La diversité dans l’angle mort du milieu littéraire québécois

La diversité ethnique s’avère souvent la grande oubliée du milieu littéraire québécois.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La diversité ethnique s’avère souvent la grande oubliée du milieu littéraire québécois.

Pendant le Salon du livre de Québec, la revue Les Libraires a invité dix auteurs à constituer « la bibliothèque idéale », exercice fort amusant dont l’intention était d’encourager des lectures diverses. Toutefois, parmi ces dix « invités de marque », aucun n’était racisé, comme quoi la diversité ethnique demeure un angle mort important dans le milieu littéraire québécois.

Ce type d’omission se reproduit régulièrement. Pour souligner leur dixième anniversaire, les éditions Héliotrope, qui publient des auteurs de grand talent et qui privilégient les voix plurielles (dont celle des femmes et des personnes queer), ont publié sur Facebook une mosaïque de photos présentant les visages tous blancs de ces « voix singulières ». On retrouve la même homogénéité parmi les finalistes des catégories roman, poésie et hors Québec du Prix des libraires, dont le jury n’est également composé que de personnes blanches. L’an dernier, ce même prix n’a été décerné qu’à des femmes, ce dont on doit absolument se réjouir, mais aussi toutes blanches. Il y a quelques visages non blancs parmi les « 100 poètes québécois » recensés par la revue Les Libraires pour la Journée mondiale de la poésie, mais ils se comptent sur les doigts d’une seule main.

Ce ne sont que quelques exemples parmi une pléthore de listes d’auteurs blancs qu’on dresse dans des palmarès, recommandations et recensements, parfois célébrant une « diversité » du paysage littéraire québécois qu’on limite souvent à la parité entre hommes et femmes. Devant ces omissions répétées, j’ai pourtant eu l’instinct de me taire. C’est que je suis un jeune auteur québécois d’origine chilienne, actif dans le milieu mais qui n’a publié qu’un seul livre, avec un deuxième en cours de publication. C’est mon milieu ; on pourrait facilement me reprocher de « prêcher pour ma paroisse », de me faire du « capital symbolique sur le dos des minorités », voire de « jouer la victime ». Ces arguments visent à dépolitiser l’enjeu, l’individualiser, comme si une personne racisée qui crie au racisme ne parlait, au final, que pour son propre intérêt. Pourtant, dans un si petit milieu, certes ouvert d’esprit et sensible, mais où tout le monde se connaît et où les contacts sont légion, de telles démagogies sont efficaces.

Oser prendre la parole

Bref, il y a un problème de représentativité ethnique dans notre milieu littéraire québécois ; les maisons d’édition, les revues, les journaux, les enseignants et les institutions semblent encore relayer la responsabilité aux personnes racisées qui, peu nombreuses et isolées, risquent gros quand elles osent prendre la parole.

[…]. L’enjeu étant très peu soulevé par des gens en position de pouvoir dans ce milieu, les personnes non blanches se retrouvent seules à jouer le rôle de la police ethnique, comme si l’enjeu ne leur appartenait qu’à elles. Pourtant, il s’agit d’un problème qui concerne tout le monde. Célébrer et encourager la diversité ethnique dans la production artistique nationale, c’est non seulement représenter tous les groupes qui constituent notre société, mais surtout contribuer à réduire l’hégémonie des voix majoritaires en permettant aux voix minorisées de les influencer. Pour ce faire, la sous-représentation des personnes non blanches doit être décriée par tous, sans quoi la voix minoritaire, qu’elle soit littéraire ou révoltée, demeure un chuchotement affectant peu les autorités blanches qui ont le beau jeu de garder le silence.

Pour ce faire, il faut d’abord se responsabiliser en reconnaissant ses angles morts, premier pas primordial dont parlent Martine Delvaux et Carole David dans un magnifique article qu’elles ont rédigé pour la revue À bâbord à la suite d’une conférence « autour d’une table ronde sur les femmes et la littérature », événement qui a reçu des critiques parce que les invitées étaient blanches. Une fois cet angle mort reconnu, les personnes en position de pouvoir possèdent les outils pour affronter les questions difficiles : pourquoi les personnes non blanches envoient-elles moins de manuscrits ? Pourquoi sont-elles si peu nombreuses à étudier ou à enseigner la littérature ? Qu’est-ce que les institutions peuvent faire de plus pour, d’une part, attirer les personnes non blanches à prendre part à la production littéraire québécoise et, d’autre part, pour mieux s’adapter aux réalités des minorités dont les langues, les structures et les pratiques ne correspondent pas toujours aux codes dominants ?

Pour répondre à ces questions, je fais donc appel à ces personnes en position d’autorité — éditeurs, journalistes, enseignants — pour qu’elles écoutent d’abord les voix minorisées qui soulignent ce problème blanc auquel plusieurs semblent aveugles. Mais surtout, j’appelle à ce que ces personnes blanches reconnaissent leur hégémonie pour qu’elles cessent de « porter le visage de l’innocence », comme le disent si bien Delvaux et David. Ainsi, en prenant part au débat, elles contribueront à faire de notre milieu littéraire ce qu’il devrait être : un espace de discussion, autoréflexif et politique, qui n’abandonne pas dans des angles morts les personnes minorisées.

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7 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 24 avril 2017 11 h 12

    C'est le genre de texte qui me fait grincer des dents...

    À trop vouloir tout embrasser, on mal étreint...!

    • Nadia El-Mabrouk - Abonnée 26 avril 2017 11 h 13

      J'ai compté 13 fois le mot "blanc" et dérivés dans ce texte. Mais quelle est la méthode de ségrégation préconisée?

      Avant qu'on se mette à compter les blancs et les non-blancs dans la littérature, dans les séries télé, dans la fonction publique, je propose qu'on nous explique dans le détail l'outil de classification, les critères utilisés, et les contraintes. Sont-elles relatives? Est-ce que la blanchiture dépendrait, par exemple, du lieu de résidence? Est-ce que le fait de porter un voile ou une coiffure de rasta fait qu'on change de couleur? Lorsqu'on est musulman est-on automatiquement non-blanc? Et quand on est juif? Ou alors est-ce que la "blanchitude" dépendrait d'un mélange "intersectionnel" plus subtil de caractéristiques physiques, sociales, professionnelles et idéologiques? Par exemple lorsqu'on est noir mais POUR la charte des valeurs, est-ce qu'on change de couleur?

      Je conseillerais d'attendre que l'algorithme soit mis au point et testé avant de l'appliquer. On pourrait commencer à le tester sur les animaux, voir à quel point cela les amène à adopter des comportements conflictuels et guerriers par exemple?

      Plus sérieusement, je ne crois vraiment pas que miser sur la division et la racialisation des rapports sociaux soit la bonne façon d'aborder les problèmes d'intégration ou de discrimination.

  • André Joyal - Inscrit 24 avril 2017 13 h 11

    Quel mot détestable

    M. Dawson écrit: «Toutefois, parmi ces dix « invités de marque, aucun n’était racisé,...»

    Je croyais que le mot «race» avait été banni de la langue française pour des fins de rectitude politique. À tout le moins, il est devenu tabou. Or, voilà que depuis quelques mois, on voit apparaitre le mot «racisé».

    Je déteste tout ce qui relève de la rectitude politique; une fois n'est pas coutume, je souhaite qu'elle fasse disparaitre cet affreux «racisé». Et , que l'on se donne à nouveau la peine d'écrire: «...aucun n'appartenait à une minorité visible».

    • Claude Bariteau - Abonné 24 avril 2017 18 h 59

      L'auteur est photographe sensible aux couleurs, surtout celles qui semblent minoritaires.

      S'il n'était qu'enseignant un peu à gauche, peut-être aurait-il un regard qui l'amène à voir dans les auteurs blancs ciblés des gens issus d'une même classe ?

    • Sophie Voillot - Abonnée 25 avril 2017 22 h 49

      Ce mot n'est ni tabou, ni banni. Une personne racisée est une personne qui vit du racisme. https://fr.wikipedia.org/wiki/Racisation

  • Serge Morin - Inscrit 24 avril 2017 13 h 24

    Le problème blanc ??

  • Marc Therrien - Abonné 24 avril 2017 17 h 49

    Ça dépend des auteurs dits "de marque"

    « …parmi ces dix « invités de marque », aucun n’était racisé, comme quoi la diversité ethnique demeure un angle mort important dans le milieu littéraire québécois. »

    Quand on consulte la liste de ces 10 auteurs, on constate d’abord qu’ils n’ont pas tous « fait leurs marques » à un même niveau ou nombre et dans la même durée. Et l’article ne dit pas si le Salon du livre de Québec a pensé à inviter des auteurs comme Kim Thuy, Wajdi Mouawad ou Dany Lafferrière ou si ceux-ci ont décliné une invitation faute de temps ou de disponibilité.

    Pour le reste, l’amateur « d’artiste racisé » déçu par le milieu littéraire, pourra, s’il est aussi un amateur de musique, très bien se reprendre et apprécier le foisonnement interculturel lors du prochain festival international de jazz de Montréal.

    Marc Therrien