Archives – Bilan d’une visite

La une du «Devoir» du 25 juillet 1967, au lendemain du discours du général de Gaulle
Photo: Archives Le Devoir / BAnQ La une du «Devoir» du 25 juillet 1967, au lendemain du discours du général de Gaulle

Éditorial principal du Devoir publié le 27 juillet 1967.

Le général de Gaulle ayant décidé de mettre fin abruptement à son séjour au Canada, il n’y a pas lieu de s’interroger davantage sur ce qui aurait pu survenir s’il avait suivi jusqu’à la fin son itinéraire initial. Pendant que l’avion ramène chez lui l’éminent visiteur, il ne reste guère qu’à supputer les résultats de ce voyage historique. C’est ce que nous tenterons de faire avec le plus de sérénité possible.

 

De Gaulle était venu officiellement visiter l’Expo. Mais son voyage répondait à des buts plus profonds que nous résumions l’autre jour sous les deux titres suivants : il visait à raffermir les liens de la France avec le Québec ; il devait aussi favoriser le développement des relations d’amitié entre la France et le Canada.

Indépendamment des difficultés diplomatiques qui ont assombri la dernière phase du voyage, on peut affirmer sans hésiter que le premier but a été largement atteint. De Gaulle voulait consacrer, par un contact personnel, les liens que son gouvernement a commencé d’établir avec celui du Québec. Il voulait asseoir ces liens entre gouvernements sur le fondement solide d’une amitié plus directe entre le peuple du Québec et celui de France. Ce but a été atteint au-delà de toute attente. Il restera comme l’un des fruits durables du passage du général. Chacun des deux gouvernements — québécois et français — devra naturellement faire preuve, au cours des mois à venir, d’une prudence diplomatique consommée et d’une tempérance de langage à toute épreuve. Mais on peut être assuré d’une chose : ce qui s’est passé ces derniers jours ne peut avoir pour effet que d’entraîner une intensification des liens entre le Québec et la France.

Sur le plan des rapports entre la France et le Canada, la visite de De Gaulle se solde évidemment par un échec immédiat. Le président de la France a commis ici des impairs regrettables qu’il n’a pas jugé de voir corrigés. Le gouvernement canadien a fait montre, en retour, d’une intransigeance qui n’apparaît que plus manifeste quand on relit pour une troisième fois le texte de la déclaration de M. Pearson. À cause de la réaction brutale du Canada anglais, qui fut sans doute la cause première de la dureté du gouvernement fédéral, on doit prévoir qu’Ottawa se montrera extrêmement froid et circonspect, au cours des semaines à venir, dans ses rapports avec le gouvernement français. Il ne faut cependant pas prendre les choses au tragique. En fait, de Gaulle n’a très probablement pas voulu dire exactement ce qu’on lui a fait dire. Il est probable qu’au cours des prochains mois, on cherchera, de part et d’autre, par les voies de la diplomatie discrète, à replacer dans un contexte plus acceptable les incidents de cette semaine.

Quand un peu d’eau aura coulé sous les ponts, quand la rage d’un certain Canada anglais se sera tempérée, quand les Québécois auront complètement redécouvert que leur demeure est en Amérique et non en France, on constatera de nouveau, des deux côtés de l’océan, que l’intérêt supérieur de chaque pays exige, malgré certains souvenirs irritants, une intensification des rapports entre le Canada et la France.

 

Sur le plan intérieur, on peut prévoir deux ordres de conséquences. Il y aura quelque chose de changé dans les rapports entre Canada anglais et Canada français. Il y aura aussi quelque chose de neuf dans les rapports entre Canadiens français eux-mêmes.

Entre les deux communautés qui forment ce pays, les rapports ne seront plus tout à fait les mêmes qu’auparavant. Le passage du général a donné, en quelque sorte, une dimension internationale à ce que la commission Laurendeau-Dunton appelait naguère la « crise canadienne » : ce fait entraînera inévitablement, au sein de chacune des deux communautés, une prise de conscience plus aiguë du problème. Le voyage a aussi permis non seulement l’affirmation renouvelée et plus confiante que jamais des aspirations du Canada français, mais aussi la manifestation, pour la première fois depuis longtemps, d’une réalité qui refusait encore hier de se reconnaître comme telle mais qui s’est soudain révélée à elle-même d’un océan à l’autre avec une unanimité renversante, le Canada anglais. À la suite du traumatisme des derniers jours, le problème n’a pas changé, mais il est posé avec une clarté et une acuité plus grandes. Pour l’immédiat, l’atmosphère est à l’irritation d’un côté, à un certain flegme de l’autre, avec cette différence que, cette fois, le calme est français et l’émotion anglaise. Si cette expérience devait avoir pour effet de rapprocher l’heure du dialogue véritable, ce serait, tout compte fait, un résultat heureux. Si l’on devait plutôt, par méfiance ou par vindicte, s’orienter d’un côté ou de l’autre vers un durcissement des attitudes, ce pourrait être l’orientation précipitée vers une rupture que certains envisagent comme inévitable, mais que beaucoup d’autres considèrent toujours comme un mal qu’il faut conjurer.

En ce qui touche les Canadiens français eux-mêmes, la visite du général de Gaulle fut, dans ses premières heures, l’occasion d’exprimer une unanimité qu’ils n’ont pas souvent la chance de vérifier quand ils sont aux prises avec leurs problèmes intérieurs. Tous veulent demeurer Français, tous aiment la France et souhaitent la connaître davantage : cela ne fut jamais aussi clair que dimanche et lundi. Les événements de lundi soir et des deux jours suivants ont cependant ravivé très tôt certains désaccords qui divisent entre eux les Canadiens français. Dans bien des milieux canadiens-français, l’atmosphère était très tendue, hier et avant-hier, entre partisans coûte que coûte du général de Gaulle et observateurs plus critiques qui ne veulent se lier à aucune légende, fût-elle celle d’un président de France. Après avoir cru un moment que ces divisions nouvelles risquaient de créer des fossés tragiques, nous commençons à penser que l’effet contraire pourrait tout aussi bien être atteint. On se sera chicané un moment sur l’opportunité de telle ou telle expression, de telle ou telle attitude. On ne voudra pas, pour si peu, s’enfoncer irrémédiablement dans des divisions qui feraient, en définitive, le jeu de ceux qui continuent, surtout de l’autre côté, de s’agripper au statu quo.

Quant au séparatisme qui obsède tant le Canada anglais, il continuera de faire son bonhomme de chemin au Québec. Il ne progressera ni plus vite ni plus lentement qu’il ne l’aurait fait si de Gaulle n’était pas venu. L’avenir de ce mouvement sera déterminé bien davantage, en définitive, par l’attitude que prendra le Canada anglais que par ce qui viendra de France. Nous continuons de penser que, moyennant une bonne volonté active du Canada anglais, les Canadiens français ont tout intérêt à chercher leur avenir dans un Canada renouvelé. Mais nous ne pouvons donner, à ce sujet, de police d’assurance à qui que ce soit. Et ni M. Marchand, ni M. Trudeau, ni M. Johnson, ni M. Lesage, ni M. Drapeau ne le peuvent davantage. Ce qui importe plus que tout cela, c’est de faire la preuve qu’une coopération concrète est possible et peut servir les intérêts réels des deux communautés. Le temps qui nous est donné pour faire cette preuve ne saurait s’allonger indéfiniment, même s’il faudra consentir, comme le notait judicieusement hier M. Drapeau, à ce que ce temps soit plus long que ne le voudraient certains esprits trop désireux de conclure dès maintenant à un échec radical.

 

De Gaulle nous était arrivé auréolé d’une légende qui le situait au-delà de toute discussion. Les événements des derniers jours l’ont réduit, à nos yeux, à une taille humaine, celle d’un homme mû par des options fondamentales qui risquent de devenir à la longue des obsessions. Mais il est un point sur lequel de Gaulle aura foncièrement réussi, même s’il n’était pas très diplomatique, pour lui, de s’en targuer. Il a affirmé, avant de partir, qu’il était venu ici « pour aller au fond des choses ». Qui pourra nier qu’au moins à ce point de vue, il a accompli la mission qu’il s’était donnée ?

3 commentaires
  • Michel Blondin - Abonné 22 juillet 2017 10 h 37

    Une laĉheté et la leçon du jeu d'échec. Contagieuse!

    100% indépendant...grâce à Ryan!

    Quand on relie un texte avec le décalage de ces 50 ans, nous percevons les nuances du journaliste toutes politiciennes et les manières de contourner la relation toxique dont on s'abreuve depuis toujours.

    Réparer la lâcheté de la France envers son ancienne colonie a été, avec le Général, un moment pur délice.

    Comme aux échecs, il est un maître que Ryan n'a pas voulu voir par provincialisme. L'aveuglement devant l'évidence n'est pas toujours concevable et prégnante. Le temps est un maître surprenant, également minuté, au jeu d'échecs.

    Curieusement, LeDevoir suit la mode politicienne et les soubresauts et tutti quanti pirouettes canadiennes.

    Le Québec indépendant, comme le titre, en promotion, LeDevoir, n'est pas qu'un titre que s'entête la direction à mettre de l'avant. Les hésitations tout historique de ce journal veut de la rigueur et l'argumentaire rationnel ailleurs que sur ce combat. Il préfère le combat des hommes et des pays sur les tomates.

    La France, conscient de sa lâcheté, l'aura réparée ou presque. LeDevoir devrait suivre cette leçon d'une vision dans temps.

  • Pierre Raymond - Abonné 22 juillet 2017 11 h 31

    « Nous continuons de penser que, moyennant une bonne volonté active du Canada anglais, les Canadiens français ont tout intérêt à chercher leur avenir dans un Canada renouvelé. » C. Ryan

    La bonne volonté active du Canada anglais et le Canada renouvelé... on a vu ce que ça voulait dire en 1980 et en 1995 mais il y en a qui continuent à y croire !!!

    Comme me disait Mme Chose, « si tu voyages un peu et que tu te rends en Haiti, tu vas voir qu'on est bien dans un Québec Canadien ». Ben oui, ben oui !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 juillet 2017 09 h 55

      Et, des Monsieurs et des Madame Chose, il y en a ... et pas à peu près.

      L'ignorance demeure la "cause" de cette apathie...et, vice et versa.