C’est maintenant que tout commence

La Turquie a la lourde tâche de demeurer un acteur stable, efficace et crédible dans un environnement géopolitique en pleine ébullition, écrit l'auteur.
Illustration: Tiffet La Turquie a la lourde tâche de demeurer un acteur stable, efficace et crédible dans un environnement géopolitique en pleine ébullition, écrit l'auteur.

Les Turcs ont voté massivement lors du référendum constitutionnel ce dimanche 16 avril. Une journée historique pour la Turquie, non seulement pour l’avenir de sa vie politique, mais aussi en regard de l’impact que ce référendum aura sur sa politique étrangère. La suite des choses est émaillée d’incertitudes, mais une chose est sûre : la fin du processus référendaire ne signifie nullement la fin des ennuis pour le pays. Bien au contraire, c’est maintenant que les vraies difficultés pourraient apparaître.

Sur les 55 millions d’électeurs inscrits, la participation a été de 83,3 % et, selon les résultats officiels, 51 % ont tamponné la case « oui » sur leur bulletin de vote, approuvant les amendements constitutionnels proposés par le président Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement. Ceux-ci prévoient la fin du système parlementaire en vigueur, qui sera remplacé par un régime présidentiel fort.

Le Oui l’a emporté, mais le résultat est très serré, à l’image d’une nation polarisée quant à ses projets d’avenir et modèles de société. D’ailleurs, l’opposition a déjà annoncé des recours pour contester le résultat. Mais même si la victoire du Oui se confirme, le soulagement du président Erdogan risque d’être temporaire. De multiples dossiers s’entassent sur son bureau dans l’attente d’un règlement, aussi bien sur le plan interne que sur le plan des relations extérieures.

La société turque sort fatiguée et polarisée d’une campagne référendaire tapageuse, où les partisans du Non n’ont pas été trop visibles. Cet état d’esprit n’est pas uniquement le résultat de la campagne. La vague d’attentats terroristes qui a frappé le pays depuis juillet 2015 contribue aussi à cette ambiance maussade. La multiplication des signes d’essoufflement de l’économie et l’état d’urgence qui se poursuit depuis la tentative du coup d’État du 15 juillet 2016 entrent également dans l’équation.

Par ailleurs, durant la campagne, le président Erdogan a joué sur la fibre nationaliste dans l’espoir d’en faire le principal ingrédient pour sa victoire. Cette attitude pourrait néanmoins compliquer davantage la résolution de la question kurde, véritable talon d’Achille du pays.

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Comment restaurer la diplomatie ?

En vue du référendum constitutionnel, le président et les membres du gouvernement turc ont tenté de faire campagne auprès de la diaspora turque en Europe, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas. Cette initiative a fini par provoquer une crise sans précédent entre Ankara et les pays européens, puisque la plupart d’entre eux n’ont pas souhaité la venue des responsables turcs, évoquant des risques à l’ordre public.

C’est surtout avec l’Allemagne que les relations sont assombries, car celle-ci accuse la Turquie de mener des activités d’espionnage sur son territoire. Pourtant, lors de la crise des réfugiés syriens, les deux pays avaient établi une coopération étroite, contribuant à la conclusion d’un accord turco-européen pour contrôler le flux de réfugiés. Beaucoup d’eau a apparemment coulé sous les ponts.

En conséquence, pendant la campagne référendaire, l’Europe est devenue pour les dirigeants turcs un épouvantail idéal pour galvaniser les foules nationalistes, ce qui n’aidera certainement pas à réparer les relations avec l’UE dans un avenir proche, même si elle représente 60 % du volume du commerce extérieur de la Turquie.

Même le débat sur la réinstauration de la peine de mort a resurgi pendant la campagne. Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE sont de toute façon au point mort, mais un retour éventuel de la peine capitale scellera définitivement le sort de ce processus et jettera également les ponts avec le Conseil de l’Europe, gardien des droits de l’Homme sur le continent.

Il est légitime de se demander si la dégradation des relations avec l’Europe ne va pas perturber la cohésion au sein de l’OTAN, dont la Turquie fait partie. Le pays reste pourtant un partenaire incontournable, par exemple dans la crise syrienne. Rappelons que la Turquie maintient un nombre important de troupes en Syrie, sans parler de la présence de trois millions de réfugiés syriens sur son territoire.

Qui dit la Syrie, dit la Russie ; mais sur le plan des relations turco-russes, les difficultés ne manquent pas. Même si la crise provoquée par la destruction d’un avion de chasse russe par l’aviation turque en novembre 2015 est maintenant derrière nous, la pente est raide et glissante.

La Turquie a l’habitude de s’adosser aux États-Unis en parlant aux Russes, mais la coopération des Américains avec les Kurdes syriens a jeté un froid sur les relations entre Ankara et Washington aussi. Par exemple, le président Trump n’a toujours pas fixé un rendez-vous pour une première rencontre bilatérale avec son homologue turc, même s’il est à la Maison-Blanche depuis quatre mois.

Comme disait un certain Gilles Duceppe, « le peuple a tous les droits, y compris celui de se tromper ». Seul le temps nous dira si le résultat du référendum a été le « bon » choix pour la Turquie, qui a la lourde tâche de demeurer un acteur stable, efficace et crédible dans un environnement géopolitique en pleine ébullition.

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 avril 2017 09 h 12

    L'auteur s'est trompé d'expression

    Il écrit: «Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE sont de toute façon au point mort, mais un retour éventuel de la peine capitale scellera définitivement le sort de ce processus et jettera également les ponts avec le Conseil de l’Europe, gardien des droits de l’Homme sur le continent.» (Il aurait fallu lire «jettera également des ponts...»)

    Mais «jeter un pont» signifie «ménager une transition». L'auteur voulait sûrement employer l'expression «couper les ponts», qui signifie «interrompre toute relation».

    Cela dit, j'espère que l'auteur n'aura pas de problème avec les autorités, qui sont de plus en plus antidémocratiques.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 avril 2017 11 h 55

    La Turquie va mal comme le dit tolga Bilener

    le sultan Erdogan est dangeureux surtout pour son pays,j'etais 9jours a Istambul lors des affrontements de la Place Taskim.
    J'aime particulierement l'illustration de Tiffet.