Grandeur et misère du Parti libéral du Québec

Trois anciens chefs du Parti libéral du Québec (PLQ): Robert Bourassa, Claude Ryan et Jean Lesage. Entre leur PLQ et celui de Philippe Couillard, il y a un monde, soutient l’auteur, qui se demande comment le parti «a pu changer autant, aussi rapidement, sans rencontrer une quelconque résistance parmi sa base militante».
Photo: Jean Fiset La Presse canadienne Trois anciens chefs du Parti libéral du Québec (PLQ): Robert Bourassa, Claude Ryan et Jean Lesage. Entre leur PLQ et celui de Philippe Couillard, il y a un monde, soutient l’auteur, qui se demande comment le parti «a pu changer autant, aussi rapidement, sans rencontrer une quelconque résistance parmi sa base militante».

Malgré d’excellents travaux, l’histoire des partis politiques québécois demeure fragmentaire, y compris celle du Parti libéral du Québec, qui célèbre cette année son 150e anniversaire. Sans avoir la prétention de brosser un portrait exhaustif d’une formation aussi vieille que le Canada lui-même, un élément retient spontanément l’attention. Dans l’histoire de la démocratie occidentale, rares sont les institutions aussi vieilles que le Parti libéral. Du seul fait de sa durée, de sa résilience à franchir les époques, de sa capacité à traverser ses crises internes, le Parti libéral constitue une organisation atypique qui défie toutes les lois de longévité organisationnelle.

La question est maintenant de savoir si cette durée est pour autant synonyme de continuité d’une même pensée politique. En quoi les libéraux d’aujourd’hui peuvent-ils s’inscrire dans l’héritage de leurs pères fondateurs, du moins depuis la séparation officielle entre le Parti libéral du Québec de son grand frère fédéral ? À cet égard, une lecture attentive de l’anthologie des textes de Jean Lesage permet de constater au moins trois ruptures fondamentales entre les libéraux incarnés par Daniel Johnson, Jean Charest et Philippe Couillard et les chefs libéraux qui ont fait la Révolution tranquille : George-Émile Lapalme, Jean Lesage, Robert Bourassa et Claude Ryan. Cette différence est particulièrement criante sur la question de l’éthique, sur la question constitutionnelle et celle relative à l’identité nationale.

L’éthique gouvernementale

Jean Lesage s’était donné pour mandat prioritaire d’assainir les pratiques de gouvernance. Il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe tellement ses ambitions de probité publique sont tournées en dérision. Dans une pure logique kantienne, Jean Lesage affirmait sans détour : « C’est un trait dans l’histoire politique du Québec que les gouvernements qui ont eu, chez nous, une longue durée ont tous succombé dans l’humiliation » (1960). Il en va ainsi du tandem Charest-Couillard.

Cela n’était pas assez de savoir qu’une ancienne vice-première ministre libérale fut arrêtée par l’UPAC et accusée de complot, de corruption, de fraude et d’abus de confiance, et cela, dans le cadre d’une enquête portant sur l’octroi de financement politique en échange de contrats publics ; ce qui fera dire au commissaire Robert Lafrenière que « ces infractions […] mettent en péril le principe même de la démocratie ». Aujourd’hui, on apprend que son patron, l’ancien premier ministre lui-même et plusieurs autres membres influents du Parti libéral ont fait l’objet d’une surveillance policière dans le cadre de l’enquête criminelle nommée Mâchurer. Cela étant, insistons sur ce point, nous vivons dans un État de droit qui suppose la présomption d’innocence…

En voulant « s’occuper des vraies affaires », le slogan électoral pour le moins révélateur des libéraux en 2014, ces derniers nous renvoient une image d’affairisme. Il serait tentant de croire que Jean Lesage puisse aujourd’hui proférer les mêmes attaques contre le Parti libéral du Québec, qu’il utilisait à l’époque pour dénoncer l’Union nationale, ce parti qu’il appelait la « machine infernale ».

La question constitutionnelle

Le 17 avril dernier marquait une rupture historique sans précédent dans l’histoire du PLQ. Une rupture qui fait figure de symbole et qui consacre désormais la marque de commerce constitutionnelle de ce gouvernement. Par l’entremise de son leader parlementaire, Philippe Couillard a refusé son consentement afin de débattre d’une motion dénonçant le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982. Quel changement a-t-il pu sournoisement advenir au sein du PLQ pour que ce dernier ne soit même pas capable d’appuyer une motion pour laquelle il avait pourtant voté, mot pour mot, il y a cinq ans ?

Cette manière de normaliser le Québec dans l’espace canadien se situe aux antipodes de l’esprit du « Maîtres chez nous » de Lesage, paradigme dominant de la Révolution tranquille. Ce nouvel état d’esprit est devenu un modus operandi dont on retrouve les traces jusque dans le débat entourant la légalisation de la marijuana. Pour Philippe Couillard, « ce qu’on doit faire au Québec, c’est prendre acte de ce qui est en train d’arriver à l’autre Parlement, où nous sommes représentés ». Cette posture constitutionnelle n’est ni attentiste ni défensive. Elle est simplement régressive. Elle contrevient à 50 ans de revendications nationales. La doctrine Gérin-Lajoie est battue en brèche.

Mais où sont donc passés les libéraux d’autrefois qui applaudissaient Robert Bourassa lorsqu’il a déclaré : « Le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement » ?

La question identitaire

À son arrivée à la direction du Parti libéral du Québec, Daniel Johnson affirmait « I’m Canadian first and formost ». Il marquait ainsi un virage identitaire majeur dont ses successeurs ne se sont jamais vraiment démarqués. Se définir autant, sinon davantage comme Canadien que comme Québécois est devenu la norme au PLQ. Cela tranche nettement avec l’esprit confédératif qui habitait jadis les chefs du Parti libéral, cela, depuis Honoré Mercier jusqu’à Robert Bourassa.

Jean Lesage basait son engagement politique sur la notion de dualité nationale, celle d’un pacte établi entre deux peuples fondateurs ; une relation en outre incarnée par les articles 93 et 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. « Le Canada français — dira Lesage (1965) — et le Québec qui, à cause de facteurs démographiques en est l’expression politique, veut non seulement être différent, mais aussi qu’on lui reconnaisse le droit de l’être. » Pour les libéraux d’hier, être Québécois n’était pas une manière d’être Canadien. Être Québécois était alors une manière d’être soi-même, comme une entité nationale qui n’a pas à vivre à travers l’autorisation des autres.

Le néo-trudeauisme

Jusqu’ici, le trudeauisme ne s’était jamais imposé avec autant de force à l’Assemblée nationale du Québec qu’il le fait maintenant à travers la voix de Philippe Couillard.

Le Parti libéral du Québec n’est plus que l’ombre de lui-même. Comment a-t-il pu changer autant, aussi rapidement, sans rencontrer une quelconque résistance parmi sa base militante ? Pour le sociologue que je suis, il y a là un véritable questionnement scientifique. Que devient la mémoire au sein de nos grandes instances politiques ? Une chose est certaine, l’histoire récente du Parti libéral nous rappelle l’adage du cardinal de Retz, selon lequel il faut savoir changer d’opinion pour demeurer dans le même parti…

Reste maintenant à savoir qui voudra incarner l’héritage nationaliste du grand Jean Lesage. Car au-delà de la rhétorique de façade, les libéraux actuels n’en ont plus la crédibilité ni la volonté, et encore moins la perspicacité historique.


Ce texte est publié à l’occasion du lancement du livre Jean Lesage vous parle. Les grands discours de la Révolution tranquille, publié aux Presses de l’Université Laval, sous la direction de Denis Monière et Jean-François Simard.

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