De la grandeur française en Amérique

Un portrait du général Charles de Gaulle en juin 1968
Photo: Agence France-Presse Un portrait du général Charles de Gaulle en juin 1968

Il nous avait compris, le vieux général.

Mieux que nous-mêmes, il savait, voyait, entendait qu’il y avait ici de la grandeur à fabriquer.

Refoulée sous le poids de deux siècles de domination anglaise, cette grandeur toute française qui, ayant épousé ce vaste continent, habite au creux de notre âme était enfin appelée à sourdre, à éclore.

Il fallait tirer ce peuple des limbes de l’Histoire. Il fallait déguédiner ; régler notre sort et rendre au monde francophone ce qui lui appartient.

C’est bien ce que de Gaulle voulut faire, un certain mois de juillet 1967, lui qui sans détour nous reconnut une faculté de liberté et d’envergure et plus encore ; une stature digne d’un véritable statut de Nation et d’État.

Amassé le long de la vieille route reliant la capitale à la métropole, le peuple applaudit de toutes ses forces, entonnant fièrement La Marseillaise et agitant ses plus beaux drapeaux.

Après Jean le Baptiste, l’homme ferait presque figure de nouveau saint patron pour les « Français du Canada », comme il les désignait. Eux dont les patrons ordinaires, à l’usine et sur les chantiers, n’avaient jamais été que des boss, parlant tout autrement… Jamais n’avions-nous vu un « sauveur » de si près, véritable miracle en chair et en os, saluant triomphalement la foule depuis sa Lincoln décapotable, tel un pape dans sa papemobile.

Certes, des voix s’élevèrent pour dénoncer vertement cet affront diplomatique.

On cria à l’immixtion dans nos affaires de la part d’un chef d’État étranger — pourtant pas si étranger que ça. C’était là oublier que nos affaires n’ont jamais été nos affaires — et les « vraies affaires » encore moins.

Une certaine idée du Québec

Comme le disait René Lévesque, il s’agit d’un peuple qui, pendant longtemps, s’est contenté, pour ainsi dire, de se faire oublier pour survivre. Depuis les débuts de l’aventure néofrançaise, les Canadiens, devenus Canadiens français puis Québécois, seront demeurés sans discontinuer les simples sujets d’une puissance tierce, fut-elle française, anglaise, vaticane, canadienne, américaine… Qu’un « monarque » venu de la vieille mère patrie invite à ce que notre propre voix se fasse verbe en ce pays, voilà qui n’est pas banal.

Après trois siècles et demi d’une odyssée prodigieuse à destination de notre terre promise à nous, nous allions enfin arriver à ce qui commence. Pour la première fois de notre histoire, à travers le regard de cette France haute de six pieds quatre pouces, nous nous sentions exister proprement. Il ne resterait qu’à faire bon usage de notre personnalité retrouvée…

Décidément, de Gaulle entretenait une certaine idée du Québec. Sans doute avait-il constaté depuis longtemps le caractère artificiel, illégitime, non historique du régime d’Ottawa. Visionnaire, il avait forcément prévu que, sur ce sous-continent appelé Canada, des pays naturels, le Québec au premier chef, verraient le jour de toute façon, s’imposant de plus en plus sur l’échiquier politique, économique, international, face à un État central plutôt fragile, tout compte fait.

Par ailleurs, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le général avait évidemment bien saisi la nécessité de renforcer la francophonie et les solidarités internationales vis-à-vis de la montée en force et en influence du bloc anglo-saxon, cela dans l’intérêt de la France, certes, mais également des plus petites puissances et des cultures en proie à cette hégémonie néocoloniale.

Avant de mourir, « l’homme du 18 juin », devenu avocat de l’autodétermination des peuples, a donc voulu accélérer le pas de l’Histoire, en s’assurant que ce qui devait être dit soit dit et que ce qui devait être fait soit fait. Au-delà des logiques de la géographie politique, les peuples ont, oui, le pouvoir de se réinventer pour le mieux. Ils peuvent, ils doivent agir par eux-mêmes, car après tout, tel est le substrat de la vie d’une collectivité, dixit Maurice Séguin. C’est ainsi que le président et père de la Ve République transforma littéralement le Chemin du Roy en chemin de libération, réparant partiellement au passage les conséquences malheureuses des quelques négligences de Louis XV à l’endroit de la Nouvelle-France.

État de sclérose

Quel gâchis de ne pas avoir encore emprunté cette voie libératrice qu’il nous a si brillamment ouverte du haut du balcon de l’hôtel de ville. Combien d’années, combien de générations perdrons-nous encore à bouder notre salut ?

À constater l’état de sclérose qui affecte notre vie sociale et politique, ce n’est pas demain la veille, hélas, que les paroles providentielles du général se traduiront en actes. Quoique…

En 2017, 50 ans après sa visite historique, le « Vive le Québec libre ! » de Charles de Gaulle se révèle toujours source de malaises chez les plus domestiqués d’entre nous. De manière éloquente, la récente polémique entourant le fameux balcon a su montrer à quel point les paroles du général vibrent encore en nous — suivant différentes fréquences, s’entend.

En tout cas, il semble que ceux-là mêmes qui prophétisent la mort du Québec libre continuent pourtant à craindre ses moindres expressions… C’est qu’ils sentent bien, au fond, que l’idée d’indépendance s’avère sensiblement plus vigoureuse qu’ils ne le prétendent, et que nos espérances n’hiberneront pas indéfiniment.

Un nouveau printemps viendra. Il le faut.

8 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2017 05 h 06

    Grandeur et petitesse.

    Voilà un texte de faux espoir construit dans la nostalgie.

    Si le Général a décodé les contraintes des habitants du Québec et les a mises à nue par son arrivée en bateau, son parcours sur le Chemin du Roy et son « Vive le québec libre », il n'a pas fait écho à une nation, mais aux descendants d'une nation française qu'il a invités à édifier un État libre de celui du Canada constitutif d'une nation différente de celle que cherche à construire ce pays.

    C'est ce point fondamental que votre propos néglige. De ce fait, il élague ce qui pousse les habitants d'un territoire à s'associer pour se libérer alors que l'histoire montre que des habitants du Québec se sont ligués à Pontiac pour chasser les Britanniques en 1762, d'autres aux Patriots américains en 1774 pour faire de même et qu'ils furent nombreux en 1834 pour prendre le contrôle de leurs affaires, ce qu'ils firent aussi en 1974.

    Ils se sont ligués parce que d'autres habitants, s'estimant les « vrais canayens » puis les « vrais canadiens-français », se sont ligués aux dirigeants britanniques puis aux dirigeants canadiens pour gouverner les habitants sur le territoire défini Québec en 1774, Bas-Canada en 1791 et Province de Québec en 1867.

    Aujourd'hui, ces mêmes alliances avec les Canadiens nourrissent les « vrais Québécois » de Couillard et les activent à isoler les habitants du Québec pour les gouverner à la Britannique. Pour changer ce mouvement, seules des alliances, à consolider, permettront aux habitants du Québec, dont ce territoire est leur patrie, de créer leur pays.

    C'est là que se trouve la grandeur des propos du Général que votre lecture rapetisse.

    • Jean Lapointe - Abonné 24 juillet 2017 12 h 10

      A ma connaissance il n'est pas question d'exclure qui que ce soit quand il est question de faire du Québec un pays indépendant politiquement.

      Au contraire. Mais il y en a parmi nous, dont je suis, pour qui c'est encore plus important que pour les autres et sans eux il n'y en aurait pas d'autres qui nous suivraient.

      Si on veut rompre avec le Canada encore faut-il avoir de bonnes raisons de vouloir le faire. Ce n'est pas une question théorique, c'est fondamental à mon avis. Et ceux qui en ont le plus de raisons sont les descendants des Canadiens français d'après moi. Les autres peuvent nous comprendre et nous suivre mais ils ne pourront jamais le sentir comme nous les dscendants des Candiens français le sentons dans nos tripes.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2017 18 h 19

      M. Lapointe, je ne nie pas la présence du moteur. Je dis seulement que ce moteur aura plus de force et de durée en s'alliant avec les habitants qui ont fait du Québec leur patrie et désirent fonder le pays du Québec en instituant un « nous » politique.

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 juillet 2017 08 h 48

    Un court paragraphe particulièrement apprécié


    "On cria à l’immixtion dans nos affaires de la part d’un chef d’État étranger — pourtant pas si étranger que ça. C’était là oublier que nos affaires n’ont jamais été nos affaires — et les « vraies affaires » encore moins."

    Une très belle lettre, je trouve!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 juillet 2017 12 h 17

    … redécouvrir !

    « Décidément, de Gaulle entretenait une certaine idée du Québec. » ; « Un nouveau printemps viendra. Il le faut. » (Maxime Laporte, Avocat et président général, SSJBQ)

    De ce nouveau printemps, source d’émouvante libération du Québec éventuelle du Canada (ce pays si loin et si proche de nulle part), va falloir comme inviter tous ces GND capables d’agir ou de faire agir tout autant les Lisée-Legault que les René-Lévesque !

    Reste, cependant, à les découvrir ou les …

    … redécouvrir ! - 24 juillet 2017 -

  • Colette Pagé - Inscrite 24 juillet 2017 14 h 16

    Le balcon de la division !

    Ce lieu mythique fait encore peur !

    À preuve le refus du Maire Coderre de refuser à la SSJB l'accès au balcon afin de souligner la déclaration du Grand Général.

    En revanche, le feu sacré demeure même si le parcours sera long.

  • Raynald Rouette - Abonné 24 juillet 2017 15 h 44

    Le manque de solidarité des canadiens français


    Aura toujours été leur talon d'Achille!

    Les conquérants ont su l'exploiter, avec succès, jusqu'à ce jour!