Contrer la radicalisation passe par la lutte commune

Que vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Que vise le groupe État islamique en perpétrant des attentats comme celui du 13 novembre 2015 à Paris ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les «musulmans» contre les «chrétiens».

Depuis que Daech semble en déroute sur la terre de Cham, jamais le monde n’a semblé avoir été autant sous la menace aveugle de terroristes solitaires, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique du Nord. La réalité est que, si un territoire se fait peau de chagrin, l’idéologie qui a animé le projet du groupe État islamique a largement essaimé de façon directe ou insidieuse dans la tête de milliers de jeunes frustrés, déçus, ou en recherche d’un destin.

Les terribles attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre 2015, Bruxelles le 22 mars 2016, sont encore dans tous les esprits des Français et des Belges, mais également des Européens. L’attentat contre la mosquée de Québec le 30 janvier 2017 a marqué un coup pour un Canada multicommunautaire. Depuis les attentats de Londres en 2005, la tolérance, voire le laxisme, à l’égard du « Londonistan » s’était éteinte. […]

La volonté de Daech de toucher au coeur nos « modèles » d’intégration, du Vieux Continent au Nouveau Monde, est claire. […]

Parce que, dans les trois pays visés, la diversité ethnique, culturelle, sociale, peut encore et doit continuer à être perçue comme une richesse. Que vise l’idéologie de Daech ? Le chaos et la polarisation de nos sociétés, provoquer un choc culturaliste en montant les « musulmans » contre les « chrétiens ». Quel point commun entre tous ces attentats ? Une volonté claire de provoquer une guerre civile au sein même de nos sociétés. Quelle différence ? L’endoctrinement de quelques jeunes « homegrowners » musulmans d’un côté, la folie d’un étudiant canadien aux idées nationalistes et racistes de l’autre.

Un travail quotidien

Dans un contexte de montée mondiale des populismes, panser ses plaies devient un travail quotidien pour les centaines de personnes meurtries psychologiquement par ces drames. Du côté des « professionnels », les services de sécurité comme de prévention de la radicalisation, la longue route pour permettre de mieux « penser » ces plaies est en marche.

Car il y a toutes les raisons de croire que nous ne sommes qu’au début d’une lame de fond qui germe dans nos sociétés qui semblent de moins en moins inclusives.

Parce que trop longtemps en réaction contre d’hypothétiques menaces, nous avons tout misé sur le sécuritaire et sur la stigmatisation des minorités. Et ce, au risque de détricoter des réseaux locaux importants de prévention des déviances de la post-adolescence, depuis l’école jusqu’aux services sociaux, de la protection de l’enfance jusqu’aux associations de prévention de la radicalisation (quelles qu’elles soient, des sectes comme les Témoins de Jéhovah aux familles nouvel âge qui refusent la médecine moderne et les vaccins, etc.).

En attendant, des jeunes continuent à décrocher et verront encore longtemps en Daech ou ses succursales un potentiel pour rêver d’une meilleure existence, et s’ils ne trouvent pas de vrai sens à leur vie, ils finiront par au moins en trouver un à leur mort. Pire, des illuminés de tous poils se radicalisent en fusionnant leur trouble psychologique et l’adrénaline provoquée par le déclenchement de la violence contre les autres et contre soi.

Pour lutter contre ces déviances qui peuvent rapidement virer au tragique, de nombreuses organisations de prévention de la radicalisation, timidement soutenues jusque-là par l’État, peinent à rattraper leur retard. Au Canada, à Montréal, le CPRMV (Centre de prévention de la radicalisation de Montréal menant à la violence), fort de son expérience de « désengagement » d’un certain nombre de jeunes de l’extrême droite violente, est à la pointe. Son action doit nous servir en Europe. Quand on sait que le Québec est l’État canadien qui compte le plus grand nombre de groupes d’extrême droite et que le CPRMV a fait ses preuves en la matière. Quand on sait aussi que le jeune étudiant en sciences politiques de la mosquée de Québec était un sympathisant des thèses de Marine Le Pen.

Larges déviances

Il faut que l’on comprenne aussi en Europe que la radicalisation ne touche pas que les dérives de l’islam, mais un spectre bien plus large de déviances. L’extrême droite violente en fait partie. Nos associations en Europe font un travail de pédagogie fondamental auprès du personnel public, mais également auprès des écoles, dans la prévention des dérives violentes de l’islam. […]

Nous ne sommes pas seuls et isolés et le partage d’expériences entre pays, voire entre continents, commence à faire son chemin. En juillet 2017, à Marseille, se tiendra à l’initiative d’UNISMED, soutenu par la Fondation de France et la Fondation roi Baudouin, la « Conférence euroméditerranéenne : réunir société civile, praticiens et chercheurs pour agir en amont de la radicalisation ». L’idée est de fédérer près d’une centaine d’organisations et de praticiens des deux rives de la Méditerranée pour créer un grand réseau euroméditerranéen de partage d’expériences de prévention de la radicalisation en matière d’islam violent. Car de nombreuses actions ont réussi. Il faut le dire. Et seule la prévention peut réussir à rattraper nos jeunes avant qu’il ne soit trop tard.

Les liens entre l’Europe et le Canada dans le domaine sont déjà importants. Cela prouve que, malgré des politiques d’État réticentes, la société civile est à l’avant-garde et doit être soutenue. C’est une mission de salut public et les mers doivent nous rapprocher, et non pas nous couper. Le problème est mondial, la solution le sera aussi. Pour que ces solutions ne soient pas définitivement noyées dans la peur, le rejet, les préjugés, la violence, la folie ! Et donnent le champ libre aux partis politiques populistes qui, une fois installés aux commandes de nos pays, risqueraient de parachever indirectement le souhait de Daech : enterrer ce terme considéré désormais par beaucoup comme éculé de « vouloir vivre ensemble ».

Notre urgence est donc bien de tout miser sur l’éducation, la culture, la production de contre-discours, la dynamisation des réseaux existants, la reconsidération de la question de la menace d’un point de vue euroméditerranéen et euroatlantique. C’est un défi que de (re)donner confiance à nos jeunes, de (res)susciter l’adhésion aux valeurs de la nation et de la démocratie, d’accentuer le combat contre les populismes haineux qui creusent notre tombeau. Il s’agit bel et bien en définitive de « penser » nos blessures et nos plaies, et plus uniquement de les panser en attendant le prochain drame !

4 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 4 mai 2017 07 h 31

    Encore et toujours sur "la richesse" de la diversité !

    Quand va-t-on cesser de nous imposer l'injonction"Parce que, dans les trois pays visés, la diversité ethnique, culturelle, sociale, peut encore et doit continuer à être perçue comme une richesse." ? Passe encore pour l'utilisation du verbe "peut" mais le verbe "doit¨à quelque chose d'autoritaire et d'inquiétant pour le respect des libertés fondamentales. Quand va-t-on cesser de confondre volontairement un jugement de fait-le constat de l'existence d'une diversité humaine-avec un jugement de valeur qui sonne comme un impératif-la richesse de la diversité humaine ? Quand va-t-on cesser de reprendre, ad nauséam, la comparaison infondée entre la bio-diversité et la diversité humaine ? La lutte commune ce n'est pas toujours et tout le temps la lutte de tous. De la même manière que un ennemi-la radicalisation-est clairement identifiée il est tout aussi impératif de savoir avec qui nous menons la lutte et à partir de quels principes. Vous écrivez "Il s’agit bel et bien en définitive de « penser » nos blessures et nos plaies, ..." oui, avec la condition minimale que nos principes fondamentaux(liberté de conscience, d'expression, égalité femmes-hommes...) soient à la base de cette réflexion. Votre conception "culturaliste" de la diversité humaine ne semble pas aller dans ce sens là.

    Pierre Leyraud

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mai 2017 08 h 13

    … Prévenir !

    « Le problème est mondial, la solution le sera aussi. » (Sébastien Boussois, chercheur universitaire/ULB, formateur/Unismed-Nice, et coauteur d’œuvre littéraire)

    Bien sûr que certes, mais nous faut-il comme débuter à partir de son lopin de terre !

    En effet, devant la montée grandiloquente des « populismes » cherchant à répondre, avec ou sans maladresse, et compte tenu de cette difficulté à contrer-contenir le phénomène des radicalisations, politico-religieuses ou religio-politiques ?, et selon, les prévenir d’éducation-socialisation peut comme réussir si sont réunies et prises au sérieux ces quelques conditions :

    A Susciter des politiques d’intégration et de participation dites intégrées ou inclusives ;

    B Repérer et encadrer les activités susceptibles de radicalisation éventuelle ou de contre-performance citoyenne et démocratique, et ;

    C Revisiter les fondements philosophiques de l’ONU qui, de plus en plus, favorisent ou soulèvent quelques désagréables inquiétude en matière de paix, d’unité et de reconnaissance des forces en présence ;

    D et, de conséquence, sans hésitation …

    … Prévenir ! - 4 mai 2017 -

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 4 mai 2017 08 h 42

    Le terrorisme est un business

    On doit distinguer l’indignation du terrorisme.

    Chacun d’entre nous peut s’indigner. L’indignation ne coute rien.

    Mais le terrorisme coute cher. À l’exclusion des attentats par camion-bélier, le terrorisme exige un encadrement, des infrastructures, et du financement.

    Pensez seulement que les terroristes des attentats du 11 septembre 2001 — majoritairement Saoudiens — ont suivi pendant des mois des cours de pilotage sans posséder une source de revenus. Qui a payé leurs frais de subsistance ?

    On ne le saura probablement jamais puisque l’Arabie saoudite a refusé toute collaboration avec les enquêteurs américains.

    Bref, le terrorisme est un business. Il existe et se répand parce qu’il est entretenu à hauteur de centaines de millions par le prosélytisme saoudien.

    En effet, les dépêches diplomatiques révélées par WikiLeaks montrent que les ambassadeurs américains déclaraient que l’Arabie saoudite est la plaque tournante du financement du terrorisme international.

    De la même manière que l’État islamique a supplanté Al-Qaida, la conquête militaire du califat ne résoudra rien; le terrorisme renaitra autrement, ailleurs.

    Il faut aller à sa source. Ce qui signifie le renversement de la dictature saoudienne.

    Toutes les mesures préconisées par Sébastien Boussois sont excellentes mais elles sont un sparadrap sur de la gangrène idéologique.

  • Gilles Théberge - Abonné 4 mai 2017 10 h 24

    Je suis largementd'accord avec votre raisonnement monsieur Boussois. Ça tombe sous le sens.

    Je ne suis pas d'accord toutefois avec l'une de vos assertions. À Savoir que : «Quand on sait aussi que le jeune étudiant en sciences politiques de la mosquée de Québec était un sympathisant des thèses de Marine Le Pen.»...

    Nous n'en savons rien, et rien ne nous permet d'affirmerque c'est la raison qui est le moteur de son intervention. D'ailleurs il y a plusieur thèses concernant l'attentat de Québec, dont celle de liens affectifs entre l'assailant et l'une des victimes.

    Le fait que Couillard se soit précipité et ait emprunté le langage de cette communauté n'est en rien une preuve de la thèse voulant qu'il s'agisse d'un crime haneux motivé par le radicalisme de ce jeune homme.