Les élèves «réussissent», mais que réussissent-ils vraiment?

Selon Luc Papineau, les élèves n’ont pas à bien maîtriser la grammaire française, car la grille de correction de l’examen final d’écriture est très permissive en ce qui a trait à la maîtrise de la langue.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon Luc Papineau, les élèves n’ont pas à bien maîtriser la grammaire française, car la grille de correction de l’examen final d’écriture est très permissive en ce qui a trait à la maîtrise de la langue.

Depuis des années, on se gargarise du fait que la réussite des élèves québécois est en constante progression. Mais voilà que le ministre de l’Éducation semble découvrir, avec étonnement, comment on s’y prend parfois pour assurer cette réussite au Québec : taux de diplomation incluant des parcours de formation n’ayant rien à voir avec un diplôme d’études secondaire (DES), modification des notes de certains élèves sans l’approbation de leurs enseignants, note de passage attribuée à des élèves en échec avec 58 ou 59 %, etc. Alors que nous sommes à quelques jours de l’épreuve finale de cinquième secondaire en écriture, M. Proulx verra sûrement aussi comment on peut réussir son cours de français sans pour autant véritablement maîtriser la grammaire qui régit cette langue.

Un premier élément important pour comprendre cette situation est que, de plus en plus, des enseignants se font suggérer de ne pas évaluer la grammaire sous la forme d’examens standards. Ce type d’évaluation ne répondrait pas aux compétences expressément mesurées par le programme en français : la maîtrise de la grammaire devrait uniquement être évaluée en contexte, c’est-à-dire lors de la rédaction d’un texte.

[…] Les examens de français écrit — à chaque niveau — ne nécessitent pas la mobilisation d’un nombre important de connaissances grammaticales, contrairement à ce que l’on peut penser et à ce que certains affirment. En effet, il existe peu d’exigences officielles quant au réinvestissement des notions grammaticales vues en classe dans ces examens. Un élève peut donc réussir l’épreuve écrite finale de cinquième secondaire en s’en tenant à ce qu’il connaît et non pas à tout ce l’on affirme qu’il doit maîtriser. Par exemple, un jeune éprouvant des difficultés mais débrouillard — bien qu’il ait accès à un dictionnaire et à une grammaire durant l’épreuve — évitera d’employer des adjectifs de couleur, des participes passés complexes, etc., s’il n’est pas certain de bien les écrire.

Alors qu’il est impossible pour un élève de réussir un examen de mathématiques ou de chimie de cinquième secondaire sans faire appel aux connaissances qu’il a vues au cours de la dernière année de son parcours scolaire avant le cégep, en français, un élève n’ayant qu’une bonne maîtrise des règles de grammaire vues au primaire pourra néanmoins réussir l’examen ministériel final en écriture. Enseignant de français de première secondaire, je peux déjà facilement « prédire » qui de mes élèves réussira l’examen d’écriture final dans cinq ans. Et je ne suis pas le seul à en être capable.

Une correction permissive

Un autre élément qui explique pourquoi les élèves n’ont pas à bien maîtriser la grammaire française est bien sûr que la grille de correction de l’examen final d’écriture est très permissive en ce qui a trait à la maîtrise de la langue. On leur transmet alors le message erroné qu’ils sont compétents. Et cela est aussi valable pour les grilles des autres niveaux qui s’apparentent à celle-ci.

[…] Dans les faits, en cinquième secondaire, dans un texte de 500 mots, pour être recalé, un élève devra avoir commis 35 erreurs ou plus en ce qui a trait à l’orthographe d’usage et à l’orthographe grammaticale, soit une faute tous les 14 mots. La situation est encore plus permissive aux autres niveaux puisque aucun seuil minimum de maîtrise de la grammaire n’est prescrit.

Enfin, dernier point important, depuis 2004, le résultat obtenu par un finissant en écriture durant l’année scolaire auprès de son enseignant ne peut être inférieur à la note de l’examen final d’écriture. Celui-ci sera alors revu à la hausse, le ministère de l’Éducation estimant qu’une note supérieure obtenue à l’examen final d’écriture fait foi de la valeur réelle du jeune. Peu importe que le jeune n’ait rien fait de l’année, peu importe que cet examen ne mobilise pas un ensemble important de connaissances grammaticales, peu importe que la correction de ce dernier soit généreuse.

En français, si l’on regarde de plus près, on constate que la maîtrise de la grammaire ne vaut que pour 20 % de la compétence Écriture qui, elle, vaut pour 50 % de la note globale de l’élève. Cela revient donc à dire que la maîtrise grammaticale ne représente environ que 10 % du résultat global d’un jeune. L’élève peut donc avoir 0 sur 10 en grammaire, faire une faute tous les 15 mots et malgré tout réussir son cours avec un résultat honorable.

Si rien de cette situation ne change, il est évident que les jeunes continueront à avoir une maîtrise « fragile » des règles grammaticales et une perception surévaluée d’eux-mêmes. La raison en est que l’évaluation de la grammaire n’est généralement pas effectuée de façon systématique durant leur parcours scolaire et que la part accordée à celle-ci dans l’évaluation est minime.

Dans les faits, on comprend que la maîtrise de la grammaire à l’école au Québec n’est pas si importante. Les élèves réussissent, mais que réussissent-ils vraiment ? Le plus tragique dans tout cela demeure que bien des élèves ne sont pas dupes des beaux discours qu’ils entendent et ont compris qu’ils peuvent réussir leur cours de français sans savoir bien écrire.

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23 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 1 mai 2017 03 h 05

    et oui la tête ben faite, existe-t-il encore

    tres bonne question, a une époque il y avait l'école normal pour s'en assurer,qui sont aujourd'hui les fonctionnaires dont c'est la fonction, comment sont-ils nommés quels sont leur mandat, pour combien de temps , qu'exigeons-nous comme qualifications , il serait peut etre intéressant de revenir a l'adage, de la tête bien faite

  • Marie Nobert - Abonnée 1 mai 2017 03 h 52

    De «la double négation» à...

    [...] l'indifférence (le pire des mépris).(!) De l'ancienne orthographe à la nouvelle, voire jusqu'aux «orthogaffes» actuelles... Bref. Les «anneaux faits bêtes» (sic et ouille!) pullulent. Question simple. «Qu'est-ce qu'une «photographie»?

    JHS Baril

  • Ginette Cartier - Abonnée 1 mai 2017 07 h 56

    Bref, au Québec, nous diplômons un peu la réussite, mais beaucoup plus la médiocrité.

    • Marc Therrien - Abonné 1 mai 2017 17 h 44

      Il est clair qu'on a abaissé le niveau auquel on aspire que l'élève puisse s'élever en ce qui regarde les connaissances. J'imagine qu'on attend maintenant l'entrée à l'université pour commencer à porter plus haut le niveau du savoir. Et je commence à comprendre pourquoi, il y a une baisse d'inscription dans le programme collégial "sciences humaines, arts et lettres" qui exige sûrement une capacité de penser et de rédiger. Savoir penser et savoir écrire sont intimement liés et s’influencent mutuellement.

      Enfin, quand j’entends le ministre Proulx déclarer quelque chose comme: « il faut préparer les élèves pour 50% des métiers de l’avenir qui ne sont pas encore connus », je me demande d’abord comment il a fait pour réaliser ce calcul et ensuite, j’imagine qu’on envisage des métiers hautement technologiques où la compétence de savoir écrire sera très peu valorisée.

      Marc Therrien

  • Jacques Tremblay - Inscrit 1 mai 2017 08 h 04

    Cette phrase m'interpelle:
    "Alors qu’il est impossible pour un élève de réussir un examen de mathématiques ou de chimie de cinquième secondaire sans faire appel aux connaissances qu’il a vues au cours de la dernière année de son parcours scolaire avant le cégep, en français, un élève n’ayant qu’une bonne maîtrise des règles de grammaire vues au primaire pourra néanmoins réussir l’examen ministériel final en écriture."

    Pourquoi ne pas ajouter à cet examen une partie objective (chaque question ayant un choix de 5-6 réponses) portant sur la grammaire et l'orthographe? Cette partie corrigée par lecteur optique viendrait confirmer les aptitudes atteintes par l'élève en français par rapport à son niveau scolaire. À la limite tous les examens de l'année, peu importe la matière, devraient comprendre une petite partie objective pour tester les connaissances de base en français relative à la matière en question histoire de rappeler à l'élève l'importance de maîtriser notre langue maternelle même dans des contextes autres que l'enseignement du Français. Tout comme la note principale dans le bulletin d'une matière est accompagnée d'une appréciation du comportement général de l'élève pendant ses cours alors pourquoi pas aussi une appréciation générale de la qualité du français utilisé pendant ses cours des autres matières? Une mention honorable pourrait apparaître sur le bulletin ou diplôme final de l'élève suite à l'accumulation favorable de ces appréciations dans toutes les matières. La maîtrise de la langue maternelle est la clé de tous les apprentissages et cette responsabilité doit reposer sur les épaules de tous les enseignants.
    Jacques Tremblay
    Enseignant retraité en mathématiques
    Sainte-Luce, Qc

    • Jacques Lamarche - Inscrit 1 mai 2017 10 h 34

      Votre suggestion est fort pertinente! Mais comme toutes les autres qui allaient dans cette direction, elles ont été d'emblée rejetées, car elles vont en sens contraire de l'idéologie en place et des pratiques pédagogiques pronées et employées.

      Le problème n'est pas nouveau. Il remonte aux années '70 où une nouvelle pédagogie entraîna le déclin de l'apprentissage SYSTÉMATIQUE de la grammaire et de l'orthoraphe au profit d'un processus plus vivant, plus stimulant, basé sur la lecture et l'expression libre. Les nouvelles faiblesses qui ne manquèrent pas de se manifester durent être vite camouflées et normalisées. Une grille de correction ingénueusement fabriquée fut le principal moyen pour y arriver!

      Les enseignants et les élèves comprirent vite que la maîtrise de la grammaire et de la syntaxe n'était plus une nécessité, alors même qu'elle est à base du développement de la capacité à communiquer!

      Le blocage tiendrait à des considérations qui dépassent le terrain pédagogique et épousent un idéal démocratique voulant que tous à l'école réussissent! Or ... ! En voulant éviter une misère scolaire découlant de l'apprentissage de la grammaire, on abaissa les critères et la qualité, qu'importe que les jeunes souffrent toute leur vie de déplômes dévalués! Toutefois, il faut ajouter qu'au cegep et à l'université, de grands efforts sont déployés pour donner à la grammaire toute l'importance qu'elle doit occuper!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 mai 2017 11 h 20

      @ JT ..."La maîtrise de la langue maternelle (ici, la langue française) est la clé de tous les apprentissages et cette responsabilité repose sur les épaules de tous les enseignants." Phrase qui devrait être affichée dans chaque classe, en début d'année, du primaire au ... baccalauréat !... et j'ajouterais, peu importe ce que...et à qui... vous écrivez.

      Merci à vous monsieur Tremblay...de nous le rappeler!

  • Clermont Domingue - Abonné 1 mai 2017 09 h 32

    Ils ont compris.

    Nos étudiants ont compris que l'ÉCRIT (grammaire et orthographe) est une vieille béquille. Ils ne veulent plus s'en servir.

    Comme la faucille, l'écrit est un outil. On se sert de moins en moins de la faucille, parce qu'il y a des outils plus modernes et plus performants.

    Contrairement à plusieurs pays qui ont su moderniser leur langue ÉCRITE, la France a échoué quatre fois au cours du dernier siècle.

    Ni phonétique, ni idéogrammique, l'ÉCRIT est une réalité bâtarde qui est davantage un facteur de discrimination sociale qu'un outil propre à assurer la réussite scolaire.
    Nos jeunes ont compris et tant pis pour les dinosaures.

    • Clermont Domingue - Abonné 1 mai 2017 10 h 24

      Correction:idéogrammigue n'existe pas.Il fallait écrire IDÉOGRAPHIQUE.

    • Jean Richard - Abonné 1 mai 2017 10 h 34

      « Contrairement à plusieurs pays qui ont su moderniser leur langue ÉCRITE, la France a échoué quatre fois au cours du dernier siècle. »

      Sur ce point, vous avez plutôt raison. Il est beaucoup plus facile d'écrire en espagnol (et même en portugais) qu'en français et ça, pas pour des raisons de syntaxe, mais parce que d'un côté, il y a eu simplification de l'orthographe et de l'autre non. En espagnol, le phonème et le graphème se marient, ce qui n'est pas le cas en français. Et en espagnol, on a pris soin au fil du temps d'hispaniser l'orthographe et la prononciation des mots empruntés à d'autres langues, ce qu'on ne fait pas en français, ce qui va contribuer à rendre encore plus opaque l'espace entre la phonologie et l'écrit (surtout que la quasi-totalité des emprunts se font à l'anglais, la plus opaque des langues qui soit en occident).

      Tout n'explique pas tout cependant. L'anglais est une langue beaucoup plus opaque que le français. L'écrit hors contexte ne suffit pas à indiquer la prononciation. Il semble que ce soit un cauchemar pour les dyslexiques et que ça retarde l'apprentissage de l'écrit au début du primaire. Mais est-ce que l'enfant moyen anglophone du secondaire, malgré la difficulté d'écriture de cette langue, fait plus de fautes (d'anglais) que son vis-à-vis francophone (en français) ? Il semble que non, bien qu'il faudrait se retenir un peu avant d'affirmer que les jeunes anglophones écrivent un anglais impeccable : ce n'est pas le cas. C'est peut-être qu'on en fait moins une montagne. L'obsession pour l'orthographe pourrait être un mal français. Le rapport que certains francophones entretiennent avec la langue prend parfois des allures de cirque, avec des petits chiens savants qui font des tournois de sans-fautes avec des dictées de BP. Ce culte de la dictée savante ne sert en rien la cause du français dans l'ensemble de la population. Il pourrait même faire le contraire.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 mai 2017 12 h 00

      @ CD et JR ...Je comprends maintenant pourquoi la
      génération Z sera celle... de la Tour de Babel II. Si vous ne comprenez rien à la langue française bien écrite, allez donc voir dans la revue "Esprit Science Métaphysiques" et lire l'article suivant : "Des données scientifiques élaborées par des psychologues démontrent la raison pour laquelle certaines personnes ...etc etc" . La mondialisation a fait son oeuvre...

    • Réal Bouchard - Abonné 2 mai 2017 09 h 31

      réalité bâtarde ? Pas du tout.