Retour sur la politique étrangère gaullienne

Empreint de la force de conviction inhérente à Charles de Gaulle, le discours à l’hôtel de ville s’arrime à une période où la parole française est déliée de toutes contraintes.
Photo: Chuck Mitchell La Presse canadienne Empreint de la force de conviction inhérente à Charles de Gaulle, le discours à l’hôtel de ville s’arrime à une période où la parole française est déliée de toutes contraintes.

La formule « Vive le Québec libre ! », plus que d’avoir concouru à l’affirmation nationale des Franco-Québécois, est intelligible selon le cadre de la politique étrangère du général de Gaulle. Elle appartient, selon l’expression consacrée à Maurice Vaïsse, à l’ère de la « parole libre » (1963-1969), phase de son mandat où le président de la Ve République s’adresse aux nations sensibles à sa rhétorique, en même temps qu’il manifeste sa dissidence concernant les questions d’ordre international.

À la levée de l’hypothèque algérienne en 1962 succède la détente internationale induite par la scission sino-soviétique. Ce tournant, conjugué à l’insuccès du plan Fouchet et à la révision du traité de l’Élysée par la RFA, convainc Paris d’adopter une approche mondialiste et définie par les fondements de la pensée gaullienne.

De Gaulle prêche l’État-nation et la multipolarité au temps de l’ordre bipolaire. Ses conceptions minimisent le rôle des idéologies et rejettent le système des blocs dans l’optique de protéger l’autonomie et la grandeur de la France. La politique de la troisième voie, s’appuyant sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, est dès lors encensée aux quatre coins du globe afin de situer l’Hexagone à l’extérieur de la guerre froide et de rehausser son rayonnement international — celui-ci étant menacé par l’hêgemôn américain.

Le discours de de Gaulle exalte le droit à l'autodétermination et à l'indépendance nationale

 

L’action étrangère qui en découle se traduit par divers coups d’éclat, allant du retrait du commandement intégré de l’OTAN à une reconnaissance de la République populaire de Chine et à un resserrement des rapports avec l’Union soviétique, jusqu’à l’adoption d’une posture tiers-mondiste.

L’intervention du 24 juillet s’inscrit au regard de ces initiatives sous le sceau de la continuité. Elle se révèle en partie imputable, au même titre que les orientations mondiales gaulliennes, à la stabilité politique recouvrée de la République française, à son embellie économique, à la modernisation de son appareil militaire et au développement de son arsenal nucléaire, un outil de dissuasion indispensable à la politique d’indépendance nationale.

Le général de Gaulle réussit au demeurant à positionner l’Hexagone comme un représentant crédible des puissances non alignées, préalablement à son voyage en sol québécois. Sa parole ne peut être ignorée, bien que l’ascendant français surpasse la puissance étrangère réelle du pays.

Le Canada français, et, plus spécifiquement, le territoire québécois, représente au temps de la France gaullienne un atout géostratégique éminent. Point d’ancrage en Amérique du Nord, il participe à l’influence et au rayonnement de la Ve République de même qu’au renforcement de la francophonie en devenir, élaborée afin de supplanter l’omnipotence anglo-saxonne et de préserver le rôle international de l’Hexagone. Le discours du balcon est conséquemment conforme aux intérêts gaulliens. Il exalte le droit à l’autodétermination et à l’indépendance nationale, en plus d’alimenter l’attitude révisionniste de la France — orientée vers la critique et le renversement de la bipolarité mondiale. Comme cela a été souligné par Maurice Vaïsse : « S’il n’y a pas à proprement parler d’antiaméricanisme dans l’intervention de De Gaulle, le facteur américain n’est pas neutre, il est en effet convaincu que “le Canada maintiendrait d’autant mieux sa propre identité globale” que […] » la francophonie canadienne protégerait son particularisme en s’organisant autour du Québec.

Empreint de la force de conviction inhérente à Charles de Gaulle, le discours à l’hôtel de ville s’arrime à une période où la parole française est déliée de toutes contraintes. Il respecte par sa marque de soutien à l’indépendantisme québécois la politique étrangère révisionniste et énergique de la France gaullienne, laquelle repose sur les forces internationales, idéologiques, politiques, économiques et militaires qu’elle utilise à son escient.

8 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 26 juillet 2017 06 h 58

    L'oubli du général...


    De Gaulle oubliait une chose fort capitale: la France, comme le Royaume-Uni, n'était plus une grande puissance dans les années 60. Le général avait le verbe haut, mais les moyens n'étaient plus au rendez-vous. Le peuple français l'avait d'ailleurs compris; c'est pour quoi il a remercié de Gaulle pour ses bons services en 1969.

    M.L.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 juillet 2017 09 h 35

      Vous simplifiez grandement les choses. De Gaule envisageait une réforme du sénat et des régions ce que la droite, qui s'y ancrait, a tout fait pour bloquer son projet et sa réélection.

      Dire que la France n'avait plus les moyens de s'affirmer ne tient pas la route, car l'enjeu n'était pas de cet ordre. Il concernait une meilleure emprise du peuple sur la politique, que le monde des affaires fit tout pour la neutraliser, question de mieux se positionner au sein de l'UE.

      Les suites témoignent plutôt que les Français ont voulu renforcer les programmes sociaux de l'UE pour protéger ceux de la France, ce qui demeure encore un enjeu que cherche à aplanir le président Macron dans l'optique de De Gaule en modifiant le régime politique français.

    • Michel Lebel - Abonné 26 juillet 2017 10 h 23

      @ Claude Bariteau,


      Le référendum proposé par de Gaulle en 1969 était en fait un référendum-bidon. La plupart des observateurs français s'entendent sur ce sujet. Comme dans son habitude de gouvernance, de Gaulle voulait savoir ce que le peuple pensait de lui en 69. Il lui a dit clairement. Le général est alors illico rentré dans ses terres.

      Bien avant de Gaulle, la France était devenue une puissance moyenne, si on la comparait aux États-Unis et à la défunte URSS. De Gaulle, sans doute pour relever la France et aussi à cause de son grand ego, a joué la carte de la grande puissance. Ce qui ne traduisait pas la géopolitique de son époque. Mais il avait le verbe haut, aimant donner de leçons à tout un chacun au plan international. Mais c'était en fait surtout des mots que certains aimaient entendre, principalement lorsqu'il critiquait l'anglo-saxon... et Israël.


      M.L.

    • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2017 12 h 46

      "De Gaulle, sans doute pour relever la France et aussi à cause de son grand ego, a joué la carte de la grande puissance." M.L.

      Je ne suis pas un expert mais ma première impression est la suivante.

      De Gaulle était parfaitement conscient que la France était devenue une puissance moyenne. Sa première préoccupation était plutôt de, malgré tout, conserver l'indépendance réelle de la France, même s'il savait qu'elle était une puissance moyenne. Et justement parce que la France n'était plus une grande puissance comme avant, De Gaulle a peut-être senti l'indépendance réelle de la France davantage menacée.

      Ça serait l'idée derrière plusieurs de ses politiques, comme par exemple: disposer soi-même de la bombe atomique, se retirer de l'OTAN, créer sa propre industrie d'armement, développer sa propre technologie nucléaire et informatique, resserrer les liens avec les anciennes colonies, participer à la construction de l'Europe et renforcer les liens avec l'Allemagne (indépendance des États-Unis, mais aussi, leçons des deux guerres mondiales qui ont ravagé l'Europe).

      Bref, pas nécessairement se prendre pour une grande puissance, mais plutôt faire le maximum pour que la France conserve, malgré son statut de puissance moyenne, une indépendance réelle.

    • Raymond Labelle - Abonné 26 juillet 2017 13 h 05

      Le référendum de 1969 a-t-il été un désaveu de CDG?

      Mentionnons quand même que CDG avait longtemps été dans le paysage, qu'il y a eu mai '68. François Mauriac avait parlé d'une "suicide en plein bonheur" - CDG, sans ce projet, aurait pu terminer son septennat.

      Le projet était un peu technique (régionalisation de pouvoirs et réforme du Sénat ce qui rend difficile de soulever l'enthousiasme; le projet, quelque peu, court-circuitait les partis politiques, ce qui a entraîné une résistance de ceux-ci et même une certaine tiédeur du parti gaulliste - ajoutons à cela les résistances à ce que l'on ne connaît pas...

      Oui, en grande partie, certainement, cela a aussi constitué un test de l'autorité morale de CDG, qui l'avait bien compris en démissionnant aussitôt les résultats connus (démission annoncée d'avance en cas de défaite). CDG avait mis son poids et son autorité morale derrière le "Oui" et une défaite signifiait que celle-ci avait souffert, on peut en convenir.

      Mais il s'agit d'un autre sujet qui soulève des questions différentes de celles relatives aux politiques gauliennes visant à préserver l'indépendance réelle de la France.

    • Léonce Naud - Abonné 26 juillet 2017 17 h 04

      Michel Lebel : Votre France « puissance moyenne » est en mesure de transformer les principales villes canadiennes en parkings radioactifs en une demi-heure.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 juillet 2017 21 h 31

      M. Lebel, la question référendaire ne portait pas sur la France puissance moyenne, mais sur un changement dans le régime politique, changement pour lequel De Gaule a joué sa tête parce qu'il estimait qu'elle était tranchée si ce changement ne passait pas.

      Comme ce changement fut rejeté, il démissionna. S'il est possible que les voteurs l'aient chassé, qui est une interprétation sans lien avec la question, il est clair pour moi que ce changement fut refusé au référendum et son refus impliquait, pour De Gaule, sa sortie.

      Dans un référendum, c'est la question posée qui est acceptée ou refusée, pas celui qui la pose. Celui qui la pose se doit, je pense, tirer sa révérence parce qu'il n'a pas obtenu une réponse positive à sa question. Ne l'ayant pas obtenue, sa crédibilité ne tient plus. C'est tout. C'est ce qu'a compris Jacques Parizeau.

      Par contre, le rejet de la question posée ne signifie pas que les opposants ont carte blanche, comme l'ont estimé Pierre Elliott Trudeau en 1980 et Jean Chértien en 1995.

      Pour avoir carte blanche, il leur fallait l'obtenir. Ils n'ont jamais osé le faire. Ils ont plutôt justifier leurs actions sur le rejet d'une question qui ne consistait pas en l'affirmation de leurs démarches.

      Mais, pour eux, l'action politique au Canada s'est toujours exprimée selon les règles propres au régime parlementaire monarchiste de la Grande-Bretagne, qui, à moins d'être objet d'un référendum qui lie le gouvernement ou le PM dans le cas du Brexit, est l'affaire de l'exécutif et de la Chambre des communes, pas celle des citoyens et des citoyennes.

      Il m'apparaît que vos propos s'écartent d'une analyse du sens des résultats, ce que confirme vos allusions à ce que les gens aiment entendre.

  • Claude Bariteau - Abonné 26 juillet 2017 08 h 27

    Excellent texte.

    M. Poirier, vous mettez le doigt sur le sens du « Vive le Québec libre » du Général. Cette affirmation ne visait pas uniquement une mise à nue du problème québécois. Elle concernait la présence de la France au sein du clivage entre la Russie et les États-Unis sur l'ordonnancement du monde après l'accord de Yalta.

    Ce clivage s'est manifesté tout en favorisant l'apparition de nouveaux États souverains à la suite de la proclamation aux Nations Unies du droit des peuples colonisés à l'autodétermination externe.

    Le Général a fait de cette proclamation le fer de lance de sa présence sur la scène internationale, insérerant du coup la France dans la dynamique créée par la Russie et les États-Unis.

    Là se trouve l'explication à son appui aux mouvements de décolonisation et la présence de la France dans l'UE dont l'angle d'approche fut confédératif et axé sur des liens économiques basés sur des approches sociales analogues aux pays qui s'y associèrent, mais aussi sur une vision, comme vous le signalez, militaire qui impliquait un rôle des pays européens au sein de l'OTAN.

    Cette approche française ne pouvait pas se matérialiser sans une relance de la francophonie, question de mieux ancrer sa présence sur la scène internationale.
    C'est dans ce contexte que le « Vive le Québec libre » avait une portée internationale. Les successeurs du Général l'ont reconnue, jusqu'à Hollande et Sarkozy, ce dernier sous l’influence de l’homme d’affaires Desmarais, celui qui dissuada le PM Johnson de s’associer d’avantage à la France.

    Avant 1760, le territoire du Québec fut une affaire d’ordre international et l’a été en 1774 puis en 1836, pour la Grande-Bretagne désireuse de maintenir sa position face aux États-Unis. Le Dominion of Canada en est un autre exemple, comme les deux Guerres mondiales.

    Et il l’est encore. Les ententes avec l’Europe et l’ALÉNA l’impliquent sans qu’il ait vraiment un mot à dire, ce qui contraint son développement selon les visées canadienne.