Le gouvernement Couillard promet de corriger une incohérence

Charles Taylor et Gérard Bouchard ont tous deux construit des oeuvres qui honorent le Québec et le Canada. 
Photo: Charles Taylor et Gérard Bouchard ont tous deux construit des oeuvres qui honorent le Québec et le Canada. 

Je veux faire ressortir ici une dimension négligée dans les commentaires qui ont entouré la publication par le gouvernement du Québec de sa politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes intitulée Québécois : notre façon d’être Canadiens. En plus de lancer une politique, le gouvernement y fait deux promesses : d’abord, la politique sera suivie d’un plan d’action qui inclura une réorganisation du Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes (SAIC) avec des incidences sur l’ensemble des ministères ; ensuite, et c’est l’essentiel pour moi, le gouvernement promet l’adoption dans la prochaine année d’une politique officielle d’interculturalisme. S’il passe vraiment aux actes, le gouvernement corrigera une incohérence. Je m’explique.

Il y a presque dix ans, au printemps 2008, Gérard Bouchard et Charles Taylor publiaient Fonder l’avenir : le temps de la conciliation, le rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Dans un dessein de rapprochement des inquiétudes entre la majorité francophone et les minorités issues de l’immigration, particulièrement à propos des pratiques religieuses de ces dernières, le rapport proposait l’adoption d’une politique d’interculturalisme qui aurait défini de manière claire les règles du vivre ensemble dans notre société, en ajoutant à l’énumération mécanique de ces règles une vision de l’intégration assez compréhensive pour inclure de fortes dimensions symboliques, politiques et juridiques. Au fond, le rapport proposait de définir le Québec comme une nation interculturelle. Sur le plan de la théorie sociologique de l’intégration, le rapport était imbattable. J’ajoute que, notamment parce que le Québec est dans la mire de la communauté internationale des sciences sociales, sans oublier la formidable réputation de Gérard Bouchard et de Charles Taylor, le rapport a été beaucoup discuté dans le monde. Pourtant, c’est ma conviction profonde, il reposait sur un mauvais compromis, sur une incohérence fondamentale. Le dire n’enlève rien à Charles Taylor et à Gérard Bouchard.

Une oeuvre honorable

Charles Taylor a construit une oeuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent sur le philosophe allemand Hegel, les malaises de la modernité, les sources de l’identité moderne, la dialectique de la sécularisation et la philosophie du langage. Gérard Bouchard a construit, lui aussi, une oeuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent sur les imaginaires collectifs, les mythes sociaux, l’interculturalisme, le renouvellement de la conscience nationale au Québec et la réhabilitation des nations dans le projet de la construction européenne. Depuis la mort de Fernand Dumont et celle de Léon Dion en 1997, Bouchard et Taylor sont les grandes figures de l’autorité intellectuelle dans notre société, ajoutant une grande présence dans la sphère publique à la profondeur de leurs réflexions théoriques.

L’incohérence de la commission Bouchard-Taylor me semble avoir été la suivante : conscients de la lourdeur de leur mandat, les deux hommes ont décidé de concentrer leur travail sur les problématiques de la laïcité ouverte et de l’interculturalisme, en faisant abstraction de l’enracinement du Québec dans le Canada, de l’application ici de tout le dispositif constitutionnel et législatif canadien. Quelles qu’aient pu être les causes de ce choix méthodologique, au nombre desquelles ont pu jouer les convictions fédéralistes de Taylor et les préférences souverainistes de Bouchard, ce choix était une erreur. Comme le disait un de mes vieux maîtres, Gérard Bergeron, le Québec est là où il est, en Amérique du Nord, pas sur la Lune ! Il ne faut jamais l’oublier ou le mettre de côté dans la réflexion sur le vivre ensemble. Il nous faut définir les règles et les normes du vivre ensemble entre nous, Québécoises et Québécois de toutes origines, tout en proposant, de manière cohérente, une compréhension de notre manière d’envisager le vivre ensemble dans le cadre fédéral canadien, celui dans lequel nous vivons depuis bientôt 150 ans. Ce devoir de cohérence, négligé par la commission Bouchard-Taylor, est respecté par le document gouvernemental du 1er juin 2017.

Du chemin à faire

Il reste encore du chemin à faire dans l’approfondissement de cette cohérence. Sur le site Internet du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec, on trouve encore un document sur les principes d’un cadre civique commun (démocratie, droits et libertés de la personne, langue française, interculturalisme, société inclusive, participation) qui ne dit rien de la présence du Québec dans le Canada. Un document antérieur, sur les valeurs communes du Québec, imaginait aussi le Québec, pour le dire comme Bergeron, sur la Lune et non pas dans le cadre canadien en Amérique du Nord.

En publiant le document le 1er juin 2017, 30 ans après la signature de l’accord du lac Meech par Robert Bourassa, Brian Mulroney et tous les premiers ministres des provinces réunis à l’édifice Langevin à Ottawa, le gouvernement dirigé par Philippe Couillard a aussi fait preuve de cohérence dans l’ordre symbolique. Et la dimension partisane n’a pas été négligée avec la tenue d’un Conseil général du Parti libéral à Trois-Rivières en fin de semaine dernière. Toutefois, les réactions du premier ministre canadien, Justin Trudeau, et celles d’autres dirigeants provinciaux ont montré que, vraisemblablement, il y avait moins de cohérence dans l’organisation de la communication gouvernementale.

Il faut penser simultanément le vivre ensemble au Québec et dans le cadre canadien. Et il faut commencer par se définir et s’affirmer entre nous, Québécoises et Québécois, avant d’entrer dans un vrai dialogue avec nos partenaires dans le Canada. De ce point de vue, le vrai test de la cohérence du gouvernement Couillard est à trouver du côté de l’adoption d’une politique officielle d’interculturalisme.

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 juin 2017 01 h 02

    Le communautarisme empêche une intégration réussie!

    On oublie l'éléphant dans la salle: l'intégrisme religieux à la base soit de l'interculturalisme ou du multiculturalisme.
    Je ne comprends pas vraiment pourquoi quelques immigrants intégristes quittent leurs pays d'origine parce qu'ils cherchent la paix, la modernité, la sécurité et le progrès, tout en s'attachant aux traditions régressives qui les ont amenés a quitté en premier lieu! C'est une contradiction flagrante qu'on doit décortiquer.
    Pour le bienvivre ensemble, il faudrait que les nouveaux arrivants s'intègrent à nos valeurs progressistes des Lumières en délaissant l'obscurantisme et le tribalisme de leurs pays d'origine.
    Ici on ne règle pas nos différences par la violence. On utilise le dialogue ou les tribunaux si l'accord est impossible.
    Une politique officielle d’interculturalisme doit tenir compte de cette incohérence du communautarisme qui empêche une intégration réussie.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 10 juin 2017 12 h 01

      Au risque de me répéter l'obscurantisme n'est pas que religieuse, elle peut être athée et "moderne" comme les prêtres du futur qui pensent encore à la croissance infinie dans un monde fini ...
      Par ailleurs, il est vrai que les religions influencent les gens, mais on oublie généralement l'autre côté : les gens influence les religions.
      Beaucoup de religion comme l'islam d'aujourd'hui est marqué au fer vif de l'expérience du colonialisme des siècles précédents, sans compter les multitudes de versions "locales", indépendantes, n'ayant rien avoir les unes des autres. Il n'est pas étonnant que certaines religions soit un peu moins "lumineuses", soit inspiré de l'optimisme galopant des siècles des lumières.
      Il en est de même dans ce dur pays qu'est les États-Unis : le fondamentalisme réussirait-il autant sans toute cette violence, toute cette pauvreté, toute cette misère ?
      Bref, le début de la modernité n'est plus notre siècle, et certains ont sans doute un peu déchantés de ce beau progrès promis.

    • Pierre Deschênes - Abonné 10 juin 2017 14 h 34

      Nadia Alexan, vous écrivez: "Je ne comprends pas vraiment pourquoi quelques immigrants intégristes quittent leurs pays d'origine parce qu'ils cherchent la paix, la modernité, la sécurité et le progrès..." À ce que je sache, les immigrants ne sont pas tous/tes des intégristes, et qui plus est, des "intégristes qui cherchent la paix, la modernité et le progrès" sont sûrement une espèce rare.

  • Claude Bariteau - Abonné 10 juin 2017 07 h 09

    Le « vivre ensemble » implique un choix politique

    Le professeur Laforest met le doigt sur le bobo en identifiant les préoccupations différentes des commissaires Taylor et Bouchard, qui ont conduit à des recommandations faisant, selon lui, abstraction « de l’enracinement du Québec dans le Canada et de l’application ici de tout le dispositif constitutionnel et législatif canadien », ce qui aurait été une erreur.

    Aussi entend-il que le gouvernement Couillard, en marche vers une affirmation du Québec que reconnaîtrait un jour le Canada, corrige cette erreur et adopte une politique officielle d'interculturalisme renflouant le « vivre ensemble » au Québec et dans le cadre canadien. Quelque chose comme un Québec indépendant dans un Canada fort, pour citer Yvon Deschamps.

    Pourquoi ? Parce que le « vivre ensemble » s'inscrit dans une logique de pays, pas de province et, l'oublier, c'est commencer à rêver. La France avec Macron peut prôner une France indépendante dans une UE forte. Les Québécoises et les Québécois ne peuvent pas se penser ainsi sans, au préalable, faire pays. Et, sans ce pays, les attentes du professeur Laforest à l'égard du PLQ les propulsent sur la lune pour les ancrer au Canada.

    C'est d'ailleurs là que se trouve la véritable portée du document dont le PM Couillard entend faire la promotion en une démarche lunatique, question de faire rêver que le Canada, pays qui enrichit (?) le peuple québéccois, saura un jour lui promettre qu'il n'a pas d'inconvénient à ce que cette lune ait une piste d'atterrissage en autant qu'elle soit canadienne.

    Dit autrement : en autant que le « vivre ensemble » soit le « vivre ensemble » canadien et que celui tricoté au Québec le soit avec des feuilles d'érable.

  • Michel Blondin - Abonné 10 juin 2017 08 h 28

    Le vivre ensemble utopique et saccagé

    Il est difficile d'aborder une question de comment vivre ensemble avec les Canadiens qui au fond situe le rapport des mondes entre les francophones et les Anglos.

    Il faut remettre les pendules à l'heure: les faits qui sont des faits.
    Et ce vivre ensemble se résume à un vandalisme tant du point de vue légal que social.

    Le Canada restera un pays de mentalités de colonisateurs par imitation de ses anciens maîtres tant et aussi longtemps que les lois qui valent leur pesant d'or sont entre les mains des Anglos et de quelques perdus pour leurs propres biens, si on peut dire les choses de cette façon.
    Penser à un vivre ensemble se compare aisément à la douceur d'un viol des droits d'une minorité qui devient une communauté en disparition programmée sur deux cent cinquante ans.

    Les faits parlent d'eux-mêmes et le vomi, quand on s'interroge sur comment on peut vivre ensemble, n’est que ce que Taylor et Bouchard n’ont pas voulu parler.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 juin 2017 09 h 43

    Bizarre

    J'ai comme l'impression que le Professeur Laforest est lui-même l'auteur de la proposition Couillard, tant il lui trouve de qualités! Il souligne l'incohérence du compromis entre Bouchard le Franco et Taylor l'Anglo. Les deux solitudes aux intérêts différents depuis toujours. Il n'y a de compromis que temporaire, à long terme le rapport de force est déterminant. Dans 50 ans, il n'y aura plus qu'une seule langue vraiment vivante au Québec, mais je ne sais pas laquelle des deux ce sera.

    • Robert Beauchamp - Abonné 11 juin 2017 14 h 28

      Couillard disait en substance ceci: trop de Québécois se sentent en exil dans leur propre pays. Il y a quelques années lors d'une conférence sur la constitution canadienne le prof Laforest disait: je me sens en exil dans mon propre pays. Je l'ai bel et bien entendu. Je partage comme vous l'idée qu'il est l'auteur de la proposition Couillard. N'était-il pas non plus le maître à penser de l'ADQ?

  • Claude Bernard - Abonné 10 juin 2017 10 h 34

    Une *politique officielle d'interculturalisme: trouver un comparable

    Les **politiques officielles de multiculturisme en Europe, qui visaient un meilleur vivre ensemble, n'ont pas, semble-t-il, donné les résultats escomptés.
    Avant de se pencher sur une p.o.i.*, regarder pourquoi les p.o.m.** ont contibué à empirer la situation là-bas ne serait peut-être pas une mauvaise idée.
    Il arrive parfois que les bonnes intentions soient détournées par des esprits malfaisants et manipulateurs à l'avantage de ce que l'on voulait combattre.
    La lutte contre la discrimination amène souvent à un communautarisme et une ghettoïsation.
    Au Québec, il faut à la fois développer un tronc commun fort et une valorisation des autres cultures, ce qui peut paraître contradictoire, mais pas impossible.
    L'école commune et les activités culturelles ethniques, déjà une réalité ici, nous placent en excellente posture sur le chemin de l'interculturalisme, je crois.