La France «En marche» vers sa dissolution?

François Hollande et Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, en juin 2016. François Hollande a appelé à voter Macron au deuxième tour.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse François Hollande et Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, en juin 2016. François Hollande a appelé à voter Macron au deuxième tour.

Au-delà du spectacle, de l’anecdotique et des jeux de personnalité qui accaparent l’attention, une élection fournit des indices de l’ajustement de l’appareil politique au programme à appliquer.

La présidentielle de 2017 a ceci de particulier qu’elle réalise ce but avec une rare limpidité. La franchise, voire l’ingénuité et la candeur qui y ont présidé sont inhabituelles pour ce genre d’exercice où illusionnisme et esbroufe ont libre cours. La fabrication du personnage Macron et son élévation à la magistrature suprême procèdent comme une chorégraphie mise en oeuvre à visage découvert. Encore plus singulier, ce qui tient de programme chez lui est à peu près sûrement ce qu’il fera.

Comment expliquer l’apparition de ce deus ex machina, la voie royale tracée pour lui et la désarmante transparence qui marque cette opération de prestidigitation politique ? Deux raisons : un système politique essoufflé mais toujours apte à générer des expédients, et le passage à l’imposition accélérée de la mondialisation néolibérale à un pays qui lui est rétif.

Un système politique en panne

La fin des Trente Glorieuses dérègle le système français. De fait, les 40 dernières années sont dominées par la crise économique et son cortège de stagnation, de désindustrialisation et de chômage. En quête des ressorts de la croissance, le programme de Mitterrand de 1981 recourt au keynésianisme qui avait si bien réussi de 1945 à 1975. Mais l’expérience échoue. Le gouvernement fait alors un virage à 180 degrés en 1983 et engage la France dans la voie de la « rigueur », du néolibéralisme, de l’intégration européenne et de la mondialisation. Quel qu’en soit l’habillage et peu importe le parti, tel est le programme de tous les gouvernements depuis plus de trois décennies.

Le paysage politique se recompose en conséquence. Comment parer au risque de détourner des partis de gouvernement un électorat auquel sont infligées de douloureuses politiques économiques ? En dressant devant lui une option qui ferait office de repoussoir. Pouvant commodément être diabolisé, le Front national joue ce rôle à merveille. Mitterrand le comprend si bien qu’il l’aide à se mettre en orbite. Tandis que le PCF s’effondre, l’offre politique se résume au choix entre l’un ou l’autre des partis de gouvernement pour faire barrage au FN. L’épouvantail à moineaux est érigé d’élection en élection pour rabattre l’électorat échaudé, mais apeuré, tantôt vers la droite, tantôt vers la « gauche » officielles, et assurer ainsi que continue à tourner la roue d’une fictive « alternance ».

Chaque nouveau président entre à l’Élysée sous les meilleurs auspices, mais applique aussitôt le programme néolibéral mondialiste. Le « socialiste » Hollande remporte la palme en matière de célérité dans le retournement de sa veste. Il représente la dernière tentative de donner le change à l’électorat. Ne reste plus en 2017 qu’à jouer cartes sur table.

Macron : un président sorti d’un chapeau

Après Hollande, le faux-semblant de la « gauche » n’est plus opératoire. Le Parti socialiste se saborde, Hollande lui-même appelant à voter Macron. Le risque que Fillon lui succède par le truchement d’un « Front républicain » pour barrer la route au FN est dissipé par d’opportunes et suspectes révélations fâcheuses pour sa réputation. La voie est libre pour Macron.

Illustre inconnu il y a peu de temps, jamais élu, il est propulsé au firmament à grand renfort de publicité. Devenu millionnaire chez Rothschild, c’est la coqueluche du patronat. Les ressources pour sa campagne ne lui manquent pas et son « mouvement » (« En marche ! ») émerge avec une miraculeuse soudaineté.

À bout d’expédients, le système politique crée de toutes pièces un candidat « moderne » qui se veut hors système. Discrédités, les partis politiques sont remplacés par une communion directe entre le chef de l’État et le « peuple », ou plutôt les milieux d’affaires. Biaiser n’étant plus possible, on passe à la promotion sans ambages du néolibéralisme « incontournable » et de la mondialisation « heureuse ». Macron s’affiche tel qu’il est, ne s’entourant d’aucun écran de fumée. Récusant la droite et la gauche, il ne prête allégeance qu’au marché. Les grands intérêts économiques gouverneront directement, sans l’intermédiaire des partis politiques. Avec Macron, né à l’ère de l’absence de repères, la gestion évacue le politique.

La « marche » de la France vers son intégration européo-mondiale se fera à bride abattue, alors que le pays est clivé. Aux centres des grandes villes et à l’Ouest, d’où Macron a puisé ses 24 %, s’opposent les banlieues et l’Est. La déréglementation procédera à grands pas. Plus que jamais s’intensifiera la dichotomie entre le mondialisme qui délite États et nations au profit d’instances de décisions supranationales, et l’affirmation du cadre national comme lieu d’application de l’autodétermination. Ancêtre de l’État-nation moderne, la France connaîtra une intensification des pressions désagrégatrices qu’elle subit déjà. Quelle sera la réaction ?

15 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 27 avril 2017 02 h 17

    Macron!


    Ce n'est plus le temps de discutailler. Le temps est au choix décisif entre deux candidats. L'évidence est là: il faut voter contre Le Pen, donc pour Macron. C'est aussi clair et simple que cela.

    Michel Lebel

    • Jean-Charles Morin - Abonné 27 avril 2017 08 h 32

      Bref, comme vous le dites si bien, il ne faut surtout pas réfléchir: votons Macron! J'ai l'impression que vous n'avez pas lu le texte de M. Saul.

    • Serge Morin - Inscrit 27 avril 2017 09 h 04

      Bravo pour votre fine analyse et votre clairvoyance.

    • André Nadon - Inscrit 27 avril 2017 10 h 43

      Et c'est pourtant vous qui reprochez à certains commentateurs, l'absence d'arguments valables pour contester votre prose idéologique.
      Heureusement que vous n'enseignez plus.

  • Christian Labrie - Abonné 27 avril 2017 07 h 56

    Pourquoi éliminer Filion?

    L'analyse est fort intéressante, mais pourquoi aurait-on voulu écarter Filion qui aurait gouverner dans cette optique pro-mondialisation?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 27 avril 2017 08 h 35

      À mon avis c'est Macron, qui n'aime pas qu'on joue sur ses plate-bandes, qui a fait en sorte que Fillon soit discrètement discrédité.

    • Serge Morin - Inscrit 27 avril 2017 09 h 05

      1: Trop vieux.
      2: Les Rothschild n'en voulaient pas.

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 avril 2017 11 h 32

      Monsieur Morin, je sens, à tort j'espère, un relent d'antisémitisme dans votre commentaire. Certains des miens furent refusés pour moins que celà!

    • Michel Dion - Abonné 27 avril 2017 15 h 50

      Hélène Paulette, il est fort heureux que les Desmarais ne soient pas juifs, car si c'était le cas, il nous serait interdit de dénoncer leur influence politique. Évidemment les Rothschild ce n'est pas la même chose, même si l'on sait que ce sont eux (les Rothschild d'Angleterre et de France) qui ont financé l'Angleterre pour qu'elle puisse envoyer son armée vaincre Napoléon à Waterloo. Leur influence politique ne date
      pas d'hier!

  • Constant Deniger - Abonné 27 avril 2017 08 h 24

    Pauvres Français!

    Avoir à choisir entre la peste de la mondialisation néolibérale forcée et le choléra du fascisme est inhumain! De quoi donner le goût de rester à la maison la journée du vote ou d'aller annuler son vote. -- Le temps n'est plus au choix décisif entre deux candidats: Marine LePen est déjà battue à plate couture. Tous les sondages le confirment. -- Sachant que LePen sera battue (et c'est tant mieux), les Français doivent plutôt trouver une manière d'envoyer un message à Macron et compagnie qu'ils ne se laisseront pas broyer comme chair à canon. Cela ne leur sera pas facile. Je leur souhaite bon courage et bonne chance!

  • Claude Bariteau - Abonné 27 avril 2017 08 h 56

    Deux voies pour une nouvelle France

    La France n'est plus celle de l'après Deuxième Guerre mondiale depuis sa liaison avec l'UE. L'État-nation, fissuré par l'occupation allemande, s'est dilué dans l'UE créée pour des fins économiques. La France en est ressortie clivée et déchirée de sorte qu'elle souffre et se cherche au sein d'une structure politico-économique qui la bafoue.

    L'élection présidentielle en témoigne. Les repères d'hier ont sauté mais demeure un État dont les Français cherchent un ancrage qui ressoude les polarisations internes sur un fond de classes redéfinies sous l’effet d’un ordre économique dans lequel le politique et la gestion de l’économie sont devenus périphériques.

    Deux voies s’expriment. L’une mise sur un réalignement en minimisant l’emprise de l’UE, l’autre projette une régulation politique de l’UE dont l’effet serait une réinvention de la France.

    Il en découle que ces deux voies ciblent des politiques différentes, qui passent par un recul ou une avancée de l’UE.

    Avec le recul, en France un travail de relance économique par le politique devra soulever un enthousiasme pour contrer les déceptions des nombreux artisans de l’UE. Avec l’avancée, toujours en France, il faudra des retombées là où le chômage alimente des rejets de l’UE et des solutions prônant une charge sur les nantis.

    L’élection présidentielle du 7 mai tracera une voie qui ne s’actualisera qu'après les législatives, devenues alors l’assise des actions politiques de l’État. En d’autres termes, la France et son État n’ont de choix que de se redéfinir, ce qui est le propre de toute nation politique en crise.

    En cela, les élections de 2017 seront un point tournant annonciateur de suites encore imprécises qui en feront un laboratoire d’où pourrait être inventée une autre façon pour les Français de demeurer Français. Là s'exprimera une réaction française à la crise actuelle.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 27 avril 2017 09 h 08

    Ce n'est, malheureusement, que partie remise ...dans 5 ans !

    Avez-vous l'impression d'être clair et précis quand vous écrivez : "Comment expliquer l’apparition de ce deus ex machina, la voie royale tracée pour lui et la désarmante transparence qui marque cette opération de prestidigitation politique ? Deux raisons : un système politique essoufflé mais toujours apte à générer des expédients, et le passage à l’imposition accélérée de la mondialisation néolibérale à un pays qui lui est rétif." ? Les deux raisons que vous donnez auraient pu expliquer à peu près n'importe quel résultat pour le premier et même pour le second tour, avec la victoire très probable de Macron.
    Il me semble ne pas être très original en indiquant que le délitement de la gauche de gouvernement et la disqualification morale et en partie politique de la droite classique ont produit un espace politique dans lequel se sont engouffrés ceux qui préférent... ajourner de 5 ans la prise de décision. En effet, avec Macron comme président, comment peut-on penser se débarrasser du FN en élisant celui qui va maintenir, voire aggraver les conditions de la prospérité du FN ?

    Pierre Leyraud