Fernand Dumont et nous, vingt ans plus tard

«Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi», disait Fernand Dumont.
Illustration: Tiffet «Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi», disait Fernand Dumont.

Le 1er mai 1997, Fernand Dumont nous quittait. Qui « nous » ? Question intempestive ces temps-ci au Québec, à moins de célébrer l’homme mondialisé, en élargissant libéralement la définition du « nous » à la dimension de l’humanité tout entière, aux dépens de ce qui en constitue la spécificité irréductible. Ce que Dumont lui-même appréhendait. Son « nous » n’avait pourtant rien d’exclusif. « Dans les solidarités nationales comptent le choix des personnes, l’acceptation ou l’élection d’une identité », souligne-t-il dans Raisons communes.

Du reste, il suffit de feuilleter ses grands ouvrages théoriques pour se convaincre de son ouverture aux autres « nous ». En effet, on ne trouvera aucune allusion au Québec dans ces livres-là, destinés à un lectorat universel. Encore faut-il ne pas se laisser abuser par le mot « universel », car c’est toujours à partir du souvenir obsédant de ce qu’il appelle son « émigration » que Dumont pense l’homme et la culture en un sens universel. « Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi. Mais le pour-soi n’est pas une conquête de l’instant ; il s’appréhende grâce à une mémoire des origines. »

De cette mémoire des origines, Dumont a fait l’assise d’une méthode où l’universel, au lieu d’être plaqué abstraitement sur le particulier, s’en nourrit. N’est-ce pas d’ailleurs le propre de toutes les pensées authentiquement universelles de partir du particulier pour accéder à l’universel ? À un universel concret, transposable dans une autre culture, traduisible dans une autre langue, comme le sont, par exemple, les pièces de Michel Tremblay.

Se remémorant, dans Récit d’une émigration, les pensées qui l’habitaient durant ses années d’études au Petit Séminaire de Québec à la fin des années quarante, Dumont écrit : « J’entrevoyais comment il me faudrait assumer […] le déchirement qui avait accompagné mon difficile passage de la culture populaire à la culture savante. Prendre la culture comme problème, n’était-ce pas penser l’exil ? La nostalgie qui me restait de la culture populaire ne m’apparaissait plus comme une vaine sensiblerie, mais comme une opportune mise à distance, une précieuse naïveté devant la culture savante qui en constituait la contrepartie. Au lieu de liquider le malaise qui m’avait tourmenté jusqu’alors, j’en ferais le problème central de ma recherche : ce genre de problème qui, parce qu’il tient à son existence même, ne sera jamais résolu, présent à tous les autres auxquels on voue sa vigilance et ses écritures. »

Nation francophone

N’est-ce pas une semblable « émigration » qu’a connue la nation francophone du Québec à travers la Révolution tranquille ? J’emprunte à Dumont lui-même l’expression « nation francophone ». D’aucuns se souviendront de la polémique qu’il avait déclenchée dans les milieux intellectuels souverainistes en osant formuler la question suivante dans Raisons communes : « Si nos concitoyens anglais du Québec ne se sentent pas appartenir à notre nation, si beaucoup d’allophones y répugnent, si les autochtones s’y refusent, puis-je les y englober par la magie du vocabulaire ? L’histoire a façonné une nation française en Amérique ; par quelle décision subite pense-t-on la changer en une nation québécoise ? »

Qu’est-ce qu’un Québécois ? Un francophone du Québec ou l’habitant du territoire du Québec ? Force est d’admettre que nous ne le savons plus très bien. C’est à cette ambiguïté que Dumont s’est attaqué. Convaincu que le projet de souveraineté concernait par-dessus tout le sort de la nation francophone, il ne croyait pas pour autant qu’un Québec souverain dût s’engager dans la fondation d’un État national. Il envisageait plutôt la construction d’une véritable communauté politique à laquelle tous participent, francophones, anglophones, allophones et autochtones. Reste que, dans le contexte spécifique du Québec, une communauté politique ne peut exister, selon lui, sans une langue et une culture de convergence. Or, insistait-il, « si culture de convergence il y a un jour, ce ne sera pas un composé de laboratoire ou de convention ; ce sera la culture française. Sinon, la question d’une communauté politique québécoise, souveraine ou provinciale, deviendra sans objet. C’est dire que nos efforts principaux doivent porter sur la qualité de la langue et la vigueur du système d’éducation ».

La communauté politique québécoise

Qu’en est-il, vingt ans après la mort de Fernand Dumont, de cette communauté politique québécoise ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est loin d’être acquise. En même temps que le poids démographique des francophones au Québec ne cesse de diminuer, le visage français de Montréal prend l’allure d’un masque derrière lequel progresse l’anglicisation ; les immigrants, malgré la loi 101 (dont Dumont fut l’un des rédacteurs), continuent à se tourner majoritairement vers l’anglais ; gavé de discours lénifiants, notre système d’éducation s’embourbe sous les réformes de programme et les improvisations pédagogiques de toutes sortes. Quant à la souveraineté, qui eût peut-être pu redonner un nouveau souffle à notre « miraculeuse survivance », n’en parlons pas.

Osons la question qui tue : devons-nous tenir les immigrants peu ou prou responsables de l’impasse actuelle ? Dans un entretien, Dumont répondait à cette question par une autre question : « Un immigré qui vient ici et à qui on demande de s’intégrer au Québec francophone, est-ce qu’il peut prendre à son compte l’histoire du Québec francophone ? À mon avis, il y a là une difficulté, il y a une question préalable, à savoir : avons-nous repris à notre propre compte notre histoire ? »

Cette question préalable, qu’il a lui-même éclairée en écrivant sa Genèse de la société québécoise (un peu comme François-Xavier Garneau avait répondu à la déclaration provocante de lord Durham), il importe que nous nous la posions avant qu’elle ne se pose plus. Mais pour la poser, il faut d’abord la reconnaître. Or « on se cache tellement de choses », se désolait-il à la fin de sa vie.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 avril 2017 06 h 39

    Non et non...

    "Qu’est-ce qu’un Québécois ? Un francophone du Québec ou l’habitant du territoire du Québec ?"
    Non et non.
    Etre Québécois, c'est d'affirmer comme légitime et de revendiquer comme normale que la continuité historique et culturelle du territoire québécois soit de langue française commune. Et ce peu importe la couleur de notre peau, notre lieu de naissance, notre langue maternelle, notre religion, notre orientation sexuelle ou autres occasions données à nos adversaires et raisons inutiles pour fracturer notre société.
    Pourquoi ?
    Parce que de ne pas l'affirmer et le revendiquer est signifie en clair de donner raison aux prérogatives canadiennes de soumission de notre langue historique à celle de cet envahisseur armé qui autrefois s'est donné tous les droits sur nous en raison de la force brutale et qui exerce depuis de manière illégitime en démocratie sur le Québec, une domination en raison d'une majorité élective sur un gouvernement qui lui est extra-territoriale.
    Se dire Québécois, ce ni une déclaration de résidence, ni une déclaration de filiation familiale ou linguistique.
    Etre Québécois, c'est de prétendre au droit exclusif des natifs du Québec et immigrés reconnus, de décider en tout pour eux-mêmes sur leur territoire.
    Et ce, même si le droit de vote doit y rester pour l'instant reconnu à tout Canadien qui y vit, la chose faisant partie intégrante et significative de la nécessité pour nous Québécois, de nous rassembler solidairement en un seul bloc significatif pour le pays...
    République libre à venir et ouverte sur le monde, puisque la langue française est certainement bien autre que la prison culturelle que le Canada britannique et monarchique lui destine à être comme c'est le cas aujourd'hui et depuis deux siècles et demi.
    Merci de votre lecture.
    Et Vive le Québec libre !

  • Claude Bariteau - Abonné 29 avril 2017 10 h 14

    De l'oeuf et de la poule.

    Selon de récentes analyses, l'œuf apparaît avant la poule.

    Déduction faite, faire converger des cultures de poules pour que naisse l’œuf d’une nouvelle poule implique que le produit, l'oeuf, ne reproduise pas une poule en convergence, mais une nouvelle poule.

    Autrement dit, poser la culture fondatrice de l'histoire présuppose un « pour soi » culturel qui fait apparaître la poule avant l’œuf et des « hors soi », aussi culturels, exclus de toute filiation de la nouvelle poule.

    Si l’œuf est un produit d’une histoire qui engendre des œufs et de nouvelles poules, le concevoir en terme culturel empêche de voir le « soi » en produit de l’histoire.

    Dumont, comme l'explique Cantin, a conçu un œuf originel reproduisant des poules reconnaissables qu’il dénomma « francophones du Québec » bien qu’elles picoraient à côté d’autres poules sur un territoire politiquement défini celui du Québec par la Grande-Bretagne avant de l’être par son rejeton, le Canada.

    Aussi lui parut-il aller de soi que le territoire où se trouvent ces poules reconnaissables demeure ad vitam aeternam le poulailler de la poule issu de l’œuf originel. Ce fut, à mes yeux, un pari contre l’histoire et l’apparition d’un nouvel œuf. D’où sa question sur la nécessaire emprise du « soi » par les « pour soi » à l'exclusion des « hors soi ».

    Parce qu'elle élague de l’histoire, cette question fonde la culture du poulailler d’origine et renvoie, sur un territoire donné, a l'assise du contrôle de ce territoire par les détenteurs du pouvoir.

    Pour Dumont, aussi pour Cantin, l’histoire ne peut se lire qu’en reprogrammant le passé à partir d’un œuf originel, ce qui s’inscrit dans la génétique de l’hérédité plutôt que dans les aménagements politiques issus d’ententes et de compromis entre des habitants qui ont fait d’un territoire leur patrie.

    C'est cette réalité qu'on cache en voyant la poule avant l'oeuf.

    • Jean Lapointe - Abonné 30 avril 2017 10 h 06

      Je trouve monsieur Bariteau que vous négligez un aspect important de la question: c'est sa dimension affective, les sentiments.

      Si Dumont et Cantin accordent beaucoup d'importance à l'oeuf original est-ce que ce n'est pas parce qu' ils sont, eux, dans le domaine du senti?

      Votre façon de voir à vous est très rationnelle mais ce n'est pas la raison qui fait surtout agir les humains il me semble, ce sont les sentiments. La raison peut sans doute empêcher qu' ils prennent le dessus et peut aussi permettre de tenir compte davantage de la réalité mais elle ne peut les remplacer parce qu' ils sont le moteur de l'action.

      Si bon nombre d'entre nous Québécois sentons le besoin de faire du Québec un pays indépendant, est-ce que ce n'est pas parce que ou grâce à l'existence en nous d'un certain instinct de survie?

      Si cet instinct n'existait pas, est-ce que les Québécois ne seraient pas tous devenus des fédéralistes canadiens depuis longtemps?

      Il est douteux à mon avis que les Québécois s'enthousiasment pour votre vision des choses parce qu'elle ne fait pas appel aux sentiments.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 avril 2017 15 h 31

      Monsieur Lapointe, peu avant sa mort, j'ai eu l'opportunité d'échanger avec monsieur Dumont, mon collègue à l'Université Laval.

      Ça s'est passé en présence de Rosaire Morin, Yves Martin et Simon Langlois. L'échange porta sur la publication de mon article dans L'Action nationale (1996) intitulé « Pour une conception civique du Québec ».

      J'en sortis ragaillardi, car monsieur Dumont reconnut la pertinence de mon approche qu’il savait par ailleurs peu facile à faire partager tellement l’idée de nation culturelle s’était historiquement enracinée sous l'effet de l'occupation britannico-canadienne.

      À lire votre commentaire et vous imaginant aussi avancé en âge que moi, j’en déduis que vous êtes attaché à cette idée que monsieur Dumont considérait un produit d’une histoire dont il cherchait une façon de l’ancrer autrement.

      C’est à mon avis ce qui l’amena, tout comme monsieur Morin, à se dire ouvert à mon approche parce qu’il savait très bien que les Patriotes avaient construit leur démarche pour remettre aux habitants du Québec le contrôle du pouvoir politique, ce qui diffère d’un encadrement culturel au sein du pouvoir britannique devenu canadien.

      Dans ce texte, Serge Cantin revient à la charge avec l’axe culturel, remettant même en question la démarche politique de monsieur Dumont.

      Or, il s’avère que nombres de jeunes du Québec, dont les parents s’ouvrirent au monde en grande partie grâce à Expo 67, ne pensent plus dans les termes de Cantin. Leur lecture, civique, les amène à se définir citoyens du monde car la plupart se voit mal en citoyens du Canada ou du Québec vêtus des habits d’hier.

      Personnellement, c’est ainsi que je me sens depuis belle lurette. Ce sentiment m’amène à lire le passé et le présent en me dégageant des inclinaisons auxquelles je fus, comme vous, invité à partager.

      J'en déduis qu'à vos yeux mes idées paraissent inscrites dans le registre de la rationalité alors qu’elles sont foncièrement imbues de sentiments.

  • Claude Bernard - Abonné 29 avril 2017 11 h 48

    La quadrature du cercle et le noeud gordien

    Une nation francophone au Québec, c'est-à-dire incluant les non francophones en tant "qu'autres Québécois" faisant partie de la dite nation?
    Est-ce un oxymore ou un fait de l'histoire?
    Fernand Dumond penchait pour la deuxième hypothèse.
    C'est en effet pourtant bien ce qui existe présentement, mais jusques à quand?
    Comment ne pas voir que le recul est en marche et l'avenir incertain faute non pas, à mon avis, de prise en compte de notre histoire ou de système scolaire déficient mais de toute autre chose.
    Si la démographie a pu anticiper la fin de l'URSS, que penser de sort du français faute de progéniture?
    Nous ne pourrons pas éternellement nous défausser de notre destinée sur les immigrés.
    Tout au moins sans les accepter avec leur religion et leur vêtements moyennageux.
    Nous serions alors une nation francophone, mais serait-elle encore laïque?
    Notre tant diffamée Constitution peut-elle constituer un rempart pour la neutralité de l'état, ce serait plutôt paradoxal.
    Peut-on simultanément trancher un noeud gordien et résoudre la quadrature du cercle?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 avril 2017 19 h 34

    ... ?!? …

    « Penser, c’est penser pour soi, ne serait-ce que pour penser le hors de soi. Mais le pour-soi n’est pas une conquête de l’instant ; il s’appréhende grâce à une mémoire des origines. » (Fernand Dumont, sociologue)

    Effectivement, mais le « pour-soi », en lien ou pas avec les « nous » (individuels, universels, et québécois ?!), peut également s’appréhender d’aucune origine, d’aucune mémoire !

    Entre-temps ou

    ... ?!? … - 29 avril 2017 -

  • Bernard Dupuis - Abonné 30 avril 2017 11 h 19

    Après la perte de notre mémoire, la perte de la culture française

    Contrairement à ce qui se passait il y a cinquante ans, nous vivons une époque de tristesse et d’impuissance sociale et politique qui fait pitié. En s’inspirant de Fernand Dumont, Serge Cantin évoque une série de problèmes sur lesquels il vaut la peine de revenir afin de prendre conscience de la précarité de la situation présente du Québec. Que ce soit la perte de la mémoire, la culture savante en grande partie évincée par la culture populaire, le problème de ce que l’on pourrait appeler le déclin de la langue française, de sa qualité et de son usage, enfin le problème de l’indifférence devant l’idéal de la souveraineté, le Québec ressemble de plus en plus à un peuple ignoré et invisible.

    Le documentaire The story of us qui ignore l’existence de la nation française, l’ignorance du Québec dans les échanges entre Trump et Trudeau, la fierté des émigrants à se dire Canadiens plutôt que Québécois, la tendance grandissante par Radio-Canada à reléguer les actualités québécoises au second rang, etc., voilà quelques exemples qui illustrent un important changement dans le paysage culturel et politique de notre temps. C’est pratiquement tout le contraire de ce qui se passait il y a cinquante ans. On se perd en conjectures relativement à l’avenir vers lequel nous conduit un changement comme celui-là.

    En 1967, les Québécois avaient l’immense fierté de proclamer au monde entier que la langue française était ici vénérée et résistante à l’assimilation anglaise. À l’heure actuelle, il n’est pas rare de voir la nouvelle génération de Québécois pratiquement incapable de formuler une phrase en l’absence de vocabulaire anglais, d’anglicismes ou de calques de l’anglais. La fierté que nous avions lors de l’Expo 67 d’utiliser un français de qualité semble pratiquement perdue. C’est plutôt l’inverse qui est devenu la mode. Un professeur de français dans un cégep me disait qu'il valait mieux qu’il utilise le « franglais » pour mieux se faire comprendre de ses élèves. Une linguiste af