Archives – Allocution du président de Gaulle à l’hôtel de ville

Le général Charles de Gaulle s'adresse à la foule lors de sa visite officielle à Québec, le 24 juillet 1967, depuis le balcon de la mairie de Montréal, où il a prononcé son discours célèbre sur l'indépendance de la province. 
Photo: Agence France-Presse Le général Charles de Gaulle s'adresse à la foule lors de sa visite officielle à Québec, le 24 juillet 1967, depuis le balcon de la mairie de Montréal, où il a prononcé son discours célèbre sur l'indépendance de la province. 

Le discours du général de Gaulle prononcé à l’hôtel de ville de Montréal le 26 juillet (soit deux jours après le célèbre discours sur le balcon) lors d’une réception en son honneur dans la journée, tel que publié dans Le Devoir du jeudi 27 juillet 1967.

Voici le texte intégral de l’allocution prononcée hier midi par le président de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal.

Monsieur le Maire,

Si un fait, si un événement pouvait justifier à lui seul le voyage que j’ai l’honneur de faire au Québec, à l’invitation du premier ministre du gouvernement de ce pays, ce serait l’allocution vraiment émouvante et profonde que vous venez de prononcer et dont je vous demande de croire, pour les Français, en particulier, si vous permettez, pour leur président, les mots en iront très loin.

Ce matin, Monsieur le Maire, et cela aura été la dernière étape de notre voyage, vous nous avez fait visiter rapidement cette ville énorme de Montréal. Tout de suite je vous dirai que rien ne peut être plus émouvant et plus encourageant pour un Français que d’avoir vu cela, d’avoir discerné ce passé et d’avoir constaté ce présent. Le passé oui, c’est bien ici que Jacques Cartier est venu il y a 432 ans pour planter sur le mont Royal, où vous m’avez conduit tout à l’heure, le drapeau du « vieux pays ». C’est bien ici que Maisonneuve fonda la Ville-Marie. C’est bien ici que de vaillants Français et Françaises qu’étaient nos ancêtres, et notamment la glorieuse Jeanne Mance, ont su défendre la cité assiégée pendant vingt ans par des tribus redoutables.

C’est ici que gouvernèrent Champlain et ses successeurs. C’est ici qu’il y a un peu plus de deux siècles, au coeur de votre ville, Sainte-Hélène, malgré les prouesses de Montcalm, Lévis et ses soldats livrèrent leur dernier combat dans le dernier bastion contre les conquérants anglais.

On aurait pu croire, on pourrait croire que ce passé ayant été marqué d’une telle douleur, Montréal aurait perdu son âme française dans le doute et dans l’effacement. Miracle ! Il n’en a rien été. Et au contraire, quelle vitalité, quelle puissance, quelle ardeur se dégagent de cette grande cité. La voilà devenue une grande métropole économique, avec une industrie de plus en plus considérable, des relations commerciales de plus en plus étendues.

La voilà qui joint la navigation des Grands Lacs américains à celle de l’Atlantique. La voilà qui installe dans ses murs l’Organisation internationale de l’aviation civile. La voilà qui est érigée en capitale intellectuelle, avec une université de langue française, ses centaines de professeurs, ses milliers d’étudiants, ses multiples collèges affiliés. La voilà transformée en modèle d’urbanisation et en particulier pour ce qui est de ce magnifique, de ce moderne au possible métropolitain. Et la voilà qui offre à l’univers le cadre d’une exposition colossale et sans précédent.

M. le Maire, ayant vu cela et l’emportant après en vous quittant, c’est pour mes compatriotes que je parle — c’est un exemple que vous leur avez donné, que vous leur donnez tous les jours, c’est une preuve de ce qu’ils peuvent valoir puisque vous le valez bien, et enfin c’est une raison de plus, au moment où la France, elle aussi, se relève, elle aussi, prend le chemin de ce qui est moderne sans perdre ce qui est humain. À cela vous aurez, je vous le dis, contribué d’une manière essentielle. Et c’est de cela surtout que je vous remercie.

Pendant mon voyage — du fait d’une sorte de choc, auquel ni vous ni moi-même ne pouvions rien, c’était élémentaire, et nous avons tous été saisis — au cours de ce voyage, je crois avoir pu aller en ce qui vous concerne au fond des choses et quand il s’agit du destin et notamment du destin d’un peuple, en particulier du destin du peuple canadien-français ou français-canadien, comme vous voudrez, aller au fond des choses, y aller sans arrière-pensée, c’est en réalité non seulement la meilleure politique, mais c’est la seule politique qui vaille en fin de compte.

Ensemble, nous avons été au fond des choses et nous en recueillons les uns les autres des leçons capitales. Nous les emportons pour agir. Vous pour poursuivre votre oeuvre dans ce Canada dont vous êtes le coeur, dans cette Amérique dans laquelle vous êtes implantés, avec naturellement toutes les circonstances, toutes les conditions particulières qui vous environnent, mais avec la flamme de nos aïeux. Et nous avec nos difficultés dans un monde qui nous est dur et difficile, dans une Europe qui a été ravagée, déchirée et en particulier en ce qui concerne la France, dans une époque dangereuse et où il ne s’agit pas pour la France de croire qu’elle peut avoir le choix entre une autre alternative que celle-là, être elle-même, c’est-à-dire forte, vigoureuse et humaine, ou bien décliner, c’est-à-dire peu à peu se dissoudre et disparaître et ainsi enlever à l’humanité une espérance suprême qu’elle a toujours eue.

Votre oeuvre et celle des Français de France, ce sont deux oeuvres conjuguées, ce sont deux oeuvres liées, ce sont des oeuvres françaises. N’ayons pas peur de le voir, de le dire et de le faire. Cela implique, c’est évident, que nous resserrions beaucoup plus étroitement nos rapports physiques et nos rapports moraux, que nous nous rapprochions à tous les égards, par des échanges intellectuels, spirituels, scolaires, littéraires, artistiques, professionnels, touristiques, familiaux. Cela doit être organisé, développé.

Nous avons commencé sur la base d’accords signés entre le gouvernement de ce Québec et le gouvernement de la France. Nous devons le poursuivre et le développer. Et quant au reste, tout ce qui grouille, grenouille, scribouille, n’a pas de conséquence historique dans ces grandes circonstances, pas plus qu’elle n’en eut jamais dans d’autres. Par conséquent, nos voeux sont avec vous en partant, aussi ardents que jamais mais beaucoup plus précis, explicites, et je voudrais que quand je vous aurai quittés, avec ceux qui m’accompagnent, vous ayez gardé l’idée que la présence pour quelques jours du général de Gaulle dans ce Québec en pleine évolution, ce Québec qui se prend, ce Québec qui se décide, ce Québec qui devient maître de lui, mon voyage, dis-je, aura pu contribuer à votre élan. C’est tout naturel, pour toutes les raisons que j’ai dites et qu’avant moi Monsieur le Maire a dites si noblement.

En saluant monsieur le premier ministre et son gouvernement qui m’ont invité dans le Québec et grâce auxquels j’ai fait ce voyage magnifique et qui pour le monde entier aura la plus grande portée, en saluant Son Éminence le cardinal, qui dans tout ce qu’il a voulu faire, l’a fait à notre égard d’une manière inoubliable, je lève mon verre en l’honneur de monsieur le maire Drapeau, je lève mon verre en l’honneur de sa ville, pour la remercier, et bien c’est à lui que je m’adresse, non seulement pour ce qu’il a dit sur l’ensemble de notre situation mais pour ce qui s’est passé à Montréal et pour ce qui s’y passe sous sa direction.

Parmi les millions, les millions de visiteurs que l’univers envoie en ce moment même vers Montréal, qui donc pourrait ignorer quelle part est la sienne dans l’immense essor de la cité grâce à l’exceptionnelle valeur et à l’ardeur sans limites qu’il apporte à la servir. Je lève mon verre en l’honneur de monsieur le maire Drapeau, en l’honneur de madame Drapeau, à qui nous sommes très reconnaissants de ses gracieuses attentions, en l’honneur de Montréal, de la Ville de Montréal, aujourd’hui plus chère à la France qu’elle ne l’a jamais été.