Le mythe du pétrole à Anticosti a un coût

Pauline Marois a annoncé avant la campagne électorale de 2014 la création d’une société, Hydrocarbures Anticosti, en même temps qu’un potentiel de 45 milliards de revenus pour l’État.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Pauline Marois a annoncé avant la campagne électorale de 2014 la création d’une société, Hydrocarbures Anticosti, en même temps qu’un potentiel de 45 milliards de revenus pour l’État.

Les milliards de dollars d’un incroyable gisement de pétrole à Anticosti constituent un bel exemple de fausseté présentée comme un fait réel par les médias. […] Ainsi a-t-on vécu depuis 2011 une interminable suite de nouvelles traitant du pétrole d’Anticosti. À chaque occasion, on reprenait les nombres faramineux à l’origine du psychodrame : 43 milliards de barils ! 45 milliards de dollars de profits ! Certains, vites en calcul, se sont même avancés à dire : « Mais non, c’est plus que ça ! À 100 $/baril, il faut compter plus de 400 milliards de dollars même avec seulement 10 % du pactole. »« Le Québec n’a pas les moyens de se priver de cette manne [Inst. écon. de Mtl, avril 2012]. » Un beau, très gros mensonge devenu une « vérité » à force d’avoir été relayé des centaines de fois.

Peu de gens se sont préoccupés d’analyser si vraiment il y a là-bas du pétrole exploitable. On a plutôt érigé dès le départ une lutte à finir entre les pour et les contre. Parmi les pour se trouvaient les promoteurs, le lobby, des fonctionnaires et des membres du gouvernement ayant pris les dires des lobbyistes pour une vérité. Du côté des contres, il y avait des environnementalistes et des artistes défendant la beauté et les valeurs patrimoniales de l’île, mais aussi beaucoup de citoyens simplement préoccupés par l’avenir et les conséquences d’une exploitation irréfléchie des combustibles fossiles.

[…]

Nous sommes maintenant six ans plus tard ; le gouvernement a finalement choisi d’oublier le développement pétrolier à Anticosti. Tant mieux, mais on ne souhaite pas toujours exposer clairement le fait que le potentiel pétrolier n’a jamais existé ; c’était un a priori érigé en pseudo-vérité. Le gouvernement continue sur le postulat qu’il existerait un gisement, mais qu’il y renonce pour des raisons environnementales, patrimoniales, etc. C’est peut-être rentable politiquement de se donner cette image de vertu écologique, mais on se garde bien d’aller au fond des choses ; la nouvelle solution trouvée va permettre de contenter bien des amis.

Entente secrète

À l’origine de la saga d’Anticosti, il y a une entente demeurée très longtemps secrète grâce à laquelle des promoteurs privés obtenaient de l’État et d’Hydro-Québec des titres miniers pour un prix dérisoire. Ensuite, l’État encore rachète à ces mêmes promoteurs, mais à très haut prix cette fois, une participation (35 %) pour les mêmes droits miniers. Pauline Marois annonce juste avant la campagne électorale de 2014 la création d’une société, Hydrocarbures Anticosti, en même temps qu’un potentiel de 45 milliards de revenus pour l’État. Le mythe est créé : il ne reste plus qu’à le nourrir pendant les trois années qui suivent.

Pour mettre fin à cette saga, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux que d’annoncer la fin de l’exploration en même temps que de diffuser une déclaration pour dire que, grâce aux surplus budgétaires obtenus par les coupes sauvages des années 2015 et 2016, il aurait les moyens de dédommager les promoteurs déçus.

Ce n’est pas du tout comme ça que cela devrait se passer, mais comme l’État y prend part, tout se fera par calculs politiques plutôt qu’en fonction de faits strictement économiques.

Cela devrait se passer ainsi : des partenaires s’embarquent en 2014 dans une campagne d’exploration minière où rien n’est certain, où tout est hautement spéculatif. Trois ans plus tard, on fait le bilan des résultats les plus probants : on doit se rendre à l’évidence que le pétrole de schiste à Anticosti n’a vraiment aucune possibilité économique, même en se projetant dans un futur lointain, même avec un prix au baril largement supérieur à 100 $. Les permis ne valent donc plus rien. Chaque partenaire s’est engagé dans les conditions entendues en 2014 et chacun savait que c’était une aventure spéculative. En fin de compte, les contributions fournies pouvaient devenir une perte sèche. La contribution de Pétrolia et de Corridor était simplement de partager une partie des droits qu’ils détenaient. L’État (57,7 %) et Maurel Prom (43,3 %) ont fourni 100 % des vraies dépenses d’exploration ; Pétrolia et Corridor, 0 %.

En décrétant un arrêt maintenant, en annonçant d’avance qu’on va dédommager les détenteurs de permis pétroliers sur toute l’île, le gouvernement annonce qu’il va livrer aux promoteurs des compensations pour des profits fictifs anticipés en 2014. C’est le mythe de l’exploitabilité économique d’un pseudo-gisement à l’origine de la saga qui est ainsi maintenu comme vérité alternative jusqu’à la conclusion définitive. Les promoteurs n’auront même pas à se salir les mains en réalisant des forages ; l’argent escompté va leur être livré directement en chèque signé par le ministère des Finances.

Les vérités alternatives ont donc un coût au Québec. Ce qui a été sans doute promis aux promoteurs en 2011 et 2014 leur sera finalement livré, mais sous une autre forme. On leur avait vendu des droits à prix dérisoire (10 ¢/ha), on leur a livré toutes les autorisations, les lois et les règlements pour favoriser leurs actifs. Mais comme, entre-temps, le vent politique a tourné, comme le premier ministre juge plus opportun de se déclarer protecteur d’Anticosti, on va quand même livrer aux promoteurs un généreux dédommagement. Pour justifier cela, il est nécessaire de garder le mythe du gisement rentable bien vivant. Pas question donc de mettre les projecteurs sur un bilan réel et objectif de la question du pétrole d’Anticosti, car cela indiquerait trop clairement qu’il est injustifié de compenser les promoteurs.

13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 21 juin 2017 03 h 02

    Mille mercis...

    Mille mercis professeur !
    Il était temps que notre journal nous donne à voir clair dans cette affaire tordue de pétrole à Anticosti.
    A tire-la-rigaud, on entend de tout au sujet de la laïcité de l'Etat et du gouvernement actuel.
    Mais de tendre les manettes de l'économie du Québec comme le fait le clan Couillard aux "sectes financières", n'est-il pas aussi une forme de "viol de laïcité" à l'endroit du peuple qui devrait être souverain chez lui ?
    En tout cas, pour moi l'affaire est entendue : il faut remettre tous les investisseurs à leur place : celle-là où de leurs intérêts privés, ils ne peuvent pas commander le pays et ses habitants.

    Vive le Québec et les Québécois libre !

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 juin 2017 10 h 29

      Malheureusement, Monsieur Yves Côté, nous sommes plus maitres chez nous. Nos gouvernements ont trahi le bon peuple et ils ont vendu nos intérêts aux investisseurs privés. Il nous faut une nouvelle Révolution tranquille pour renverser cette tendance à tout donner au secteur privé.

    • Yves Côté - Abonné 21 juin 2017 10 h 54

      Oups et re-oups...
      Pas "tire-la-rigaud" ni tire larigaud mais bien "tire larigot"; depuis ce matin que l'affaire me trotte dans la tête et je viens de vérifier. Et bien entendu "Vive le Québec et les Québécois libres !".
      Avec un gros "s" parce que tout ce monde-là; ça en fait plus d'un à compter...
      Mais il y a aussi une inélégance avec deux fois deux points en suivant dans la même phrase.
      Mais bon, c'est allé bien trop vite ce matin pour que cette dernière puisse être présente dans les petits écrits...

      S'cusez Tourlou.

    • Jana Havrankova - Abonnée 21 juin 2017 10 h 55

      Monsieur Durand décrit très bien l'évolution de cette saga pétrolière. Le tout a commencé sous le gouvernement péquiste de Pauline Marois pour se poursuivre beaucoup trop longtemps avec les libéraux.

      L'incurie n'a pas d'allégeance politique : elle se nourrit du lobbyisme, d'intérêts particuliers, de voeux pieux, d'ignorance, parfois de corruption.
      Tout gouvernement doit être surveillé pour ne pas produire des faussetés. Les médias et les citoyens, experts ou non, doivent jouer ce rôle.
      Monsieur Durand nous en fournit ici un excellent exemple.

    • Yves Côté - Abonné 21 juin 2017 17 h 06

      Madame Havrankova, selon moi, l'incurie prend l'allégeance politique qui la sert...
      Et si possible, aveuglément.

      Mes amitiés républicaines, Madame.

  • Diane Germain - Abonné 21 juin 2017 09 h 09

    Quel éclairage de toute cette saga!

    Oui, mille mercis pour ces informations fort pertinentes.

    Effectivement, il y a un coût pour la vérité alternative, lequel se répercute sur notre dette.

  • Suzanne Laurin - Abonné 21 juin 2017 09 h 46

    Lumière sur Anticosti

    Merci pour cet article bien argumenté qui fait la lumière sur ce problème resté dans l'ambiguité à mes yeux. Ne sommes-nous pas tous un peu responsables de cet enjeu politique («faire croire au souci environnemental pour gagner l'appui populaire»)?
    Chez les opposants à l'exploitation, qui voulait savoir le fond de l'histoire?
    Plus globalement, c'est le rôle de l'État dans l'exploitation de toutes les ressources naturelles du Québec qui doit être revu.
    Suzanne Laurin

  • Colette Richard-Hardy - Inscrit 21 juin 2017 10 h 17

    mythe du pétrole...vraiment!

    On ne le saura jamais si l'explotation du pétrole aurait été bénéfique à notre économie ou un leurre.
    Cet arrêt permettra d'ouvrir la voie au pipeline des sables bitimineux et comme la consommation de cette matière est là encore pour quelque temps, on paiera toujours plus pour s'accaparer ce produit qu'il nous parvienne de l'Ouest ou de l'Afrique.
    Aucune résolution de problème dans cet exposé. Rien pour me convaincre que nous serons gagnants dans ce choix.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 juin 2017 10 h 31

    Faut pas se surprendre

    qu'une simple photo d'un Veau d'Or fait saliver l'Inst.écon.de Mtl.et les Chambres de Commerce qu'ils aient cru au pactole promis par les lobbys petroliers suivis des médias sans enqueteurs fiables que les gouvernements se sont emballés pour ce projet mirobolant.Le Rem sera-t-il aussi rentable qu'on le promet?
    Et que se passera avec le fameux pipeline ? Aussi les ports fédéraux remis a neuf?
    L'analphabetisme? La langue de travail ?Les CPE ?Les diplomes au secondaires ?Et quoi d'autre ? La souveraineté ?
    Ainsi va la belle province a la dérive.