Au fondement de la question de l’échec en éducation

«En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, [...] on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique», écrit l'auteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, [...] on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique», écrit l'auteur.

Dans la foulée de la révélation du « scandale de la note de passage » entourant l’évaluation dans les établissements scolaires du Québec, il sera de bon ton pour quelques jours de s’indigner publiquement et de sortir dans les médias pour se prononcer en 300 mots contre la culture de la médiocrité qui mine le système d’éducation québécois. On rappellera ici la formation lacunaire des maîtres, et là l’absence de soutien et de ressources accordés aux professeurs, de même que la culture administrative nuisant à l’enseignement.

Pourtant, on peut déjà prévoir qu’un problème fondamental ne sera mentionné de part et d’autre que du bout des lèvres, toujours sans gratter plus loin que la surface. Il s’agit du problème de l’idéologie dominante dans le système d’éducation québécois — un problème aussi insidieux et difficile à définir que la notion même d’idéologie, variable toujours présente, tacitement, dans tout discours. Cette idéologie est celle du néolibéralisme.

Nous pouvons circonscrire le concept de néolibéralisme à l’aide de deux caractéristiques fondamentales, dont on observe aisément les impacts dans la sphère politique québécoise : 1. La réduction du politique à l’économique, qui s’opère lorsque les questions politiques fondamentales se voient offrir des réponses exclusivement économiques ; elle a pour corollaire la transformation du citoyen en travailleur ou en client ; 2. La réduction du collectif à l’individuel, qui a lieu lorsque des enjeux collectifs sont ramenés à l’intérêt de l’individu, lequel intérêt est perçu comme entrant en conflit avec celui de la collectivité.

À l’école du néolibéralisme

S’il est normal de vouloir que l’enseignement dispensé aux jeunes Québécois conserve un aspect « pragmatique », la soumission de notre compréhension de l’éducation à l’idéologie néolibérale nous pousse à concevoir l’école comme un lieu de formation où développer des compétences utiles (lire : « utilisables »), où la pertinence des savoirs développés se mesure à l’étalon de leur capacité à être mis à profit immédiatement sur le marché du travail. C’est également la double réduction néolibérale qui nous pousse à concevoir l’éducation comme subordonnée à la recherche d’emploi — à concevoir la diplomation non comme ce qui chapeaute le déploiement patient et prolongé d’efforts nécessaires à la transformation de soi et au développement du jugement critique, mais comme l’embryon de la reconnaissance professionnelle.

Ainsi, dans un contexte où la fin ultime de l’éducation est l’emploi et non l’éducation elle-même, comprise comme « formation citoyenne », la diplomation devient un droit inaliénable du futur travailleur, que l’échec retient « injustement » sur les bancs d’école, l’empêchant d’atteindre sa fin réelle.

La logique néolibérale ne nous permet pas de penser qu’il soit juste de faire échouer à son cours de français un élève appelé à faire des sciences naturelles ; ou, pour transposer le problème en contexte collégial, ces outils ne nous permettent pas de penser la légitimité du fait de faire échouer en philosophie un étudiant appelé à faire des études de médecine, dans la mesure où un tel échec lui nuirait « inutilement » sur le plan professionnel.

En ne concevant pas le parcours scolaire comme une fin en soi, comme une étape permettant de former des individus ou des citoyens plutôt que des employés, on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique. Lorsque l’éducation devient un « choix personnel » — un moyen d’obtenir un meilleur emploi, par exemple —, on oublie qu’une population peu ou mal éduquée est également une population à qui manquent la culture, le sens historique, le jugement critique nécessaires à une compréhension réelle de ses droits.

Qui plus est, en concevant le développement intellectuel de l’individu comme subordonné à sa vie professionnelle, on entretient une culture de la médiocrité où l’on voit mal pourquoi il faudrait en savoir davantage que ce qui est directement utilisable dans le cadre extrêmement limité du travail rémunéré.

En définitive, le fait de s’étonner, de s’indigner de temps à autre collectivement de certaines pratiques douteuses entretenues par les directions scolaires ne résoudra pas le problème fondamental, qui se trouve dans la dimension idéologique. Seul un changement dans la culture institutionnelle du réseau public et dans la vision de l’éducation mise en avant par nos élites politiques nous permettra de nous affranchir de la conception néolibérale au profit d’un système d’éducation qui, sans abandonner l’objectif de neutralité axiologique de l’enseignement, demeure conscient du caractère irréductiblement politique de sa mission.

Ce caractère politique ne pourra lui-même être accompli sans un retour massif des « humanités » au secondaire : c’est avant tout à grands coups d’histoire, de littérature, de philosophie et de science politique (pour ne nommer que quelques disciplines) que sont formés les esprits citoyens.

26 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 12 mai 2017 06 h 09

    Le Québec ne fait pas bande à part!

    La commercialisation du savoir que génère l'idéologie libérale est un fléau socio-culturel universel, un phénomène généralisé; le Québec n'y échappe donc pas.

    Parmi les effets pervers les plus manifestes, il faut rappeler la baisse des critères qui permettent d'être chimistes ou journalistes sans savoir correctement s'exprimer! Il suffit de tendre l'oreille pour s'en persuader!

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2017 18 h 28

      « Oh Boy ! ».

      Premièrement, l’école ne reflète même pas la réalité quotidienne des gens. J’ai travaillé dans le milieu du monde du travail et je travaille présentement en éducation et le système éducationnel n’est pas représentatif de la réalité. Le monde éducationnel est peuplé d’utopie des plus extrêmes et des plus bizarres.

      Il n’y a aucune réduction du politique à l’économique en éducation. Est-ce qu’il faudrait rappeler à nos idéalistes de gauche que pour un ingénieur, il doit se faire former en milieu de travail au moins quatre ans avant de pouvoir s’intégrer complètement ? La réalité, il n’y a pas de clientélisme en éducation parce que nos diplômés doivent revenir en temps réel et dans le vrai monde afin de pouvoir contribuer activement au mieux-être des autres.

      Le collectif, sans l’apport de l’individu, n’équivaut à rien. Notre collectivité profite des avancements scientifiques mises en place dans le quotidien des gens par la technologie. J’imagine qu’il y a beaucoup de penseurs en Afrique et s’est à se demander pourquoi tous ces gens ne pensent qu’à immigrer à l’Ouest.

      Il n’y a pas si longtemps, les philosophes n’étaient pas seulement des penseurs utopiques, mais ils étaient aussi ancrés dans le monde naturel. Prenez tous les philosophes comme Descartes, Da Vinci et autres en ajoutant ceux de la Renaissance et du siècle des Lumières, et vous comprenez vite. Aujourd’hui, nos philosophes à la Charles Taylor ou Gérard Bouchard ne comprennent absolument rien à une équation mathématique. Ils nous donnent du radotage démagogique asymétrique peuplé de sophismes tout simplement.

      Si l’Occident est l’Occident, c’est parce que certains ont pu voir plus loin en étant sur les épaules de géants. Les géants ne sont pas dans le monde utopique de l’éducation, mais sont en train de transformer notre monde naturel, et ceci, pour le meilleur ou pour le pire. L’école comme on la connaît, risque de disparaître bientôt.

    • Jacques Lamarche - Abonné 14 mai 2017 11 h 42

      Des précisions ou des nuances s'imposent après la lecture de tous les commentaires!

      L'idéologie néolibérale explique bien peu le déclin de la formation généraleau profit de la spécialisation professionnelle.

      Dès les années '70, des enseignants et des conseillers se battaient pour ¨sauver¨ l'histoire nationale du raz-de-marée mathématique et scienfique qui déferlait sur les ¨humanités¨. Les cours de chimie et de physique pouvait presque tout gober, la grille-horaire trop courte allait exploser! Les impératifs de la formation professionnelle se sont dès lors imposé jusqu'à l'université et pour les élèves doués, une course effrénée commençait pour gagner les emplois les plus recherchés, les mieux rémunérés!

      Le néolibéralisme, qui réclame des baisses de charges pour l'entreprise privée et des limites aux interventions de l'État, a peu à voir avec les choix politiques de l'école. Elle reflète les valeurs d'une société et donna alors la priorité aux besoins du marchés et aux profits que chaque individu pouvait des études en tirer! Il n'y a pas à chercher un complot contre les humanités, mais il ne faut nier l'évidence que les têtes qui en sortent sont moins bien formées, et cela en dépit des efforts de profs bien engagés!

      L'école élémentaire et secondaire (1er cycle) n'est plus éliste. Elle promet le succès à tous, proscrit le cours magistral, permet à chacun de trouver sa voie, vise l'éponouissement du moi! Forcément les standards ont baissé, la qualité de l'expression n'est plus la priorité! L'idéologie néolibérale n'a rien changé, sauf peut-êre les mentalités, notamment la place que la société accorde aux choses de l'esprit et du passé, ... au profit du hockey!

  • Jacques Tremblay - Inscrit 12 mai 2017 06 h 44

    Il me semble que la plupart des leaders d'origine du Québec Inc étaient issus du cours classique qui avait sans doute quelques lacunes pratico-pratiques mais dont le tronc commun des humanités avait l'avantage d'établir des liens de solidarité entre collègues, liens qui sont restés tout au long de leur vie professionnelle. Je crois aussi que ce qui transcendait dans le message éducatif véhiculé tout le long de leur formation était la nécessité de s'engager socialement afin que ces futurs citoyens redonnent à la société une partie du même effort collectif qu'ils leur ont permis de se faire instruire. Je crois qu'à chaque jour de leur formation il y avait quelqu'un pour leur rappeler que pendant qu'ils étaient assis sur un banc d'école il y avait pas seulement leurs parents mais aussi toute une communauté humaine qui travaillait et qui a travaillé très dure pour qu'ils aient le privilège de se faire instruire. C'était une époque où l'engagement social et le don de soi n'apparaissaient pas comme incompatible avec l'émancipation de chaque individu.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Jacques Patenaude - Abonné 12 mai 2017 17 h 22

      Il faut se rappeler que le cours classique visait à former une élite intellectuelle. Pour ceux qui ne réussissait pas s'était l'expulsion. Seul 25% des élèves terminaient ce cours les autres étaient expédiés dans des formations dites de "métiers".


      Je crois en l'importance de cours de philosophie, de littérature, d'histoire et ce tout qu'on qualifie de formation humaniste. Mais idéaliser un passé somme toute élitiste et en faire un rempart contre le néolibéralisme dont on ne sait plus trop ce que veut dire ce terme n'est pas une solution à mon avis.

      Oui, offrir à toute la population une base commune des grands concepts humaniste est une chose essentielle. Mais le vrai défi qui se pose aux apôtres de ces formations est de la rendre accessible à l'ensemble de la population. J'ai hâte de voir nos apôtres de la formation humaniste nous dire concrètement comment ils s'attaqueraient au défi de la démocratisation de la formation humaniste.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 13 mai 2017 01 h 33

      Et pourquoi le cours classique ne s'adresserait-il aujourd'hui qu'à une élite? Ce que je constate c'est qu'on a comme jeté le bébé avec l'eau du bain en pensant ainsi démocratiser l'enseignement en centrant l'effort éducatif sur l'individu alors que l'essor collectif dépend bien sûr de l'individu mais d'un individu bien ancré dans sa société au point où par sa formation il se sent redevable en s'unissant collectivement pour redonner à cette société. Ce que regrette ce n'est pas tant les humanités en tant que telles du cours classique que l'esprit qui se dégageait de cette formation.
      Cet esprit étant disparu de la formation de nos jeunes je doute qu'on puisse revivre un jour le même type d'essor économique que nous avons connu avec ce qu'on a appelé par la suite le Québec Inc. C'est essentiellement l'idée que je voulais soumettre dans mon commentaire précédent.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Roxane Bertrand - Abonnée 12 mai 2017 07 h 25

    Néolibéralisme et exclusion

    L'infiltration du néolibéralisme dans la société socialiste qu'est le Quebec crée une détérioration de tous les systèmes publics : éducation, santé, justice....

    Voilà la suite....vous avez un système qui fonctionne très bien et des gens qui n'y ont pas accès, comme aux Etats-Unis. Cela laisse présager que le système risque de se détériorer encore.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 12 mai 2017 08 h 41

      Pouriez vous nous rappeler l'époque du ''avant'' l'infiltration du néolibéralisme ?

      J'ai beau chercher je ne trouve pas de trace de ce Québec socialiste indifférent aux dollars d'avant ce satant de néolibéralisme.

      De quelle belle époque parlez vous?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2017 07 h 30

    L'idéologie néolibérale et la « mission » politique de l'école


    Une des caractéristique de l'idéologie, c'est qu'elle permet aisément de ranger le réel dans un cadre interprétatif qui se prétend lui-même immunisé contre l'idéologie. Par exemple, une fois planté le décor d'une « logique néolibérale » qui pervertirait la « mission » politique de l'école, on peut fantasmer une école tournée toute entière vers la formation des « esprits citoyens », délivrée de la basse considération des intérêts professionnels ou même pire : individuels.

    Il est vrai que l'école s'inscrit dans une logique économique qui pèse très lourdement sur les buts que les acteurs peuvent s'y donner. Mais cela n'est pas particulier au néolibéralisme ambiant. L'école réelle a toujours la double vocation de reproduire la qualification professionnelle et l'adhésion à un ensemble plus ou moins articulé de valeurs passant par la fréquentation de savoirs dits culturels. Elle a toujours une mission politique. Ce que l'auteur appelle de ses voeux, ce n'est donc pas le retour à une vocation plus authentique de l'école, mais à des façons de faire plus compatibles avec une autre manière de concevoir la vie en société.

    Ainsi, s'il se trouve qu'on doive refaire une place plus grande aux humanités, cela ne pourra se justifier par la seule valeur intrinsèque de ces savoirs, que personne n'ose tant remettre en question. Ça fait chic de se poser avec quelques autres, dont le petit nombre est une sorte de plus-value, comme les Véridiques gardiens d'une mission politique de l'école descendant du ciel des idées. Mais la plate réalité, c'est que l'école est dans le droit fil des rapports de forces qui conditionne sa « mission » politique. C'est sur ce terrain-là, celui des luttes sociales, que les choses se jouent en vrai. Dans l'école réelle, de l'enseignant à la direction d'école aux commissions scolaires, à l'université et jusqu'au ministère, ces tensions idéologiques sont vécues quotidiennement. Tous ne sont pas ces zombies asservis au « marché ».

    • Jean Gadbois - Inscrit 12 mai 2017 23 h 28

      Mais ces zombies asservis au marché, nommez-les, dites-nous qui ils sont; nous allons pouvoir vérifier s'ils sont en "mission", et enfin connaître de quelle mission vous parlez.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 mai 2017 15 h 55

      Je ne crois pas qu'il y en ait tant, justement. Pour ce qui est de la « mission » de l'école, ce n'est pas moi qui en ai parlé, mais l'auteur. À mon avis, l'école n'a - heureusement ! - pas de mission dont elle aurait à répondre à un seul clergé. Elle est un lieu politique travaillé par les mêmes rapports de forces que l'ensemble de la société. On peut bien gloser indéfiniment, comme monsieur Desjardins le fait, sur ce que l'école devrait être. Mais l'école réelle n'est jamais que ce que les forces dominantes en font et les résistances qui s'y opposent. Que la vertu soit d'un côté ou de l'autre n'est que de peu de conséquence. Alors, je la laisse à ceux dont cela flatte l'amour-propre.

  • Jean Gadbois - Inscrit 12 mai 2017 07 h 40

    Un changement de culture chez nos penseurs de l'éducation.

    M. Desjardins aborde ici les vrais enjeux.
    Mais il y aura fort à faire pour détricoter la culture des apôtres de la littératie, de la numératie et des approches principielles en éducation.
    En effet, leur conception est non seulement répendue mais elle se retrouve trop souvent entre les mains de fonctionnaires décideurs à qui l'on confie des pouvoirs importants.
    Pour eux "tous les élèves ont le privilège de s'épanouir selon leurs besoins" dans une école dont l'étalon de mesure repose sur les épreuves aux tests Pica et Peica. Ces cenceurs qui poursuivent les "analphabètes fonctionnels" de leurs ardeurs policières risquent d'y perdre pas mal de clients.
    Dans les humanités comme dans les Arts, les élèves "peuvent raffiner leurs plaisirs". Il ne faut pas leurs en demander plus, encore moins dans cette formation où sévissent des renouveaux pédagogiques à la chaîne sans vision du citoyen que l'on prétend vouloir former.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 mai 2017 17 h 44

      Vous en faites une véritable fixation, monsieur... Curieux quand même.