Un Québec fou de ses enfants… à condition qu’ils aient la tête bien pleine!

«Un enfant qui vit le stress toxique associé à la pauvreté n’apprendra pas plus parce qu’on le formate plus tôt pour l’école», soutiennent les auteures.
Photo: David Afriat Le Devoir «Un enfant qui vit le stress toxique associé à la pauvreté n’apprendra pas plus parce qu’on le formate plus tôt pour l’école», soutiennent les auteures.

Le gouvernement du Québec vient de dévoiler sa « nouvelle » politique sur la réussite éducative. Plusieurs aspects sont problématiques dans cette politique. Soulignons d’emblée qu’aucune politique éducative ne pourra améliorer la réussite éducative si l’État ne s’attaque pas d’abord et de façon soutenue à la pauvreté, le facteur de vulnérabilité scolaire de loin le plus important.

Or, ce gouvernement a passé les trois dernières années à appauvrir les familles et les enfants avec ses mesures d’austérité. Un enfant qui vit le stress toxique associé à la pauvreté n’apprendra pas plus parce qu’on le formate plus tôt pour l’école.

Nous souhaitons toutefois ici revenir sur deux aspects de la nouvelle politique : la littératie précoce et la création d’un Institut d’excellence en éducation.

Modèles

Le ministre de l’Éducation vient de décréter que les enfants vivant en milieu défavorisé ont besoin d’apprendre à lire et à écrire plus tôt. Il semble bien que ce gouvernement ait choisi de reproduire les modèles scolaires français, britannique et américain plutôt que celui, plus réussi, des pays scandinaves.

Quel devrait être le rôle de l’éducation préscolaire ? Deux courants de pensée s’affrontent ici. Pour certains chercheurs, les enfants issus de milieux défavorisés doivent faire l’objet d’une intervention précoce, surtout centrée sur le développement d’habiletés cognitives dans le cadre d’apprentissages formels, afin de compenser les « manques » découlant de la pauvreté matérielle et d’une carence intellectuelle supposée de leur milieu.

Dans cette perspective, l’écart à la norme n’est pas toléré et a pour effet de stigmatiser l’enfant encore plus tôt dans son parcours scolaire en le « pathologisant ». Tout le poids du changement repose sur les épaules de l’enfant, évitant ainsi de remettre en question les racines profondes de la pauvreté. Pourtant, les études empiriques sont loin de démontrer que la scolarisation précoce est la solution à leur réussite éducative.

Pour d’autres chercheurs, l’éducation préscolaire devrait être la période privilégiée pendant laquelle tous les enfants développent un ensemble d’habiletés qui leur permettront de comprendre le monde qui les entoure et de saisir les enjeux relationnels de la vie en société. Cette approche, centrée sur le développement de l’autonomie, de la confiance en soi, de la prosocialité, soutient que celui-ci repose sur la fréquence et la qualité des interactions sociales enfant-enfant et adulte-enfant.

En d’autres mots, les interventions éducatives des adultes ne visent pas à compenser des déficits perçus, mais à promouvoir le développement global de l’enfant dans toute sa diversité.

Intérêts utilitaristes

Les tenants de l’approche compensatoire diront qu’il est possible de faire les deux et qu’il s’agit de vases communicants. Mais ces dernières années, nous avons constaté que l’enseignement formel et structuré prenait de plus en plus de place dans les classes de maternelle et que cela se faisait au détriment des périodes de jeux libres ou d’activités semi-structurées.

Pourtant, ces activités développent de nouvelles habiletés sociales et la sécurité affective qui serviront de socle aux apprentissages formels, telle la littératie. En réduisant les possibilités d’interactions entre les enfants, on limite de ce fait la diversité des expériences sociales et les occasions d’apprendre entre enfants. Notons que dans les pays qui ont adopté la littératie précoce, dont les États-Unis et la Grande-Bretagne, cette décision est fortement remise en question par les chercheurs.

Tout projet éducatif humaniste, auquel est associée l’approche non scolarisante, justement, se bute aux intérêts utilitaristes d’un système qui propose plutôt le modèle économique du capital humain, désignant « le stock de connaissances valorisables économiquement et incorporées aux individus » (Guerrec et Ralle, 1995) et qualifiant l’utilité de l’individu dans l’organisation productive.

Le respect du rythme et de la nature de parcours développementaux hétérogènes cède ici sa place aux enquêtes sur la performance et aux tests permettant de déceler précocement les « manques » qui mobiliseront des interventions institutionnelles pour accroître le rendement du capital humain. La recrudescence et la précocité accrue des épreuves ministérielles dans les écoles témoignent de ce souci de performativité.

Dans un tel cadre, il importe que les acteurs de l’éducation demeurent vigilants par rapport aux propositions d’une école plus « efficace », d’un « rendement accru », des recettes explicites et clef en main, lesquelles feront toujours plus de « perdants » que de « gagnants ».

Un Institut d’excellence en éducation, vraiment ?

L’idée d’un Institut d’excellence en éducation circule depuis quelques années. Des consultations, plus ou moins formelles, ont été menées auprès de certaines équipes de recherche et d’associations. À l’époque, des inquiétudes avaient été soulevées quant aux objectifs de cet Institut et quant aux effets néfastes que pourrait avoir une telle organisation.

En effet, si l’Institut se veut un lieu de mise en commun des « meilleures pratiques » en éducation, il échappera difficilement aux effets pervers de la centralisation. Comment s’assurer qu’une diversité de recherches sur les plans conceptuels et méthodologiques sera mise de l’avant et que l’Institut ne privilégie pas certaines approches au détriment des autres ? Comment éviter que l’Institut ne devienne un centre de lobbyistes où seuls quelques chercheurs, habiles politiquement, seront considérés ?

Rappelons que le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) joue ce rôle essentiel d’analyser les recherches récentes et de conseiller le ministre pour favoriser des prises de décision éclairées.

Enfin, il est faux de prétendre qu’il y a consensus autour de ces deux mesures. Ayons l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître. Un des problèmes est que seuls les points de vue de quelques chercheurs et gestionnaires reçoivent une oreille attentive du politique et des médias.

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 juillet 2017 00 h 56

    Des retouches superficielles!

    C'est plus facile pour ce gouvernement néolibéral d'apporter quelques retouches superficielles, en guise d'améliorer la réussite scolaire de nos enfants, au lieu de s'attaquer aux vrais problèmes, tels que la pauvreté, à la base de l'échec scolaire, ce qui exige des sous!
    Ce gouvernement a choisi de dépenser l'argent des contribuables en subventions et en cadeaux fiscaux aux riches, au lieu d'investir dans nos enfants.

  • Jacques Morissette - Abonné 5 juillet 2017 04 h 52

    Formaté plus tôt un enfant: pour devenir peut-être une espèce d'enfant-soldat du système?


    Vouloir formater plus tôt la tête d'un enfant, n'est pas un peu la raison d'être des garderies? À cela j'ajouterais, n'est-ce pas aussi un genre d'outil pour faire que l'enfant devienne pour ainsi dire un enfant-soldat du système établi? Cela dit, je cite un auteur: «Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête trop pleine». (Montaigne) Il y a une très grande différence entre s'adapter à un système donné, un principe d'apprendre à vivre, ou se conformer à ce même système et faire de l'enfant une machine potentielle.

  • Pierre Deschênes - Abonné 5 juillet 2017 06 h 43

    Multiplication des pains

    Ne l'avons-nous pas déjà, ce fameux centre d'excellence en éducation, dans les deux institutions phares que sont le ministère de l'Éducation et le Conseil supérieur de éducation? À quoi sert-il de multiplier les instances?

    • Marc Therrien - Abonné 5 juillet 2017 17 h 11

      Pour l'esprit insatiable en déploiement.

      À mon avis, ça sert surtout à créer des nouveaux débouchés d’emplois pour les personnes qui ont fait des études post secondaires à qui on a promis qu’elles amélioreraient leur sort en continuant d’étudier. L’industrie et le marché du savoir sont des nouveaux débouchés permettant d’occuper les esprits techniques et scientifiques dont il semble impossible d’arrêter leur déploiement dans ce projet inachevable d’amélioration continue de l'humain et des systèmes sociaux.

      Comme l’entreprise privée doit créer de nouveaux désirs pour faire « rouler » l’économie afin qu’elle soit en santé, car quand l’économie va, tout va, l’entreprise de services publics doit aussi créer de nouvelles politiques/programmes/structures/projets à faire fonctionner.

      Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 5 juillet 2017 07 h 47

    Bonne lettre

    Si tout le monde va à la maternelle à 4 ans, les enfants "vivant avec le stress toxique lié à la pauvreté" continueront, par rapport à la moyenne des enfants, à être... en retard.

  • Lucie Lafrance - Abonnée 5 juillet 2017 08 h 21

    L'enjeu de la pauvreté, c'est le plus important

    Merci de soulever l'importance primordiale de lutter contre la pauvreté. C'est certainement la première mesure à mettre en place pour soutenir la réussite éducative. Et il est si rare qu'on le souligne. On préfère pallier les effets de la pauvreté par une panoplie de programmes souvent hétéroclites. Et le Québec assez riche pour que rapidement toutes les familles aient un revenu suffisant pour répondre aux besoins essentiels et devenir disponibles pour soutenir le parcours scolaire de leurs enfants.
    Vivement un salaire minimum plus élevé et des mesures sociales qui sortent les familles de la pauvreté,