Malheureuse émergence de la mythologie crépusculaire

«C'est par une fascination morbide pour l'appocalypse que nous contemplons les dystopies tel “1984”, d’Orwell, comme autant de scénarios vraisemblables ou imminents», écrit l'auteur du texte.
Photo: Justin Sullivan / Getty Images / Agence France-Presse «C'est par une fascination morbide pour l'appocalypse que nous contemplons les dystopies tel “1984”, d’Orwell, comme autant de scénarios vraisemblables ou imminents», écrit l'auteur du texte.

Chaque époque revendique un certain nombre de valeurs qui exercent sur les esprits un ascendant puissant, si puissant qu’aucune remise en question ni mise à l’épreuve des faits ne semble en mesure de briser leur empire ; comme si ces valeurs relevaient d’un ordre transcendant et composaient, dans le monde désenchanté qui est le nôtre, quelque chose comme une mythologie, avec ses héros et ses vilains, sa genèse et son eschatologie. Notre époque, c’est l’évidence, a hérité d’une mythologie progressiste, édifiée par l’humanisme renaissant et l’idéalisme des Lumières, nourrie par les grandes espérances et l’attente des lendemains qui chantent, une mythologie dont la puissance de séduction est demeurée à peu près intacte en dépit de tous les revers qu’elle a essuyés. Ne demeurons-nous pas convaincus de la supériorité de notre époque sur toutes les autres, comme si, malgré les horreurs et les injustices dont l’humanité continue de se rendre coupable, nous ne pouvions cesser de croire que le monde actuel est nécessairement un peu meilleur que le monde passé ? Il faut toutefois reconnaître la récente montée en puissance d’une autre mythologie, concurrente féroce de la première, faite non pas de rêves et d’espoir en un monde meilleur, mais de cauchemars et de dystopies. C’est la « mythologie crépusculaire ».

J’entends par là un ensemble de discours dont la fonction essentielle est de formuler des diagnostics sur la condition de la culture, de la nation ou de la civilisation, et qui, sous le couvert de la rationalité, élaborent en réalité une topique croyante nourrie par des affects. Une telle mythologie est dominée par la nostalgie : pour elle, le meilleur n’est pas à venir, il est derrière nous, et il convient non pas d’accélérer la marche du monde, puisque cette marche le mène sur la voie de la perdition, mais de la ralentir, voire d’en inverser le cours, au nom d’un désir de retour qui ne dit pas toujours son nom. La mythologie crépusculaire a ses adeptes, ses chantres et ses prophètes, qui servent les avertissements les plus sévères, les prévisions les plus pessimistes, annonçant la fin de la littérature, de la France ou de la civilisation occidentale. Les plus raffinés d’entre eux, partisans de l’ironie généralisée, considèrent que la fin a déjà eu lieu, si bien que l’humanité ne peut plus rien faire d’autre que se parodier elle-même et les gens d’esprit se repaître de ce monde risible de l’Après.

Une fascination paradoxale

Certes, la hantise du crépuscule n’est pas neuve. Elle est aussi ancienne que la civilisation elle-même, elle est l’un de ses ingrédients essentiels, que les grandes religions, ce n’est pas un hasard, ont toutes pris soin d’intégrer dans leurs cosmogonies. […] La particularité de notre époque, s’il en est une, est de nourrir la hantise et les réflexes de défense alors que les conditions « objectives » d’existence n’ont jamais été aussi favorables, que les conflits se raréfient et l’espérance de vie augmente, que le filet social assure tant bien que mal à chacun la possibilité de recevoir une éducation et de faire des projets, de mener une carrière et d’élever une famille, que la constitution des États assure le respect des droits et libertés, bref que les raisons de sentir l’imminence du danger n’ont jamais été moins fortes. […]

Le paradoxe de notre époque tient donc dans cette étrange contradiction : alors que les conditions semblent réunies pour nous permettre de nous épanouir et de jouir de la vie, nous cultivons une fascination morbide pour l’apocalypse, comme si nous avions besoin de maintenir coûte que coûte la menace. C’est pour répondre à une telle fascination que prospèrent les récits de survie dont nous nous abreuvons, ceux que nous retrouvons dans les films à grand déploiement et les jeux vidéo construits sur le principe de la lutte hobbesienne de tous contre tous, dans les dystopies que nous contemplons comme autant de scénarios vraisemblables, et peut-être même imminents (Soumission, de Houellebecq ; 1984, d’Orwell, revenu au sommet des palmarès), dans l’actualité pétrie de catastrophisme inlassablement relayée par les réseaux d’information, dans la menace sourde que laissent planer les changements climatiques, et ainsi de suite. Ces récits nous invitent à nous considérer comme des individus en sursis, à qui il est permis de durer encore un peu, à vivre « en attendant ».

Si elle prétend servir une noble cause, la mythologie crépusculaire contribue aussi, et peut-être surtout, à nourrir les instincts les plus primitifs, en permettant aux plus riches de se soustraire à leurs devoirs en se ménageant un abri fiscal ou en s’achetant une île déserte, aux intellectuels de se complaire dans les fantasmes de destruction plutôt que de travailler à l’élaboration vivante de la culture, en nous accordant tous le droit de mener notre existence comme une affaire privée, de nous dévouer cyniquement à la seule cause qui nous paraît digne d’être servie – la nôtre –, sans comprendre que nous nous condamnons ainsi à passer à côté de la vie.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, été 2017, no 69.

10 commentaires
  • Jean-Charles Vincent - Inscrit 25 juillet 2017 03 h 18

    En attendant

    ''(...)Ces récits nous invitent à nous considérer comme des individus en sursis, à qui il est permis de durer encore un peu, à vivre « en attendant ».(...)''
    Cette fascination tient tout à cela et à la nostalgie du temps qui fut. L'attrait sans retenue pour une série comme ''Handmaid's Tale'' émane de cette pensée. Et l'auteur Margaret Attwoods d'en rajouter lors d'une entrevue avec Emma Watson ou elle indiquait que la réalité pourrait rejoindre cette fiction distopique. On n'est plus très loin de la théorie de la conspiration et du complot. Et pourtant il y a un certain attrait dans ces fictions. J'ai relu ''1984'' cette année...mais cette fois je n'ai pas pu le terminer. J'étais mal à l'aise. Trop près de la réalité? Peut-être!

  • François Beaulé - Abonné 25 juillet 2017 07 h 34

    La mort comme seule certitude

    N'en déplaise à l'auteur, les problèmes environnementaux sont bien réels et graves et certains États, dont la petite Corée du Nord, ont véritablement développé des armes de destruction massive, nucléaires, chimiques et bactériologiques.

    L'évolution du monde est essentiellement menée par l'économie capitaliste et nous n'arrivons pas à donner un sens commun à nos existences dans le fatras des projets individuels de millions de personnes au sein de nos pays et de milliards à l'échelle planétaire. Nous ne savons pas où nous allons collectivement sinon que la nature subit de plus en plus péniblement l'agression des industries et de la surpopulation incontrôlées.

    Les limites environnementales de notre planète devraient nous imposer des projets collectifs qui assurent la conservation de la nature. Mais nous n'arrivons pas à les formuler clairement et encore moins à les partager. Les gouvernements s'agenouillent donc devant l'économie régnante. Et l'on assiste à l'accélération de la dégradation de la nature.

    Certains en viennent à croire en une seule issue : nos morts individuelles et celle de notre espèce.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 25 juillet 2017 08 h 04

    Heureuse mythologie de la Nouvelle Aube

    Paradoxalement, on sent comme du regret et du désenchantement dans ce texte sur l'émergence de ce qui serait une «mythologie crépusculaire». Où est donc le bon temps d'«avant», celui où l'on croyait à de grand idéaux politiques, à un avenir collectif de grands Soirs de l'Humanité ? Ces grands soirs, immanents ou religieux, étaient dignes de vrais dévouements et nous faisaient comprendre la vie et la savourer (Réveillez-vous ?:-).
    Il me semble que l'on découvre ici un peu en retard ce qui traverse un genre littéraire souvent ignoré ou méprisé par la littérature classique, à savoir la fiction spéculative, plus trivialement la «science fiction». Ce même débat entre les visions jovialistes d'un avenir radieux et les visions catastrophiques de l'humanité et de sa fin proche sont l'essence même de la science fiction depuis son déploiement au XXème siècle.
    Dans les années 70, les visions du lendemain de la bombe, de l'hiver nucléaire et de la fin des sociétés organisées étaient déjà légions. Elles s'affrontaient déjà avec les tenants de la «science dure» qui avaient eu leur heure de gloire dans les années 50 et 60.
    Ce n'est donc pas en ce début de siècle que l'on serait tombé dans un pessimisme individuel, cynique et délétère. Aujourd'hui s'affrontent toujours les deux tendances, maintenant plutôt exprimées à large échelle dans les traductions cinématographiques de la littérature écrite de science fiction.
    Il suffit de voir ces jours-ci la différence entre le Valérian de Besson et le monde crépusculaire de 2045 annoncé pour le film de Spielberg (Ready player one). On retrouve d'ailleurs cette même opposition entre optimisme et pessimisme à l'intérieur d'un sous-genre comme le «space opera», entre une Guerre des étoiles et un Hypérion (Dan Simmons).

    Bref, on est loin de passer à coté de la vie en maniant l'imaginaire et les uchronies: bien au contraire, c'est un délice, une vision que seul l'Art peut nous offrir pour le maintien de notre esprit critique.

  • Louise Morand - Abonnée 25 juillet 2017 09 h 24

    Quand l'avenir se porte mal

    Quand on ignore tout des enjeux concernant la crise climatique, l'eau, la santé et la production alimentaire, quand on ne s'intéresse pas à la biodiversité ni à la politique, quand on reste confortablement enfermé dans sa bulle, c'est facile de dire que les gens aiment se raconter des histoires de peur. Pour changer l'avenir catastrophique où nous mènent l'avidité capitaliste et les comportements abusifs envers la nature et les populations, il faut en parler. Le silence n'est pas une solution.

  • Jacques Patenaude - Abonné 25 juillet 2017 09 h 43

    Le cynisme et le catastrophisme

    Le cynisme et le catastrophisme sont des postures qui nous amènent à nous replier sur nous même. Actuellement c'est l'incapacité de ceux qui se présentent comme des progressistes de définir un bien commun qui parle à tout le monde plutôt qu'un projet qui nous sépare en de multiples minorités qui nous amène à voir le monde comme régressant.