La gestion de l’offre des produits agricoles et les «faits alternatifs»

La gestion de l'offre permet un prix stable et adéquat aux producteurs en échange d’une discipline de production et d’un contrôle serré des importations.
Photo: iStock La gestion de l'offre permet un prix stable et adéquat aux producteurs en échange d’une discipline de production et d’un contrôle serré des importations.

À l’aube d’une renégociation de l’ALENA, le système canadien de gestion de l’offre du lait et de la volaille (poulet, dinde, oeufs) se trouve à nouveau sur la sellette. Certains suggèrent son abolition, que ce soit dans l’arène politique, avec Maxime Bernier, ou dans celle des think tanks économiques, comme l’Institut économique de Montréal. Il s’agit d’un débat qui ressurgit à chaque négociation de libéralisation du commerce.

Le principal argument à l’appui de l’abolition de ce système porte sur les prix à la consommation des produits sous gestion de l’offre, plus élevés au Canada qu’aux États-Unis. Cette prémisse conduit à conclure que son abolition entraînerait logiquement une baisse des prix. Le constat sur les prix et la prémisse sont-ils fondés ?

Sans entrer dans les détails, rappelons que la gestion de l’offre permet un prix stable et adéquat aux producteurs en échange d’une discipline de production et d’un contrôle serré des importations. Il s’ensuit une stabilité, tant pour la production, qui évolue pour l’essentiel en fonction de la demande, que pour les prix de la production jusqu’au consommateur. Mais la stabilité ne dit rien sur le prix à la consommation au Canada comparativement à celui qui a cours aux États-Unis.

Cela dit, l’observation d’un prix plus élevé pour les produits sous gestion de l’offre n’est pas en soi suffisante pour imputer à cette dernière les écarts observés. Il s’agirait en fait d’un sophisme, d’une déduction logique fallacieuse.

Le prix des produits laitiers à la consommation est plus élevé au Canada qu’aux États-Unis ;

Il y a gestion de l’offre au Canada et il n’y en a pas aux États-Unis ;

C’est donc à cause de la gestion de l’offre si le prix est plus élevé au Canada.

En fait, nous pourrions tout aussi bien dire :

Le prix des produits laitiers à la consommation est plus élevé au Canada qu’aux États-Unis ;

Il y a un système de santé universel au Canada et il n’y en a pas aux États-Unis ;

C’est donc à cause du système de santé universel si le prix est plus élevé au Canada.

Analyse

Un test simple consiste à vérifier le prix de produits qui ne sont pas sous gestion de l’offre. Pour ce faire, nous avons choisi d’utiliser des données issues du magasinage en ligne. Plusieurs chaînes offrent la possibilité aux consommateurs de faire leurs achats en ligne, que ce soit IGA au Québec ou Safeway et d’autres aux États-Unis. Sur cette base, nous avons réalisé, une semaine par mois, des comparaisons des prix réels en épicerie à Québec, à Toronto et à Washington D.C. Les articles choisis correspondent aux formats et aux produits représentatifs et le produit le moins cher de la semaine est sélectionné. Par exemple pour le lait frais, le produit choisi au Canada est le lait 2 % en format de quatre litres, alors qu’aux États-Unis, il s’agit du format d’un gallon, le tout ramené au prix par litre. Quant au fromage, il s’agit du cheddar en format de 450 à 500 grammes ou une livre, produit communément disponible.

De janvier à avril 2017 (quatre relevés mensuels), le prix du lait était de 1,58 $/litre à Québec et de 1,07 $/litre à Toronto. Un premier commentaire s’impose, la gestion de l’offre est en vigueur aussi bien à Toronto qu’à Québec, et les prix à la consommation sont fort différents. Cela jette un doute sur la possibilité d’imputer à la seule gestion de l’offre le fait de constater des prix différents à la consommation.

Au même moment, à Washington, le prix du lait était de 1,58 $CAN/litre, le même prix qu’à Québec. Le cheddar était aussi presque au même prix à Québec et à Washington, respectivement 12,64 $CAN/kg et 12,42 $CAN/kg. La côtelette de porc était plus chère à Québec, 9,28 $/kg contre 6,93 $/kg, de même que le pain à 4,28 $/kg contre 3,21 $/kg. Ces deux derniers produits ne relèvent pourtant pas de la gestion de l’offre.

Bref, de cette simple observation des prix, on peut constater que d’affirmer que les prix à la consommation des produits sous gestion de l’offre sont plus élevés au Canada qu’aux États-Unis à cause de la gestion de l’offre repose sur une fausse prémisse. La conclusion que certains en tirent, soit que l’abolition de la gestion de l’offre conduirait nécessairement à une baisse des prix au consommateur, canadien constitue une fausse promesse.

Par ailleurs, l’avantage de prix peut aussi être à l’inverse pour certains produits. Par exemple, toujours sur la même période, le prix des oeufs était respectivement de 3,07 $/douzaine à Québec et de 2,74 $/dz à Washington. Quant aux pommes de terre, elles se vendaient plus cher à Washington : 2,34 $/kg contre 1,54 $/kg. Et des résultats différents pourraient être obtenus pour d’autres périodes de temps, ou pour d’autres villes américaines ou ailleurs dans le monde.

Bref, discuter des mérites d’un système de régulation a sa place dans le débat démocratique. En proposer le démantèlement sous de fausses prémisses et de fausses promesses relève de la démagogie. Affirmer que les produits laitiers à la consommation se vendent deux fois plus cher au Canada qu’aux États-Unis relève de la désinformation et n’a rien à voir avec une analyse rigoureuse de la réalité. Que de tels propos proviennent d’une ancienne candidate à la chefferie du Parti libéral du Canada, Martha Hall Findlay, ou d’un candidat à celle du Parti conservateur, Maxime Bernier, soulève des questions sur le niveau de rigueur du débat démocratique.

Cela dit, le système de gestion de l’offre mérite d’être remis en question; il est loin d’être parfait et il pourrait être amélioré. Nous souhaitons un débat ancré dans la réalité, fondé sur des faits et non pas sur une position purement idéologique.

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 mai 2017 02 h 22

    La gestion de l'offre est juste et équitable.

    Merci pour les explications, professeurs. Les néolibéraux qui veulent se débarrasser de la gestion de l'offre sont les tenants du libre-échange à tout prix. Ils veulent éliminer les petits entrepreneurs au compte des grosses multinationales. Une idéologie qui ne tient pas ne compte ni du bienêtre des consommateurs ni de celui des agriculteurs, qui peinent à joindre les deux bouts. La gestion de l'offre est juste et équitable.

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 mai 2017 08 h 56

      Quand on attaque une façon de penser il vaut mieux être précis. Sinon on finit par faire démolir ses arguments et du même coup ce pour quoi on se bat.

      Il n'est pas vrai que les néolibéraux veulent se débarrasser des petits entrepreneurs. Le néolibéralisme n'est pas un complot contre les gens mais une mentalité qui croit que:
      - les gouvernements sont inefficaces en matière de gestion
      - la rapidité du déplacement de l'argent est un moteur d'accroissement économique
      - l'État empêche une saine concurrence sur le marché
      - la marché a ses propres lois naturelles selon lesquelle le mieux adapté survit et où le "bois mort" s'élimine de lui-même par inepsie
      - il en va de la responsabilité de chacun de décider de ce qui lui convient en matière d'achats

      Je ne sais combien de sophismes je viens d'écrire mais il y en a tellement que j'en ai mal à la tête!

      Entre autres, brièvement :
      - les lois du marché ne tiennent pas compte que tant dans les temps historique que préhistoriques les blessés et les pauvres d'un village ont toujours été soutenus par leurs voisins. Des Néanderthaliens handicapés, incapables de chasser, ont vécu des dizaines d'années. Ce qui est significatif ici est que les tenants du marché parlent toujours du Village Global sans, semble-t-il, en comprendre la portée.Il est faux que l'homme est un loup pour l'homme. l'homme est un loup pour l'étranger et il n'y a plus d'étranger.
      - Les notions de rapidité et de pure efficacité en économie sont antidémocratiques parce qu'elles déplacent le pouvoir des élus vers la finance.
      C'est au nom de la démocratie, i.e. au nom de la responsabilité des élus devant leurs concitoyens que la gestion dfe l'offre a son importance. Si collectivement nous ne pouvons décider de nous assurer d'une certaine autarcie sur la nourriture, alors le Canada n'existe pas, partant le Québec non plus.
      La démission de nos politiciens est vraiment gênante et l'ALENA reste un contrat de paresseux.

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 29 mai 2017 13 h 40

      ''Il n'est pas vrai que les néolibéraux veulent se débarrasser des petits entrepreneurs. Le néolibéralisme n'est pas un complot contre les gens mais une mentalité qui croit que:''
      ( Jean-François Trottier ).

      Ce n'est pas écrit noir sur blanc comme tel ( se débarrasser des petits producteurs ), mais l'effet devient bien cela.

      Grâce à la gestion de l'offre, les petits producteurs de lait et de volaille savent à quoi s'attendre comme coûts et revenus. Ainsi ils planifient financièrement leur entreprise et leur style de vie comme tout autre employé syndiqué d'usine (etc etc ) qui connait ses revenus via son contrat de travail.

      Tout en restant dans le milieu agricole, prenons la production porcine. Celle-ci n'est pas régularisée par une gestion de l'offre. Il y a des cycles très variables dans le prix du porc. Parfois rentables et parfois la production se fait à perte.

      Seul les gros producteurs sont capables financièrement de subir ces cycles.

      Étant très gros, ils possèdent souvent leur propre meunerie. Ainsi ils ont en plus un revenu stable de ça.

      Lorsque les petits producteurs porcins sont financièrement au bout du rouleau, incapables de payer les intrants ( dont la moulée ), les gros leur offre d'acheter leur entreprise, et de garder ce petit producteur comme employé. C'est ce qu'on appelle dans le milieu l'intégration. Ça se fait beaucoup au Québec.

      Il va s'en dire que devenu un employé agricole, cet ancien propriétaire gagne peu. Le secteur agricole est le secteur le moins bien rémunéré.

      Alors il a le choix de garder cet emploi d'employé agricole intégré, ou de tout quitter et partir pour la ville, la Baie James, etc etc.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 30 mai 2017 13 h 40

      Après vérification des faits on peut se demander si nos deux profs ne viennent pas de nous en construire des pas mal gros ''faits alternatifs''...

      Ici leurs propos sont à complet contre-sens de ce que des gens très crédible comme Sylvain Charlebois explique depuis longtemps. www.goo.gl/naNah8

      Nos deux professeurs ont choisit de ne pas prendre les références des organismes gouvernementaux, et de faire eux-mêmes leur enquête de coûts de vie.

      Quel est la qualité de leurs références, comparent-ils les mêmes choses ?

      Une brève recherche donne des résultats qui ne laissent pas grand place au doute.

      Démonstration;

      Selon le bureau de statistiques de l’U.S. Department of Labor, le prix du lait entier (3.25% mg) dans les villes du nord-est américain est depuis un an autour de 3.25$US pour 3.8 litres. Au taux de change de la Banque du Canada cela revient à 1.15$ CDN le litre.
      www.goo.gl/ftIoQj

      Section gauche du site, graphique et tableau du prix du lait dans les villes sur 10 ans, il y a aucune ambigüité, et les variantes sont modestes. Et surtout l’amélioration des méthodes de productions a contré l'inflation. Ce n'est pas rien!
      www.goo.gl/yfzY0D

      Au Québec le prix de détail du lait est sous contrôle de la Régie des marchés agricoles, http://www.rmaaq.gouv.qc.ca/index.php?id=118

      Et celui du lait entier (3.25% mg) y est fixé à un minimum à 1.74$. Ce qui est 51% plus cher que son équivalent chez nos proches voisins du sud... qui ne s'ont pas sous une gestion de l'offre.

      A noter que pour trouver du lait a 1.58$ au Québec il faut acheter du sans gras, un type lait très peu consommé (1 litre sur 20), ce qui l’exclu comme référence.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 30 mai 2017 13 h 48

      Suite,

      Autre choix questionnable: Washington DC comme lieu de comparaison.
      Si l'on sort des sites des gouvernements on trouve que la ville est classée ici comme «Cost of living index in Washington is 35.99% higher than in Toronto» et «Cost of living rank 22th out of 508 cities in the world»

      Montréal est au 259ième rang au même palmarès...
      www.goo.gl/fCwvKk et www.goo.gl/IU83nl

      Et ce même site donne comme prix du lait a Washington 1.01$US le litre, c'est a dire 3.84$US le gallon. Contre un 4.45$US trouvé par nos profs.

      Une autre référence donne une liste des grands écarts de prix du lait dans 12 villes américaines. New York est en tête à 4.05$ le gallon. Phoenix en Arizona ferme la liste avec un prix de 2.20$ le gallon.
      www.goo.gl/kheKhO

      Après ce tour d’horizon quelle crédibilité peut-on accordé à cette ''étude'' de coûts de vie présentée ici par ces deux profs ?

  • Yvon Bureau - Abonné 29 mai 2017 08 h 29

    Gratitude

    Aux auteurs et au Le Devoir pour ce texte intéressant, nécessaire, questionnant. Cultivant même !

  • Raymond Labelle - Abonné 29 mai 2017 11 h 21

    Pour la gestion de l'offre - pour les bonnes raisons.

    Que dans un marché donné où il n'y a pas gestion de l'offre, à un même moment, le prix soit égal ou supérieur que dans un autre marché où il y a gestion de l'offre, ne nous donne aucun renseignement sur l'effet de la gestion de l'offre sur les prix dans chacun de ces marchés.

    Chaque marché a ses caractéristiques où la gestion ou non-gestion de l'offre n'est qu'une variable parmi plusieurs pour expliquer les prix. Corrélation n'est pas raison.

    Ce qu'on cherche à savoir est: dans un même marché, quel est l'effet de la gestion de l'offre.

    Quoiqu'il en soit, le but de la gestion de l'offre n'est pas, par lui-même, d'affecter les prix - même si c'est un effet possible. Le but est d'éviter qu'à cause de la concurrence, il y ait une surproduction qui fasse baisser les prix et mène des agriculteurs à la faillite ou en difficulté. Produire plus coûte plus cher et si, en plus, ça fait baisser les prix à une échelle globale... Laquelle surproduction serait de toute façon suivie par une hausse des prix suite à la rareté créée par l'élimination de certains agriculteurs.

    La gestion de l'offre sert à ce que ces cycles soient moins intenses en ajustant l'offre à la demande autant que possible, et aider les agriculteurs à fonctionner dans un marché plus stable et moins menaçant. Les consommateurs n'y perdent pas car il s'agit d'ajuster l'offre à la demande.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 29 mai 2017 13 h 25

      Si cette gestion s'en tenait qu’à la description que vous en faite elle ne serait probablement moins critiquée. Mais dans les faits cette gestion est bien autre chose. Telle qu'elle est elle est l'objet, et le cartel, des producteurs laitiers, et d<es ses débuts elle a enrichie les producteurs en place en transformant le droit de produire, reçu gratuitement, en un actif financier a vendre aux enchères très fort prix, et occupe présentement presque 50% de valeur d'une ferme laitière.

      Du coup cette valeur artificielle bloque l'accès à la relève qui n'est plus possible que dans un cadre familiale, si les parents vendeurs renoncent en grande part à cette valeur artificielle.

      Et du coup aussi, l'endettement de ces entreprises est presque du double de celle que l'on retrouve sur le marché libre de nos chez nos voisins du sud. Ce surendettement induit par la gestion de l'offre qui passe par la propriété privée monnayable du droit produire a un coût qui se retrouve dans le prix du lait.

      Ce n'est donc pas l'idée de faire une gestion de l'offre qui stabilise les prix qui fait problème. Le problème c'est que l'objectif premier de cette gestion a été détourné au profit des producteurs. Surtout ceux de l'époque de sa mise en place, mais encore aujourd'hui il se fait de la distribution de quotas gratuits aux producteurs, non-monnayable au départ mais qui le deviennent en peu de temps.