L’obsession pour l’arrimage école-marché menace les humanités et la culture

«Les décisions en enseignement supérieur continuent d’être d’abord pensées à partir d’une soumission adaptative aux grandes tendances du développement technologique et économique propre à la mondialisation néolibérale», écrivent les auteurs.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Les décisions en enseignement supérieur continuent d’être d’abord pensées à partir d’une soumission adaptative aux grandes tendances du développement technologique et économique propre à la mondialisation néolibérale», écrivent les auteurs.

Un article du 24 avril dans Le Devoir nous apprend que « faute d’inscriptions, un nombre anormalement élevé de programmes sera suspendu dans plusieurs cégeps du Québec dès l’automne prochain. Alors que les techniques et les programmes préuniversitaires en sciences ont le vent dans les voiles, ce sont les programmes en arts, lettres et sciences humaines qui, pour l’heure, semblent écoper ». Au nombre des raisons citées, on trouve la mise en concurrence des programmes et établissements ainsi que la baisse de leur « attractivité ». Cette situation alarmante semble vouloir confirmer les inquiétudes que nous soulevons depuis la publication du rapport Demers, en 2014. Hélas, les choses ne risquent pas de s’améliorer au vu des réformes qui sont annoncées, pour l’heure, dans l’enseignement supérieur québécois.

On prévoit l’an prochain une baisse de 3,6 % des demandes d’admission dans les programmes de sciences humaines. Le cégep Bois-de-Boulogne avait déjà suspendu son programme Arts, lettres et communications. Nous apprenons maintenant que Rosemont fermera Histoire et civilisation et le profil Enjeux et défis en sciences humaines. Ces dernières années, les cégeps ont été plongés dans une concurrence toujours plus grande qui les a amenécés à multiplier les programmes et les profils spécialisants, faisant nécessairement augmenter le nombre de petites cohortes et, conséquemment, fragilisant d’autant la viabilité de chacune d’elles.

Nous pourrions penser être à l’aube de l’implosion d’une pareille logique, ce qui conduirait à un resserrement et à une densification des programmes, mais il n’en est rien. C’est plutôt l’intégrité même du programme que l’on tente de liquéfier, prétextant que le profil « à la carte » a davantage la cote auprès des étudiants ! […] La mise en concurrence généralisée et les pressions en faveur d’une formation plus collée sur les besoins du marché et de l’industrie signifient la dévaluation progressive de programmes structurants dans les humanités. Or, cette situation ne tombe pas du ciel, mais témoigne de la mise en place d’un quasi-marché néolibéral dans l’enseignement supérieur, lequel est impulsé, hélas, par l’État québécois lui-même. Et ceci constitue un reniement de ce que nous aurions pu croire pérenne dans l’héritage de la Révolution tranquille.

Le rapport Demers et le « Cégep inc. »

Le rapport Demers fut d’abord accueilli avec enthousiasme, en 2014, par le ministre de l’éducation, Yves Bolduc, et jamais la frénésie suscitée alors n’a été démentie par ses successeurs. Ce rapport préconisait un arrimage plus serré entre l’école et l’emploi. Il fallait donc décentraliser la prise de décision afin de rendre les cégeps plus « flexibles » et perméables aux demandes des entreprises locales, qui devaient ultimement orienter l’offre de programmes. La formation générale, elle, était dévaluée au passage, présentée comme vétuste et déphasée quant aux prétendus besoins de l’industrie et de l’économie. Il convenait alors de la marginaliser en la rendant autant que possible optionnelle. On allait même jusqu’à suggérer que des cégeps puissent développer à la carte des compétences « régionales ».

Afin de dénoncer cette dérive annoncée, nous avions tenu le colloque « Cégep inc. » à la Grande Bibliothèque du Québec. Des professeurs de cégep, des sociologues comme Guy Rocher, Gilles Gagné, des artistes comme Micheline Lanctôt et Bernard Émond, etc., sont alors venus sonner l’alarme, estimant que les recommandations du rapport menaçaient non seulement la mission et l’indépendance des cégeps, mais aussi l’existence du DEC national et la transmission d’un socle culturel commun aux étudiantes et étudiants. L’équilibre entre la culture et la technique, pourtant au fondement de l’identité institutionnelle des cégeps, était menacé au nom d’une hyperadaptation des cégeps aux seules priorités économiques. […]

Mondialisation néolibérale

Les décisions en enseignement supérieur continuent d’être d’abord pensées à partir d’une soumission adaptative aux grandes tendances du développement technologique et économique propre à la mondialisation néolibérale. Récemment, le gouvernement a mené des consultations en vue de créer un Conseil des collèges, un Conseil des universités et une Commission mixte de l’enseignement supérieur. Cet enjeu a été fort peu discuté dans les médias, alors même qu’il a suscité des réactions importantes dans tous les milieux et syndicats de l’enseignement. En effet, la lecture des documents de consultation montrait déjà que ces conseils seraient d’abord conçus comme des organismes d’évaluation en continu de l’éducation supérieure pour l’adapter, suivant le langage managérial de l’assurance-qualité et du benchmarking, aux « meilleures pratiques » mises en place dans les systèmes d’éducation internationaux dits les plus concurrentiels, c’est-à-dire les mieux adaptés aux besoins de la technico-économie. Ces documents reprennent aussi l’idée d’une décentralisation administrative et d’un développement de compétences maison par les cégeps locaux. Bref, la logique d’adaptation aux besoins technico-économiques, la démultiplication des programmes et la mise en concurrence indéfinie des collèges. Les rapports récemment déposés par les commissaires de ces consultations n’ont en rien infléchi cette grave menace. […]

Les deux conseils projetés auront une « autonomie » et une indépendance vis-à-vis du ministère de l’Éducation, mais seront par ailleurs complètement inféodés aux diktats de l’économie. Sous le masque d’évitement de la partisanerie politique, en créant de tels Conseils et en leur donnant une marge de manoeuvre aussi importante, le Ministère achèvera de démissionner de ses responsabilités vis-à-vis de la jeunesse québécoise et la laissera seule face à un marché de plus en plus volatil et violent. […]

2 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 28 avril 2017 08 h 32

    Que propose-t-on?

    On lit: "C’est plutôt l’intégrité même du programme que l’on tente de liquéfier, prétextant que le profil « à la carte » a davantage la cote auprès des étudiants !"

    Mais qu'y a-t-il de répéhensible à ce qu'un jeune homme ou une jeune femme sache déjà un peu ce qu'il ou elle veut faire de sa vie et se mette en marche vers son objectif? Il faut bien préciser que, au niveau cegep, ce sont des jeunes hommes et femmes à qui nous avons affaire. J'enseigne depuis maintenant 11 ans la physique à des jeunes hommes et jeunes femmes qui n'ont pas choisi d'étudier la physique, mais qui s'y voient forcés. Et je connais quelques profs de philo qui vous en diront autant. Quel est le gain réel du point de vue de la culture générale? Les grands penseurs de tous les temps ont le plus souvent été des autodidactes. Galilée lui-même a triché par rapport à ses parents qui voulaient faire de lui un médecin. Il en va de même pour Marx, que son père voulait former en pasteur et théologien.

    On lit aussi: "La formation générale, elle, était dévaluée au passage, présentée comme vétuste et déphasée quant aux prétendus besoins de l’industrie et de l’économie." Le rapport Demers est loin d'être aussi dur à l'endroit de la formation générale et celle-ci y demeure intégralement au programme de la formation pré-universitaire. Mais peut-être bénéficierait-elle, elle aussi, d'un agiornamento. Ça, je ne sais pas.

    Ce qui révolte les auteurs, cette remise en question de ce qu'ils appellent les humanités, et surtout de la philosophie, tourne plutôt autour de la formation professionnelle et, surtout, en région. Qu'y a-t-il de répréhensible à ce qu'un jeune homme ou une jeune femme désire se prendre en main et se former pour aller occuper correctement un emploi rémunérateur dans un domaine technique?

    Que leur proposent les auteurs? Les garder collés jusqu'à 20 ans sur le banc d'école, alors qu'il est devenu tellement courant de continuer sa formation la vie durant?

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Gilles Gagné - Abonné 28 avril 2017 17 h 48

      Je ne comprends pas trop votre commentaire M. Bernier, les auteurs se questionne sur l'équilibre entre la culture et la technique et la question est justifiée. Il me semble que l'enseignement actuel serait déficient en matière culturelle.