Une victoire de l’extrême centre

Illustration: Tiffet

Pour éprouver la honte, deux conditions de possibilité : se savoir vu et se savoir capable de mieux. L’« élite » française a perdu toute aptitude à la honte. Elle ne s’aperçoit plus qu’on la voit crûment dans sa médiocrité intellectuelle ainsi que dans sa misère morale. Les carriéristes qui la composent, se pressentant petits, se vautrent par compensation dans le récit de grands hommes pour dessiner la filiation dans laquelle ils tentent abusivement de se placer. Ils perdent ainsi de vue qu’à oser toutes ces comparaisons, ils n’en font que mieux ressortir leur veulerie ; c’est pour ne pas pleurer qu’on rit à chercher Zola, Jaurès, de Gaulle ou Veil dans les novices qui s’en réclament. La mémoire des grandes figures d’hier, que politiques, romanciers, journalistes et intellectuels continuent d’invoquer pour se faire épauler, les écrase en réalité.

Tant mieux, on n’en est plus à l’ère des grandes figures, donc encore moins à celle de pantins s’essayant à les reproduire. L’épuisante campagne électorale qui se termine a tant tourné autour d’anecdotes sur des costumes mal reçus et mal rendus, sur la vertu du recours aux hologrammes, sur ceux que les candidats font siffler dans leurs rassemblements, quand il ne s’agit pas d’apprendre quelle catégorie d’acteurs sociaux déjà stigmatisés les racistes donnent en pâture à la vindicte populaire, qu’on éprouve une gêne pour l’infortunée communauté nationale qui se découvre tous les jours captive d’un tel spectacle. On a vu des journalistes placer obstinément sur un même plan la question du déficit budgétaire et celle de la catastrophe écologique annoncée, ou par ineptie subordonner quelque projet phare que ce soit de rares candidats s’essayant encore aux idées politiques (le passage à l’économie de la mer, la sortie de l’Union européenne, la redéfinition du travail) à l’éternelle course de chevaux à laquelle se trouve réduit l’exercice politique. Quelle triste farce !

Il nous a navrés depuis le début de ce siècle de voir la France adopter les allures d’un gros Québec. Ici, les rengaines envers Bruxelles résonnaient telles celles qu’on entendait depuis des lustres chez nous envers Ottawa. Un discours désincarné et nostalgique sur le souverainisme venait doubler celui qui se fossilisait outre-Atlantique. La transformation des universités en pépinières d’une pensée libérale névrotiquement empirique dans les champs économique, sociologique et même philosophique témoignait d’un mouvement hégémonique allant de l’Amérique au reste du monde. La dégénérescence du français dans la bouche des journalistes et des politiques s’accompagnant d’un débit toujours plus stressant nous faisait perdre au Québec le point de comparaison à partir duquel on cherchait pour notre part à donner à nos formes d’expression l’armature qui lui fait trop souvent défaut. Les mutations sociologiques en faveur des primaires électorales, de la première dame à l’Élysée, voire du hamburger et de l’Halloween finissaient de sceller en France le ratage d’un rapport mimétique qu’une France abâtardie tente d’entretenir envers une Amérique qui n’est en rien exotique pour nous, Québécois.

Devenir un petit Canada

Mais on n’en est même plus là. D’un gros Québec, la France devient un petit Canada. La voici fièrement bilingue au sens où l’anglais devient son principal référent, bêtement cosmopolite en ce qu’elle devient amnésique, et ignorante de tout ce qui ne ressort pas de la novlangue du management. Son petit dernier passe ouvertement pour un clone de notre premier ministre canadien, qui était lui-même un objet de risée tant sa langue et ses connaissances générales étaient insuffisantes au vu de ses prétentions (lui aussi aurait pensé que la Guyane est une île), avant que la planète médiatique ne l’adopte comme sa coqueluche. L’art de faire de belles photos l’a emporté sur tout. La France aura donc droit à titre de président à un représentant des ventes portant les projets et desiderata de l’oligarchie dans les emballages rutilants de la joie, du bonheur, de l’espoir et du « projet ».

Cet État de l’extrême centre correspond à celui dont la philosophe états-unienne Saskia Sassen fait l’histoire dans sa Crique de l’État : un pouvoir à l’origine violent envers les groupes subordonnés (populations vaincues, femmes, agriculteurs, Noirs, provinciaux…), mais qui s’est policé au fil des décennies en modifiant des lois qui leur étaient défavorables de façon à les accommoder sur tel ou tel plan. Face à cet État d’extrême centre, toujours violent et livré aux mêmes oligarques industriels et financiers, mais accommodant par certains aspects, apparaît une alternance politique nostalgique de cette violence originelle et impatiente d’y retourner. La critique de la violence de Walter Benjamin décrit bien cette position : le droit que l’État a la faculté de promulguer vise essentiellement pour lui à l’immuniser contre toute forme de violence pouvant le renverser, laquelle violence est précisément celle à laquelle il doit son apparition et son déploiement dans l’histoire. Entre Justin Trudeau et Stephen Harper, entre Hillary Clinton et Donald Trump, entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, on n’a pas tant eu le choix entre des options politiques fondamentales sur la façon dont le lien social et économique doit être institué à travers des structures publiques, qu’à un plébiscite forcé portant strictement sur le degré de violence que peut s’autoriser l’État pour faire valoir des règles socio-économiques ne relevant plus de lui, mais de puissances privées qui l’ont vassalisé.

Une première version de ce texte est parue sur le site des Inrockuptibles en France.

9 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 27 avril 2017 07 h 10

    "Critique de l'État" et "Crique de l'État"

    " (...) Saskia Sassen fait l’histoire dans sa Crique de l’État."

    On devrait lire "Critique" et non "Crique" - petite erreur typographique et... lapsus intéressant.

    • Raymond Labelle - Abonné 27 avril 2017 12 h 13

      "Cirque" aurait été une typographie amusante aussi. Aurait été moins drôle si on était remonté à Rome - mais le livre cité par M. Deneault remonte au Moyen-Âge seulement dans sa perspective historique.

      Pour les personnes curieuses, ce livre constitue, entre autres (donc pas seulement), une proposition sur les raisons ayant mené à la création de l'État-nation - invention relativement récente dans sa forme moderne initiée dans sa pleine réalisation par les États-Unis et la France.

  • Denis Paquette - Abonné 27 avril 2017 07 h 52

    faire parti des exceptions

    J'ai aimé Justin Trudeu parce qu'il était jeune,j'aime Macron parce qu'il a une épouse 24 ans plus jeune que lui, chez toutes les especes n'est ce pas ainsi que ca se passe, faire parti des exceptions, n'en a-t-il pas toujours été ainsi

    • Jean Gadbois - Inscrit 27 avril 2017 08 h 58

      M. Paquette,
      Que tentez vous de nous dire au juste?

    • Serge Morin - Inscrit 27 avril 2017 09 h 09

      Son épouse a 24 ans de plus que lui.
      Précision

    • Marc Therrien - Abonné 27 avril 2017 12 h 16

      Vous faites bien de préciser M. Morin.

      Il serait effectivement beaucoup plus «shocking» d'apprendre que M. Macron, à 39 ans, serait marié à une jeune fille de 15 ans. Et je ne sais pas alors si c'est le genre d'exception ou de distinction qui attirerait la foule à voter pour lui.

      Pour pouvoir être élu, il faut certainement savoir se distinguer d'une façon ou d'une autre de ses concurrents. Et j'imagine que la façon dont les gens exceptionnels peuvent se distinguer peut changer selon les époques en fonction de l'évolution des moeurs et des goûts de la population.

      Marc Therrien

  • Jean Gadbois - Inscrit 27 avril 2017 10 h 11

    Les puissances privées avilissent le politique.

    À l'ère de l'hyperconcentration du pouvoir corporatiste globalisant, unique dans l'histoire, une poignée d'oligarques exerce un tel contrôle sur la planète qu'il devient impossible de faire de la politique au sens noble du terme, aujourd'hui. Auquel cas toute tentative de prétendre en faire est déjà une fourberie en soi. Les acteurs politiques font de l'aveuglement volontaire et dupent leurs populations respectives, qu'ils soient de droite, de centre ou de gauche.

    Ainsi, la France, pays où toutes les mécaniques politiques se retrouvent exacerbées et clivées de toute éternité, se montre-t-elle en spectacle avec la même intensité que dans toutes ses révolutions (petites ou grandes). Observons cette république, elle est un laboratoire unique, un concentré des catégories sociologiques humaines.

    Ce qu'elle fait de mieux?...permettre de comprendre le monde à partir de ses combats internes.

  • François Poitras, La Boîte Noire - Abonné 27 avril 2017 17 h 55

    3 extraits commentés

    « Face à cet État d’extrême centre […] apparaît une alternance politique nostalgique de cette violence originelle et impatiente d’y retourner. »

    Cette ligne ne signifie rien si ce n’est l’impatience de l’auteur du retour idéologique d’une « violence originelle »

    « On n’a pas tant eu le choix entre des options politiques fondamentales sur la façon dont le lien social et économique doit être institué à travers des structures publiques, qu’à un plébiscite forcé portant strictement sur le degré de violence que peut s’autoriser l’État »

    Autre assertion quasi dénuée de sens, si ce n’est une « violente » réduction des enjeux de l’élection.

    « Un discours désincarné et nostalgique sur le souverainisme venait doubler celui qui se fossilisait outre-Atlantique »,

    Sérieusement ?

    • Raymond Labelle - Abonné 27 avril 2017 20 h 59

      Œil de lynx Poitras! Vous avez mis le doigt sur quelque chose qui m'avait échappé - vous avez élucidé le sentiment confus de malaise que je ressentais en lisant ce texte.

      M. Denault suppose de façon nécessaire que l'État est à la fois violent et orienté dans une direction donnée. Dans ce texte, il tient cela pour acquis - peut-être en a-t-il vu la démonstration ailleurs, qui serait longue, d'où sa référence au livre cité mais, quoiqu'il en soit, il s'agit d'un posé dans ce texte.

      Puisqu'il est supposé d'avance que la direction de l'État n'est pas sujette à négociation en démocratie, si la démocratie existe dans une certaine mesure, cela ne serait donc que pour offrir un choix entre le degré de violence que l'on est prêt à accepter pour aller dans cette direction imposée.

      Comme vous le dites en d'autres termes, p'têt' ben (et fort probablement) que des choix de directions différents sont aussi offerts, malgré tout.

      Mélenchon, Hamon, Le Pen et Fillon, pour ne nommer que ceux-là, avaient ou ont des orientations distinctes pourrait-on croire.

      Par ailleurs, l'État est inévitablement violent - il établit et sanctionne des règles, ce qui comprend le moyen de punir et d'exécuter. C'est pour ça qu'idéalement, il devrait appliquer des règles et exécuter des décisions choisies par l'ensemble de la population. Idéalement, bien entendu...