L’hyperfestif montréalais

Certains événements n’ont rien à voir avec les intérêts des citoyens et résidants de la ville, contraints de soutenir ce type d’activités par les taxes et impôts, et obligés d’en supporter les impacts, parfois même jusqu’à être privés de l’accès à un espace public, estime l'auteure. 
Photo: David Afriat Le Devoir Certains événements n’ont rien à voir avec les intérêts des citoyens et résidants de la ville, contraints de soutenir ce type d’activités par les taxes et impôts, et obligés d’en supporter les impacts, parfois même jusqu’à être privés de l’accès à un espace public, estime l'auteure. 

Comme le décrit à juste titre l’article récent de Jean-François Nadeau intitulé « Les coyotes » (Le Devoir, 24 avril 2017), il semble bien que nous vivions à une époque où les intérêts de l’industrie privée du divertissement de masse priment de plus en plus toute autre préoccupation dans l’aménagement des espaces publics à Montréal.

Ce phénomène tend à se déployer dans les quartiers centraux de la ville et à proximité, les plus peuplés et les plus fréquentés, dont le centre-ville et le Plateau (y compris l’île Notre-Dame et l’île Sainte-Hélène, évoquées dans le texte de J.-F. Nadeau), et ce, à grand renfort de fonds publics dédiés à faire fructifier ces intérêts particuliers. Des actions, souvent improvisées et partant de l’initiative d’une vedette locale (Laliberté) ou émanant de la scène internationale (Eccelstone), les « vautours » auxquels l’article faisait allusion, cherchent leur légitimité en visant à attirer des masses, et toujours plus de masses (par exemple avec le festival Osheaga). Les impacts de ces activités ne sont jamais évalués autrement qu’à l’aune de leurs soi-disant retombées économiques pour le tourisme. Jamais les aspects qualitatifs ou économiques concernant les citoyens eux-mêmes, souvent résidants, ne sont sérieusement pris en compte et évalués.

Un monde marchandisé

Ces manifestations n’ont rien à voir avec les intérêts des citoyens et résidants de la ville, contraints de soutenir ce type d’activités par les taxes et impôts, et obligés d’en supporter les impacts, parfois même jusqu’à être privés de l’accès à un espace public (l’île Sainte-Hélène l’été passé) ou carrément chassés de leurs quartiers par la pression qu’exercent ces « événements » sur eux.

Ces initiatives urbaines qui se multiplient n’ont rien à voir en fait avec la diffusion de la culture, du sport ou encore avec le plein air, malgré un certain discours ambiant qui voudrait nous le faire croire. Elles sont la version hypercapitaliste de l’industrie du divertissement dans ce monde marchandisé qu’on tente d’imposer. Elles sont à rattacher à cette nouvelle mystique contemporaine de la « ville festivisée » issue de la grande machine du divertissement, le « pan-festivisme », qui prétend nous conduire au bonheur suprême, comme le disait le philosophe Philippe Muray (dans Après l’histoire).

Cette tendance se répand malheureusement dans beaucoup de villes occidentales, dont Montréal, qui s’enorgueillissent de ces « événements majeurs internationaux ». Le journaliste du Devoir Stéphane Baillargeon, en 2005, parlait déjà à juste titre de « la fièvre de l’hyperfestif » comme d’un tapage festivalier qui résonne dans tout l’Occident, conduisant de nombreux citoyens à crier à la saturation. Si l’on n’y prend garde, en poursuivant dans cette veine, notre ville, qui se prétend encore « vivable », risque de l’être de moins en moins, au détriment des résidants que nous sommes.

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7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mai 2017 01 h 12

    Aujourd'hui, le sport et le divertissement sont devenus l'opium des peuples!

    La sociologue, Lucie France Dagenais, à raison, «l'hyperfestivités» sont utilisés par nos gouvernements pour faire oublier leurs décisions politiques nuisibles à l'endroit des citoyens. Le philosophe Karl Marx disait «la religion est l'opium des peuples». Aujourd'hui, le sport et le divertissement sont devenus l'opium des peuples, sans aucun regard à la qualité de leur vie.

  • Yves Côté - Abonné 11 mai 2017 04 h 42

    Chante l'Alouette, chante.

    Nous dissoudre collectivement en chantant et en fêtant, quel beau programme de société canadienne pour nous du Québec !
    Chante l'Alouette, chante. Oublie que la colère peut être salvatrice si elle est constructive.
    Ainsi, tout en joie, tout en douceur béate, au bout d'une Conquête qui aura durée deux siècles et demi, tu finiras enfin dans la casserole canadienne...
    Tel de notre supériorité sociale, économique et culturelle, nous le déterminons comme inéluctable depuis le début.
    Conquis et conquises par notre charme unique au monde, vous effacerez vous-mêmes la valeur supposée et longtemps trompeuse de vos Anciens.
    Et vous serez paisiblement heureux d'être indistincts...

    Tourlou !

    • Yves Côté - Abonné 11 mai 2017 08 h 52

      Mieux aurait valut que j'écrive :
      Conquise par notre charme unique au monde, tu effacera toi-même la valeur supposée et longtemps trompeuse de tes Anciens.
      Et tu seras paisiblement heureuse d'être indistincte...

      Aurait mieux valut mais bon, était comme trop souvent trop pressé pour se relire, le gars !

    • Michel Breton - Inscrit 11 mai 2017 09 h 49

      ...la casserole
      ... ou le tube digestif canadien. Dixit l'ecrivain Yves Beauchemin dans le documentaire La langue à terre.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 mai 2017 08 h 06

    S’attrister du plaisir

    Luce-France Dagenais a raison de dire qu’en tant que contribuable, chacun d’entre nous paie une infime partie des couts d’aménagement des grands espaces nécessaires à la tenue d’évènements culturels.

    Toutefois, une des choses les plus agréables à Montréal, c’est cette multitude de spectacles gratuits dans le cadre des nombreux festivals culturels qui s’y tiennent.

    Ces festivals offrent des centaines de milliers de billets gratuits pour des spectacles extérieurs à la seule condition de les écouter debout.

    Ces évènements contribuent à notre plaisir de vivre et nous incitent à croire que nous vivons à une époque extraordinaire, peuplée de créateurs remarquables.

    Des créateurs qui, autrement, crèveraient de faim en raison de l'effondrement des ventes de disques et de la parcimonie des diffuseurs de baladodiffusion..

    Et sur les médias sociaux, d’autres publient des photos qui sèment l’envie de vivre ici à des millions de personnes à travers le monde.

    Certains peuvent qualifier ces festivals d’opium du peuple. Mais pourquoi devrait-on gâcher notre plaisir ?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 11 mai 2017 10 h 49

    Le 375e de l'oubli

    " Les responsables de la ville, s’ils sont responsables, aiment l’idée d’une fête spectaculaire, mais vide, pour notre métropole nord-américaine banalisée, encore trop française au goût de certains."
    http://www.journaldemontreal.com/2017/05/11/le-375

  • Pierre Robineault - Abonné 11 mai 2017 18 h 04

    Hyper?

    "La version hypercapitaliste de l’industrie du divertissement dans ce monde marchandisé"?
    Je dirais plutôt "hypercannibaliste". Car ÇA SUFFIT !