Remuer le fer dans la plaie

Des manifestants autochtones, dont un brandissant un drapeau mohawk, protestent contre le projet de pipeline Northern Gateway, à Vancouver. «Aujourd’hui, on voit partout les lignes de front du combat des autochtones», écrit Roméo Saganash.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Des manifestants autochtones, dont un brandissant un drapeau mohawk, protestent contre le projet de pipeline Northern Gateway, à Vancouver. «Aujourd’hui, on voit partout les lignes de front du combat des autochtones», écrit Roméo Saganash.

Note à nos lecteurs

Nous ne pouvons passer sous silence les omissions qui ont été commises dans ce texte. En le rédigeant, le député néodémocrate Roméo Saganash a puisé dans les écrits de deux étudiants sans toutefois leur en attribuer le crédit, ce qui est bien sûr contraire aux règles éthiques les plus élémentaires.

Dans une déclaration acheminée le 4 juillet au Devoir, M. Saganash reconnaît le plagiat et s’en excuse.

L’intégralité de la missive du député d’Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou, envoyée également au Globe and Mail, est disponible ici.

Marie-Andrée Chouinard, directrice de l'information

La nuit, je n’arrive pas à dormir. J’ai commencé à perdre le sommeil étant encore jeune, à l’époque où le simple fait de vivre et ma compréhension naissante du monde commençaient à se consolider.

J’ai toute une panoplie de moyens pour m’aider à dormir : exercice, saines habitudes alimentaires, musique, obscurité, tisanes calmantes, livres de poésie. Et dans les pires moments : période de repos obligatoire, écriture, nuit à la belle étoile au pied d’un pin blanc, non loin d’un lac, sur le territoire eeyou.

Il est difficile d’expliquer comment la colonisation peut affecter quelqu’un. Jusqu’où ses tentacules peuvent se déployer. Jusqu’à quel point l’étendue de la domination totalitaire discordante est vaste.

Récemment, quelqu’un m’a dit qu’il appréciait le fait d’avoir des amis dont les points de vue politiques et sociaux sont différents des siens, car il pouvait ainsi élargir ses horizons et apprendre à raffiner ses arguments. Au cours des sept dernières générations, j’ai tellement élargi mon regard pour m’adapter et m’accommoder aux valeurs, aux objectifs, aux institutions et à la société du colonisateur que mes yeux se lamentent.

Voyez-vous, pour nous, presque tout ce qui nous entoure rappelle la domination du colonialisme et le génocide, et illustre la résilience des Autochtones. Mais je suis réellement fatigué de devoir sans cesse me battre pour prouver que j’ai le droit d’exister. Et je cherche le sommeil.

Gaspillage

Je me disais que ces 500 millions de dollars que va dépenser le gouvernement pour souligner cet anniversaire sont comme les corps des bisons que la GRC a tués dans le but de faire crever de faim mes cousins, laissant derrière elle d’innombrables amoncellements d’os blancs séchant au soleil. Ces animaux auraient pu nourrir des familles entières pendant 150 ans, et donner aux peuples qui font face à l’envahisseur hostile une force physique et spirituelle.

Au lieu de cela, ils sont gaspillés pour l’édification démagogique d’un pays, d’un patriotisme qui écrit le récit d’une réconciliation pour apaiser sa culpabilité coloniale. C’est aux survivants et à leurs guerriers qu’il appartient de décider et d’articuler ce qui est ou ce qui n’est pas un geste de réconciliation, pas au gouvernement et certainement pas à ceux qui violent ouvertement nos droits fondamentaux.

Mon agitation nocturne, mon incapacité à relâcher le stress et l’anxiété que crée mon rapport quotidien avec les modes de pensée coloniale et la répression illustrent ainsi la façon dont j’ai intériorisé ma réalité politique et sociale en cette année du 150e.

Que veut dire être en sécurité et libre dans le contexte d’un État colonial qui célèbre son 150e ? Aujourd’hui, on voit partout les lignes de front du combat des Autochtones : qu’il s’agisse des prairies, de la forêt boréale, des rivières, des rues dans les villes, des salles de classe ou des édifices du Parlement. Dans un monde où notre simple existence est un crime et notre présence, une provocation, nous, les Autochtones, sommes forcés de vivre chaque jour de notre vie dans le monde que les colonisateurs ont créé.

Le colonialisme exige la disparition des Autochtones pour ensuite revendiquer leurs territoires ; il s’agit là de la substitution symbolique et réelle des colonisateurs, qui tentent de s’approprier les biens d’autrui, aux Autochtones.

Le véritable problème avec les célébrations de Canada 150, ce sont les histoires que l’État se raconte à lui-même et à tout le monde, à savoir qu’il a supposément l’autorité légitime d’adopter des lois et des politiques ou même d’imaginer un avenir sans notre partenariat. Toutes les célébrations du pays, de la nation et de sa soi-disant souveraineté, ses récits d’expansion et d’établissement ou d’édification du pays au sens large, reproduisent le discours colonial et sont une insulte envers mes ancêtres, envers mon peuple, envers mes enfants et envers moi.

J’ai intentionnellement omis de vous raconter les histoires que vous avez peut-être déjà entendues. Je n’ai pas dressé la liste de toutes les raisons pour lesquelles Canada 150 est un concept ridicule aux yeux des Autochtones parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’une réalité politique et sociale : c’est également une réalité profondément culturelle, spirituelle et personnelle.

Nothing

Je pourrais vous donner les mille raisons pour lesquelles les célébrations de Canada 150 sont offensantes et expliquer pourquoi elles accentuent et exacerbent ce que nous vivons chaque jour. Au lieu de cela, je vais vous raconter une histoire, parce que c’est l’exemple le plus clair et le plus personnel du colonialisme et de l’extinction des Autochtones que j’ai pu trouver.

Nous n’avons jamais eu de nom de famille. Depuis toujours, et encore aujourd’hui, nous sommes unis par le clan, la communauté, la bande et la tribu. Un grand nombre des patronymes que nous utilisons ont été inscrits dans les listes de traités par des prêtres ou des agents des Indiens, des noms déformés ou attribués par les représentants de la colonie.

Une de mes amies originaire du territoire visé par le traité no 9 porte le nom de famille Nothing. Lorsque je l’ai rencontrée la première fois, j’ai cru que c’était un moyen de contestation et qu’elle avait, comme Malcolm X, choisi d’utiliser un nom qui mettait en évidence la façon dont pendant un certain temps nous n’avions même pas le droit de choisir le nom de nos propres enfants.

Anawtin est un mot anishinaabe qui veut dire « vent léger ». Le grand-père de mon amie faisait partie des signataires de ce très problématique traité no 9. Au moment d’inscrire le nom de cet homme dans le document, l’agent des Indiens l’a entendu dire « nothing ».

Par ce seul geste, un nom attribué au cours d’une cérémonie, un nom qui aurait lié le grand-père de mon amie à sa communauté, décrit sa personnalité et ses qualités dans les récits et dépeint une magnifique image chargée de sens et de beauté, a été réduit, littéralement, à rien — nothing.

Cauchemars

Et je me demande pourquoi je n’arrive pas à trouver le sommeil. Ce serait bien un jour de pouvoir dormir toute la nuit, sans faire de rêves étranges, et de me réveiller le lendemain sans ce sentiment immédiat d’obligation, d’urgence et de désespoir. Et de ne plus avoir à faire valoir — pendant mes heures de veille et dans mes rêves — mon droit à mon identité autochtone, telle que mon peuple et moi-même la concevons.

Mais pour l’instant, le 150e anniversaire du Canada me donne l’impression que mes pensées sont finalement trop redondantes pour être écoutées ; une suite de trop de mots tristes et évidents qui s’ajoutent aux nombreux autres mots presque identiques prononcés par des milliers d’autres, par moi. Et que notre vie même peut s’avérer épuisante. C’est épuisant d’écrire constamment sur de nouvelles personnes racistes à la mentalité coloniale se montrant parfois horribles, et de devoir y penser. C’est épuisant de sans cesse avoir à défendre son droit à la dignité.

La seule bonne façon de répondre au discours de cet État qui célèbre 150 ans de génocide — la seule façon de le faire sans perdre la raison —, c’est au moyen d’un communiqué de presse d’une seule phrase disant : « Les Autochtones sont des gens normaux, qui méritent le même respect que qui que ce soit d’autre et la reconnaissance de leurs droits fondamentaux, ce qu’on ne leur accorde que rarement étant donné les machinations du colonialisme. »

Ainsi, la nuit, j’énumère les nombreuses façons que je peux trouver pour dire que je suis un être humain, que je suis Autochtone et que je suis toujours ici.

Canada 150, ce n’est qu’une année de revictimisation. Comme si la colonisation n’avait pas suffi, il faut maintenant remuer le fer dans la plaie.



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