Québec et ses rives coloniales

Le port de Québec est situé en territoire fédéral.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le port de Québec est situé en territoire fédéral.

Durant la plus grande partie de son histoire, Québec a été une ville coloniale. Sur son littoral, elle le demeure encore aujourd’hui. Lors de la fondation de Québec par Samuel de Champlain, les nouveaux arrivants prirent le contrôle du fleuve. La Conquête britannique en fit autant, mettant fin à la présence dominante des Français et des Canadiens sur le Saint-Laurent.

Ce n’est pas sans raison que le journal Boston Globe qualifia la prise de Québec de « chute de la Carthage d’Amérique ». Tout comme celui de la grande cité punique, l’empire de la Nouvelle-France avait été un empire de l’eau. Le géographe Luc Bureau a résumé de façon lapidaire ce virage radical survenu lors de la Conquête : « La hache et la faucille chassent la rame et le fusil, la charrue se substitue au canot d’écorce. » Tout est dit. On touche ici à la cause fondamentale de l’éloignement des Québécois par rapport au fleuve.

Dans le cas d’une cité dont la conquête s’est effectuée par voie océane comme ce fut le cas à Québec, à défaut d’exterminer au grand complet la population locale, le vainqueur se réserve habituellement une enclave riveraine à son usage exclusif, là où se trouve le port. La ville perd alors l’usage de son port ainsi que sa porte d’accès maritime vers le monde extérieur, domaines régaliens réservés aux nouveaux maîtres du pays. […]

Au début, on interdira à la population l’accès à l’enclave riveraine demeurée sous contrôle colonial. Avec les années, on aménagera des « fenêtres » permettant aux gens de contempler cette surface liquide devenue inaccessible, dont le contrôle et l’exploitation faisaient la fortune militaire et commerciale de leurs aïeux. C’est ainsi qu’à Québec, ville pourtant maritime et fluviale, le fleuve est avant tout « majestueux » pour la bonne raison qu’il demeure inaccessible à la population, la plupart de ses usages autres que celui de panorama étant devenus impensables ou hors d’atteinte. […]

Enfin, le maire et les « petits échevins locaux » cessent d’exister dès qu’ils mettent les pieds à l’intérieur de l’enclave coloniale… ou du moins en sont-ils persuadés. Comme les élus municipaux de Québec le répètent à l’envi : « Nous sommes impuissants. On ne peut rien faire, on n’est pas chez nous… » Ces derniers sont devenus étrangers au domaine maritime et fluvial que dominaient pourtant leurs ancêtres. […]

Gestionnaires de droit divin ?

À Québec, le monde fluvial et portuaire demeure l’affaire d’un oligopole qu’exerce une poignée d’administrateurs fédéraux tout puissants, non élus, incontournables et inamovibles, dont la population ignore le plus souvent jusqu’à l’existence. […] Cette structure politico-administrative qui exhale de puissants remugles coloniaux n’est pas sans rappeler le régime des concessions littorales au temps des colonies. Aujourd’hui, Ottawa a simplement remplacé l’Angleterre. Bien entendu, si le port de Québec était géré par la Ville ou le gouvernement du Québec plutôt que par Ottawa, le comportement de ses dirigeants serait fort différent et leurs décisions encore davantage.

S’adressant en 2013 à la Cour supérieure du Québec, le Port de Québec a soutenu que « le port de Québec appartient à Sa Majesté la reine Elizabeth II qui lui en confie la gestion ». Or, le pouvoir de cette dernière reposant sur l’onction divine apposée sur son front lors de son couronnement, il en résulte logiquement que la gestion portuaire à Québec posséderait elle-même un caractère divin, sans compter le caractère plus ou moins divin de ses gestionnaires. Cette philosophie typique des beaux jours de l’Empire britannique imprègne encore le monde portuaire canadien d’un océan à l’autre et inspire encore un respect tétanisé dans bon nombre de milieux décisionnels.

Bien entendu, la gestion du port relève tout simplement d’Ottawa. Cependant, le port de Québec n’est pas un port comme les autres. Il s’agit d’un symbole impérial fort situé dans la ville même où fut écrasé l’Empire français d’Amérique, à l’instar de la Citadelle, du Manège militaire et des plaines d’Abraham. Grâce à ces puissants points d’ancrage, Ottawa impose une présence canadienne massive – succédant à la présence britannique – au coeur même de la capitale de sa province irrédentiste. […]

Pour un réexamen fondamental

Espérons qu’un jour une mission d’information et d’enquête, jouissant d’un large mandat et surtout d’une vision qui ne le soit pas moins – laquelle reposerait entre autres sur une connaissance approfondie de différents parcours et destins urbano-portuaires au Québec et ailleurs dans le monde –, procède à un réexamen fondamental de l’organisation de l’espace et de la gestion de la ressource en eau à l’interface entre ville, fleuve et port à Québec, englobant dans sa réflexion l’ensemble des rives urbanisées de Québec et de Lévis.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, avril 2017, volume CVII, no 4.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 11 juillet 2017 03 h 23

    Serions-nous...?

    Le Saint-Laurent appartient comme le Québec en entier aux Québécois.
    Nous Québécois ne disons-nous pas tous "Le Fleuve", sans avoir besoin d'y attacher autre dénomination ?
    Oui, Le Fleuve comme tout le reste du Québec n'appartennent qu'au Québécois.
    Ni dieux, ni rois ou reines, n'ont légitimité à y diriger le destin de sa population.
    Ne reste aux Québécois eux-mêmes que de prendre l'entièreté de celui-ci entre leurs mains, en exprimant politiquement et à la face du monde cette volonté ferme.
    Serions-nous donc politiquement les étermels adolescents immatures que le Canada détermine que nous sommes, pour nous refuser ou ne pas réussir à le faire ?
    Je ne sais pas pour vous mais pour ma part, je me refuse d'admettre que l'héritage de nos Anciens puisse faire de nous les demi-civilisés que ce pays a déterminé que nous serions tant que la langue anglaise et toutes ses valeurs ne subjugeraient pas celles qu'ils nous ont transmises.
    Alors, refusons de marcher pliés en deux. Notre sol mérite bien mieux qu'un passage effacé qui ne sert qu'à porter en gloire la présence d'une société, d'une culture qui ont fait de nous l'ennemi de toujours à anéantir. Nous incluant bien entendu à égalité toutes les sociétés pré-britanniques des Amériques.
    Qui l'ont fait et qui l'entretienne toujours aujourd'hui de manière clairement raciste par exclusivité auto-centrée de véritable reconnaissance politique.

    Vive le Québec des peuples Québécois seuls responsables d'eux-mêmes !
    Vive le Québec libre !

  • Raynald Blais - Abonné 11 juillet 2017 05 h 39

    Naïf à flouer

    La faiblesse de l'argumentation du géographe Léonce Naud réside dans les mots BIEN ENTENDU, gommant qui sont les véritables maîtres du port de Québec. Ceux-ci dictent depuis belle lurette leur volonté aux "administrateurs fédéraux tout puissants, non élus, incontournables et inamovibles" tout comme ils le feraient si le port "était géré par la Ville ou le gouvernement du Québec". Ce qui peut être pris pour de la naïveté dans son cas cache des intérêts à flouer le peuple sur ce qu'il doit faire pour rendre le port, propriété sociale.

  • Jean Lapointe - Abonné 11 juillet 2017 07 h 04

    C'est sans doute là la véritable explication.

    « Nous sommes impuissants. On ne peut rien faire, on n’est pas chez nous… » Ces derniers sont devenus étrangers au domaine maritime et fluvial que dominaient pourtant leurs ancêtres. […](Léonce Naud)

    Il y a longtemps que je trouve bizarre que les Québécois n'accordent pas plus d'importance que cela au fleuve St-Laurent. Je m'en étonnais sans savoir pourquoi.

    Voilà enfin une explication qui m'apparaît très logique et très vraisemblable.

    Ne serait-il pas temps d'y voir?

    Merci monsieur Naud de nous ouvrir les yeux. A nous d'agir maintenant Québécois. Une autre raison de renvoyer les libéraux dans l'opposition.

  • Claude Bariteau - Abonné 11 juillet 2017 08 h 07

    Excellente mise en contexte, mais finale ...


    Votre rappel de la transmission des contrôles exercées sur le fleuve et les ports par la France, la Grande-Bretagne et le Canada révèle que les habitants du territoire du Québec et leurs institutions provinciales n’ont été et ne sont encore que des touristes chez eux gérés dans leur enfermement local par des petits gestionnaires au service des propriétaires des eaux, des ports et des rives.

    Comme vous le signalez avec grande élégance, Luc Bureau a trouvé la formulation la plus évocatrice en référant à un changement de dirigeants coloniaux, dont la création du Dominion of Canada en 1867 et sa reconnaissance d'État souverain en 1931 ne sont que des actes de transition à la britannique. Votre écho à la reine en est des plus pertinent.

    Votre finale, par contre, est baigne dans l'irréel majestueux. Une « mission d'information et d'enquête » à l'échelle mondiale ne changera pas l'état de fait que vous faites. L'emprise historiquement ancrée devenue celle du Canada n'est pas affaire d'étude approfondie alimentant des demandes de gestionnaires subordonnés. Elle ne peut être modifiée que par le choix des habitants du territoire du Québec de se doter un pays réel pour contrôler leur territoire et s'affirmer en un peuple qui le régit à l'aide d'un État indépendfant qu'ils contrôlent.

    Sans un tel virage majeur, les habitants du Québec verront toujours le fleuve en un objet qui leur échappe, leurs rives, en des frontières et les ports, des gares fluviales sur lesquelles ils n'ont aucun contrôle. Énergie-Est en fera la démonstration, comme le fait déjà le plan d'aménagement portuaire du Québec et les ententes multiples avec le Canada qui lui refile les coûts de l'entretien de ses eaux à cause des déversements au-delà de frontières que sont les rives et de ses gares pour bateaux qui sillonnent, polluent et plus encore.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 juillet 2017 08 h 08

    La stratégie maritime de la CAQ., récupérée par le PLQ, est une fausse bonne idée

    En 1867, Londres transférait ses pouvoirs coloniaux à Ottawa, dont son contrôle sur les ports maritimes du pays.

    Concrètement, cela signifie que tout investissement du gouvernement québécois destiné à améliorer nos infrastructures portuaires est un cadeau au fédéral puisque cela l'en dispense.

    De plus, tout succès d'une stratégie maritime québécoise qui ferait ombrage à un port canadian est à la merci de politiques discriminatoires du fédéral.

    Si le fédéral s'est engagé à dépenser 27 milliards$ en construction navale dont seulement 700 millions$ au Québec (soit 2,6%), cela n'est certainement pas pour développer l'activité portuaire au Québec.

    La stratégie industrielle canadienne est d'affamer l'économie québécoise afin que le Québec se soumette à la venue des superpanamax pétroliers, auxquels le Québec ne pourrait plus se payer le luxe de refuser le transit sur le fleuve.

    • Pierre Cousineau - Abonné 11 juillet 2017 16 h 14

      Ce n'est pas tout à fait ça M. Martel. François Legault dans son livre_Cap sur un Québec gagnant_fait les mêmes constatatiuons que vous. Publié en 2013, il affirme " Il y a dix ans, l"écart de richesse avec le reste du Canada était de 18 %. Après neuf années de régime libéral, il est passé à 23 %". (page 73). Vous l'avez souligné à de nombreuses reprises : le revenu disponible par ménage au Québec a dramatiquement chuté depuis l'arrivée au pouvoir des libéraux en 2003.

      Son Projet Saint-Laurent visait à augmenter le niveau de richesse du Québec pour le rendre comparable à celui de l'Ontario, ce qui aurait garanti 7 milliards $ de revenus autonomes supplémentaires annuels au gouvernement (p. 74). Il voulait éliminer la dépendance à la péréquation.

      François Legault et ses collaborateurs qui ont conçu ce projet politico-économique, n'avaient manifestement pas une compréhension suffisante de la stratégie fédérale en matière de transport maritime. En association avec les chemins de fer et les grands détaillants canadiens, le fédéral avait choisi depuis 2006 les pays de l'Asie-Pacifique, particulièrement la Chine, comme moteur de leur "productivité" future.

      Et cette "productivité" passait par les ports de Vancouver et de Prince-Rupert en Colombie-Britannique et elle était essentiellement nourrie par les importations asiatiques.

      Au Québec, le gouvernement Couillard poursuit la politique fédérale par son Pôle logistique dans Vaudreuil-Soulanges qui est directement branché sur les ports de la C.-B. et dans une moindre mesure sur celui d'Halifax. Au détriment du port de Montréal et de ses terrains de Contrecoeur.

      C'est l'erreur de François Legault en 2013. Il n'a pu déceler l'importance de la localisation du pôle logistique dans son livre. Pour lui il pouvait ëtre à Contrecoeur, à Candiac ou dans Vaudreuil-Soulanges (p. 265). Les libéraux ont subtilisé l'idée dès le premier jour de la campagne électorale et le chef de la CAQ n'a pas su y répondre.