La BIC remet en cause le rôle de l’État

La nouvelle BIC doit participer au financement des infrastructures canadiennes en allant capter du financement privé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La nouvelle BIC doit participer au financement des infrastructures canadiennes en allant capter du financement privé.

Lundi, le gouvernement canadien annonçait l’enclenchement de la procédure de nomination des cadres supérieurs de la Banque de l’infrastructure du Canada (BIC). Il tranchait par le fait même la question de la ville qui accueillerait le siège social de la BIC. Il s’agira de Toronto. L’annonce suscita bien sûr une vive déception au Québec puisque le monde des affaires croyait aux chances de Montréal d’héberger cette nouvelle institution financière. Mais en protestant ainsi contre le favoritisme qui sert la métropole canadienne plutôt que la québécoise, le débat échappe un morceau plus important : le bien-fondé lui-même de la BIC.

Pendant que Toronto célébrait, Montréal grommelait. La Chambre de commerce du Montréal métropolitain considérait que Montréal devait obtenir le siège de la BIC puisqu’elle « constitue le premier pôle d’expertise en infrastructure au pays ». Au gouvernement du Québec, pas moins de trois ministres ont déclaré leur profonde déception dans un communiqué commun. D’autres observateurs et observatrices ont affirmé que cette issue était « prévisible » et que l’obtention à Montréal du nouvel Institut de financement du développement était le prix de consolation de ce « marché de dupes ».

Maintenant que l’on doit prendre acte de cette décision et digérer le fait que l’expertise de SNC-Lavalin en Libye ou la capacité des firmes de génie-conseil québécoises de briller dans les commissions d’enquête sur la collusion n’aient pas séduit Ottawa, on pourrait maintenant se poser une question plus importante : est-ce qu’on a besoin de cette BIC ?

Rappelons les faits. La nouvelle BIC doit participer au financement des infrastructures canadiennes en allant capter du financement privé. Le modus operandi rappelle un peu les partenariats public-privé (PPP), mais pourrait aller plus loin encore en ouvrant la porte à la privatisation pure et simple des actifs. Plutôt que de verser des intérêts de 1 % ou 2 % pour leur financement, les infrastructures coûteront aux Canadiens 7 % ou 9 %, pour le plus grand bonheur des investisseurs privés qui empocheront les fruits de cette véritable gabegie.

Des intérêts financiers puissants

Mais pourquoi les gouvernements consentent-ils à ces largesses via la BIC ou encore, au Québec, avec CDPQ-Infra (qui gère le projet du REM) ? D’abord parce que les intérêts financiers sont puissants, que ce nouveau procédé permet à l’État comme avec les PPP de ne pas accroître (directement) l’endettement public et que parce que l’on donne l’impression que ces grands projets d’infrastructures seraient impossibles sans ces pseudo innovations financières.

Si vous êtes proche du monde des affaires ou de celui de la finance, que vous êtes libéral ou que vous êtes tout simplement resté pris dans les années 90 à croire que la privatisation des infrastructures est une avancée de la Civilisation maintenant que le mur de Berlin est tombé, vous n’y voyez sans doute rien de mal. Ce n’est après tout qu’un prolongement des politiques néolibérales, et quiconque remet en doute la toute-puissance des marchés et de la gouvernance entrepreneuriale n’est à vos yeux de toute manière qu’un « populiste ».

Mais peut-être aussi appartenez-vous aussi à un autre camp, plus soucieux de l’intérêt collectif et relativement préoccupé par l’état et le devenir de l’idéal démocratique. Vous avez dans ce cas peut-être remarqué la fâcheuse tendance de nos gouvernements à favoriser la financiarisation de l’économie, à savoir un processus dans le cadre duquel la finance vient à dominer les autres sphères de la société, y compris les priorités gouvernementales.

Si c’est le cas, vous êtes peut-être aussi agacé par le pouvoir sans cesse croissant que l’on abandonne à la haute finance malgré la responsabilité qu’elle porte dans la crise dévastatrice de 2008, la stagnation de l’économie capitaliste, le développement d’une toile mondiale de paradis fiscaux et la limitation des pouvoirs des parlements élus via les traités de libre-échange. Peut-être que les écarts de richesses grandissants qui sont également liés à la financiarisation vous chicotent aussi et, pour toutes ces raisons, vous pourriez alors être contre l’existence même de ce nouvel outil de privatisation qu’est la BIC. Vous auriez raison, et votre point de vue devrait être entendu.

Qui plus est, un rapport commandé par Infrastructure Canada à KPMG, dont le contenu a été coulé jeudi au Globe and Mail, considère que le projet de la BIC pourrait s’avérer un « désastre de relations publiques ». Selon ce rapport, la BIC pourrait dédoubler inutilement des structures, mener à du gaspillage et entraîner de la grogne en raison de la tarification des services sur laquelle reposera vraisemblablement sa rentabilité.

Et les élites libérales en 2017 ont intérêt à se méfier de la grogne populaire.

Alors, on peut s’attrister que les emplois créés au siège social de la BIC ne soient pas québécois. Il n’en demeure pas moins qu’un enjeu bien plus fondamental est en train de se jouer derrière la création de cette nouvelle institution financière publique puisqu’elle remet en question le rôle même de l’État. Ce dernier doit-il défendre l’intérêt collectif dans l’établissement de ses priorités ou doit-il se comporter lui-même comme une espèce d’opérateur de marché qui cherche d’abord et avant tout à garantir la rentabilité des fonds de pension en manque de débouchés ? On devrait en débattre.

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