaient pour seulement 32 pays. Plus tôt cette année, l’Allemagne annonçait que la Chine était désormais son plus grand partenaire commercial.

La difficulté vis-à-vis de la Chine n’a ainsi rien d’inédit. En son temps, l’économiste John Maynard Keynes mettait en garde contre les dangers de l’endettement, selon lui source d’insécurité dans les pays débiteurs et de tentations interventionnistes dans les pays créanciers. L’universitaire bien connu Albert Hirschman avertissait, lui aussi, que le pouvoir d’interrompre des relations commerciales ou financières avec n’importe quel pays était la cause fondamentale de l’influence ou de la position de force qu’un pays acquiert dans d’autres pays.

L'affaire Liu Xiaobo révèle tant la couardise et l'hypocrisie des démocraties occidentales que leur réelle difficulté à résoudre l'énigme de la puissance chinoise à l'aube du XXIe siècle

Une sorte de « créance pernicieuse » semble effectivement dicter la logique des rapports de l’Occident avec la Chine. Les États-Unis sont aujourd’hui redevables d’une dette croissante contractée auprès des nouvelles puissances capitalistes autoritaires. En septembre 2008, la Chine a remplacé le Japon en tant que plus grand détenteur étranger de la dette américaine. Selon certaines estimations, les institutions financières chinoises possédaient 1,5 trillion de dollars en dettes libellées en dollars en mars 2009.

Paraphrasant John Maynard Keynes, le politologue américain, Daniel Drezner, faisait par ailleurs cette remarque : « Lorsque les États-Unis doivent à la Chine des dizaines de milliards, c’est le problème de l’Amérique. Quand ils doivent des trillions, c’est le problème de la Chine. » Paradoxalement, selon plusieurs aveux d’officiels américains de haut rang eux-mêmes, c’est justement parce qu’ils en dépendent financièrement que les États-Unis assistent impuissants à certaines avancées diplomatiques et stratégiques de la Chine. Durant la campagne présidentielle de 2008, Barack Obama déclarait ainsi : « Il est assez difficile d’avoir une véritable négociation quand les Chinois sont nos banquiers. »

Dans la région Asie-Pacifique, plusieurs alliés traditionnels américains continuent de s’en remettre à Washington pour leur sécurité, mais entretiennent désormais leurs plus importantes relations économiques avec Pékin. Ses abondantes ressources financières ont accru le poids géopolitique de la Chine, lui permettant d’exercer un effet de levier sur le plan stratégique.

Difficulté de promouvoir les valeurs libérales

Pour dissuader Séoul de coopérer au déploiement d’un bouclier antimissile américain, Pékin a récemment annulé des contrats juteux avec d’importantes firmes sud-coréennes. En visite officielle en Australie cette année, le premier ministre chinois, Li Keqiang, a demandé au pays de rester en retrait d’un éventuel conflit opposant la Chine aux États-Unis. […]

Le risque d’une guerre hégémonique entre la Chine et les États-Unis n’est donc peut-être pas forcément là où on l’attend. Plutôt que de s’en prendre frontalement aux institutions libérales existantes, la Chine a entrepris de poser les bases d’un « ordre mondial parallèle ». Le gigantesque projet de construction des « nouvelles routes de la soie » (rails, autoroutes, ports), visant à relier la Chine à l’Europe avec d’importantes ramifications dans le monde, en offre une parfaite illustration.

Ces institutions illibérales contribuent à la fourniture des biens publics mondiaux. En même temps, elles compromettent les chances des démocraties occidentales de promouvoir les normes et valeurs libérales. En dénouant l’écheveau complexe de ce réseau de relations et de financement qu’elle met en place, on comprend mieux les procédés financiers au moyen desquels la Chine s’est progressivement arrogé le privilège d’imposer l’omertà aux élites dirigeantes occidentales et à leurs alliés dans le monde.

Vue ainsi, l’affaire Liu Xiaobo révèle tant la couardise et l’hypocrisie des démocraties occidentales que leur réelle difficulté à résoudre l’énigme de la puissance chinoise à l’aube du XXIe siècle. Cette difficulté devient préoccupante à l’heure où l’avènement d’un président américain, constamment en délicatesse avec les valeurs libérales, mais très à l’aise en compagnie de dirigeants autoritaires de ce monde, a malheureusement renforcé l’impression d’un inexorable déclin de l’Occident. Et permis à la Chine de se projeter en modèle pour les autres pays, y compris pour certaines démocraties libérales et certains anciens pays communistes. Bienvenue dans l’ordre mondial made in China !

5 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 26 juillet 2017 07 h 11

    Les dictatures finissent par s'écrouler.


    Cette analyse me semble assez juste, mais je ferais cet important bémol: comme toute dictature, le pouvoir chinois est de fait plus fragile qu'il ne le semble, puisqu'il fonctionne sur la peur. Peur qu'il impose à ses citoyens et peur qu'il a lui-même de toute contestation.
    Je crois que les dictatures finissent toujours un jour par s'écrouler. Parce que le désir de liberté et de justice est plus fort que tout. Liu Xiaobo ne sera pas mort captif en vain.


    Michel Lebel

  • Robert Bérubé - Abonné 26 juillet 2017 12 h 24

    On laisse nos "décideurs" brader nos ressources...

    L'omniprésence de la Chine pourra se poursuivre tant et aussi longtemps qu'on leur vendra nos ressources premières pour qu'elle les transforme et nous les revende en bien de consommation...peu durables.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 juillet 2017 13 h 50

    John Maynard Keynes est mort en 1946

    Je doute donc qu'il ait fait cette remarque: «Lorsque les États-Unis doivent à la Chine des dizaines de milliards, c’est le problème de l’Amérique. Quand ils doivent des trillions, c’est le problème de la Chine.»

    Et si je comprends bien le sens de la 2e phrase, quand les États-Unis auront emprunté des trillions à la Chine, cette dernière sera perdante (vraisemblablement parce que, rendus là, les É.-U. ne pourront pas rembourser). Trump doit donc continuer à emprunter à la Chine s'il veut la mettre dans sa poche.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 juillet 2017 15 h 39

    Voici ce qu’écrivait sur la Chine Gil Courtemanche en 2008:


    «Tout le discours occidental sur la transformation future de la Chine repose sur l'hypocrisie et l'ignorance. Hypocrisie commerciale, qui est un piège, comme on le constate en Afrique. La croissance économique chinoise que nous encourageons a permis à la Chine de devenir le pays le plus influent sur ce continent. Ignorance, celle de l'histoire chinoise, une histoire monolithique dans laquelle le peuple n'existe pas et n'est qu'une extension de l'empereur et, aujourd'hui, du Parti empereur. (…) La Chine est une sorte de cerveau collectif formaté par une autorité à la fois brutale et raffinée, ce qui fut historiquement la marque des grands empereurs chinois.»

    Ce passage du fameux chroniqueur aujourd’hui décédé n’a pas pris une ride.

    Lire la chronique au complet:
    http://www.ledevoir.com/politique/canada/200874/l-

  • François Beaulé - Inscrit 27 juillet 2017 07 h 21

    Aldous Huxley, le visionnaire

    La dictature mondiale imaginée par le grand auteur s'installe beaucoup plus vite qu'il ne l'avait prévue dans le « Meilleur des mondes ». Ce sera évidemment la Chine qui sera à sa tête.