La consommation responsable au service du néolibéralisme

«Les projecteurs devraient davantage être braqués vers les producteurs qui, par exemple, pratiquent la scandaleuse obsolescence planifiée» affirme l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les projecteurs devraient davantage être braqués vers les producteurs qui, par exemple, pratiquent la scandaleuse obsolescence planifiée» affirme l'auteur. 

L'introduction d’un cours d’éducation financière au secondaire ne fait pas l’unanimité. Les critiques formulées portent notamment sur son importance relative à d’autres matières et sur sa mise en oeuvre. Cependant, l’hypothèse selon laquelle l’acquisition de connaissances sur l’économie, la finance et la consommation rendra les consommateurs plus responsables, notamment en matière d’endettement, semble majoritairement acceptée. Malheureusement, les connaissances ne se transforment pas d’elles-mêmes en attitude critique et, surtout, les raisons du surendettement sont probablement moins la méconnaissance — réelle — que l’attitude relative au crédit, son accessibilité, la sollicitation et la surconsommation.

En particulier, la société de consommation a élevé le crédit du statut de dépannage pour les pauvres et les imprudents à celui d’instrument d’émancipation et d’outil de pouvoir. Aujourd’hui, résister à cette logique et s’endetter peu équivaut à vivre en dessous de ses moyens et donc à perdre dans la compétition sociale. Par ailleurs, on peut douter que le raisonnement et la logique inhérents aux contenus scolaires fassent le poids devant les ressorts pulsionnels, affectifs et sociaux propres à la consommation. Il apparaît donc peu probable que ces cours aient un effet significatif sur le surendettement.

Faire un choix responsable

Mais surtout, l’introduction de ces cours renforce l’idéologie néolibérale, selon laquelle chaque individu est entièrement responsable des joies et des déboires causés par ses choix de consommation. Dans cette vision du monde, les problèmes sociaux provoqués par la consommation sont réduits à des problèmes individuels de choix sur un marché, et la solution est d’éduquer ou d’informer le consommateur afin qu’il fasse un choix responsable. Par exemple, en ce qui concerne l’obésité, cela se traduit par la transmission d’informations nutritionnelles sur les emballages des aliments. En ce qui concerne la dégradation environnementale, il s’agit d’inciter les gens à acheter des produits écologiques. En poussant cette logique jusqu’au bout, la pauvreté doit être réduite en inculquant une mentalité d’entrepreneur aux plus démunis.

Ces solutions ont comme point commun de transformer un problème systémique en un problème psychologique. Le processus de décision des consommateurs est problématisé plutôt que le fonctionnement de la société de consommation. On cible les choix non responsables du consommateur, c’est-à-dire le symptôme, plutôt que les causes structurelles, c’est-à-dire un capitalisme débridé qui se nourrit de consommation et donc d’endettement.

Ainsi, l’introduction des cours d’éducation financière au secondaire est une conséquence prévisible de la logique néolibérale. Il s’agit d’une franche victoire pour cette idéologie, notamment parce que le monde commercial a réussi à amener l’État à se battre sur son propre terrain, celui de la propagande. Or, cinquante heures de formation intellectuelle ont peu de chances de faire le poids face à des milliers d’heures de publicités subliminales. Et surtout, nos grands adolescents ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils se retrouvent surendettés. Ils auront intériorisé davantage l’idéologie néolibérale selon laquelle les solutions aux problèmes liés à la consommation se trouvent en eux et, implicitement, qu’ils en sont la cause.

S’il est indéniable que les consommateurs ont un rôle à jouer dans la minimisation des externalités négatives de la consommation, et donc que l’éducation peut être utile, les projecteurs devraient davantage être braqués sur les producteurs qui, par exemple, pratiquent la scandaleuse obsolescence planifiée, notamment sa forme la plus abjecte, la réduction volontaire de la durée de vie des produits. Ces pratiques, qui consistent à créer des besoins plutôt que des produits et des services, et donc de l’endettement, laissent penser que le monde a moins besoin de consommation responsable que de production responsable.

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 avril 2017 00 h 46

    Ce cours d’éducation financière au secondaire n'est rien d'autre qu'une propagande commerciale éhontée!

    Vous avez absolument raison, monsieur Damien Hallegatte. Le gouvernement, en collusion avec les entreprises, veut faire de la propagande néolibérale, mercantile pour faire du lavage de cerveau auprès de nos jeunes. Justement, avant de lire votre article, j'ai été en train de penser à la scandaleuse «obsolescence planifiée» pratiquée par les grandes sociétés, sans conscience, pour nous pousser à acheter constamment. Il n'y a pas de fin à la manipulation des consommateurs par des commerçants cupides, qui ne cessent de glorifier la consommation. Il faudrait enseigner la citoyenneté pour responsabiliser nos jeunes, au lieu de leur faire de la propagande commerciale!

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 18 avril 2017 08 h 55

      @N Alexan
      Quand je lis "Le gouvernement, en collusion avec les entreprises, veut faire de la propagande néolibérale, mercantile pour faire du lavage de cerveau auprès de nos jeunes." je trouve cela un peu, beaucoup simpliste. En lisant ce commentaire ,il m'est difficile de ne pas penser à une attitude complotiste qui passe sous silence que le droit à l'information est un gain des citoyens et que les multinationales aimeraitent bien pouvoir l'ignorer. Que c'est mêmes multinationales essaient de l'utiliser pour leurs profits c'est une chose, que cela soit à leur service en est une autre.
      Il faudrait sortir des archétypes du "bon peuple trahi" ,du "consommateurs poussés à acheter constamment" et, paradoxalement, ne pas penser que l'enseignement de la citoyenneté formerait automatiquement ...des citoyens !

      Pierre Leyraud

    • Jacques Patenaude - Abonné 18 avril 2017 11 h 42

      Autrefois il y a avait un cours d'éducation familiale qui montrait aux filles à faire un budget familial. Les enseignantes de l'époque n'étaient sûrement pas des tenantes du néolibéralisme.

  • Jean Lapointe - Abonné 18 avril 2017 08 h 03

    Une telle façon d' agir est très fréquente

    «Ces solutions ont comme point commun de transformer un problème systémique en un problème psychologique» ( Damien Hallegate)

    Je suis de vorte avis monsieur Hallegate. Mais il n' y a pas que dans ce domaine qu'un problème donné est transformé en un problème psychologique.

    Par exemple, dans certains journaux on dit déplorer que Philippe Couillard ait plein de bibittes en lui en espérant sans doute qu' il voit à les éliminer alors qu'il ne fait que très probablement dire ce qu'il pense.

    Il me semble alors que ce n'est pas à ses soi-disant bibittes qu'il faut s'en prendre si on n'est pas d'accord avec lui mais aux idées qu'il émet et expliquer pourquoi.

    Ce n'est pas un simple problème psychologique propre à Philippe Couillard, même si ça peut en faire un peu partie, c'est surtout un problème politique étant donné qu'il est chef d'un parti politique et premier ministre d'une province canadienne.

    On pourrait sûrement trouver plein d'autres exemples de ce genre.

    On peut appeler cela du psychologisme c'est-à-dire un mauvais usage de la psychologie en en faisant la cause principale de bien des comportements qui devraient être interprétés et expliqués autrement.

    C'est très réducteurs comme explications.

  • Jean Gadbois - Inscrit 18 avril 2017 08 h 28

    L'Ère du vide.

    Article très pertinent.
    Soit la prémisse suivante: la logique néolibérale qui, de fait, utilise l'approche constructiviste pour assoire son application instrumentale, n'a aucune idée de l'être humain à proposer au monde qu'elle contrôle pourtant. La dictature du marché est son pouvoir mondialisé et l'absence de nourriture intérieure qui caractérisait la formation humaniste déjà évacuée avec la fin des idéologies séculaires des années 90 (notamment avec la chutes du mur de Berlin), ont pavé la voie à l'hyperconsommation comme pourvoyeur de sens. Le vide intérieur laissé par le recul d'une spiritualité et d'une métaphysique des moeurs (É. Kant) a donc pu être comblé par la montée de l'individualisme et du narcissisme contemporains (G. Lipovetsky).

    Or, ce moi, hypertrophié, peut dès l'ors être nourrit. Ainsi sans attitude critique les connaissances acquises sur la consommation responsable, l'endettement et la production responsable se retrouvent dans le même vide existentiel et moral.

    On ne peut remplacer le vide par du vide sans s'anéantir et rediriger vers soi une absence de sens sans devenir nécessairement écocidaires et hyperconsommateur.

    Le sens de l'objet et notre rapport à lui "construisent" l'individu... qui s'identifie à lui.

    La boucle est bouclée et 50 heures d'éducation financières à l'école, dispensées selon les impératifs de la logique marchande, auront tôt fait noyer un poisson en voie d'extinction.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 18 avril 2017 08 h 42

    Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain !

    Vous écrivez avec raison" Cependant, l’hypothèse selon laquelle l’acquisition de connaissances sur l’économie, la finance et la consommation rendra les consommateurs plus responsables, notamment en matière d’endettement, semble majoritairement acceptée. Malheureusement, les connaissances ne se transforment pas d’elles-mêmes en attitude critique " mais il ne faudrait pas en déduire que des "connaissances sur l’économie, la finance et la consommation " seraient pour autant à rejeter sous prétexte qu'elles ne sont pas bien utilisées. D'une manière générale, il ne faut pas dénigrer ou limiter le droit à l'information sous prétexte que les informations ne sont pas interprétées de manière critique. Comme on dit il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Souvent un simple étiquettage a été gagné contre la volonté des multinationales et il ne faut pas voir cela dans une perspective complotiste . Oui, on sait que s'informer demande du temps, n'est pas toujours facile mais cela reste encore le passage obligé pour avoir une attitude critique.

    Pierre Leyraud

  • Hermel Cyr - Abonné 18 avril 2017 09 h 20

    Tout à fait d’accord avec M. Hallegatte

    Cette décision du ministre libéralo-caquiste Proulx est tout fait aberrante.

    Premièrement, ce cours ne fera jamais le poids aux tendances lourdes des modalités néolibérales de la consommation (dont l’obsolescence planifiée, la surconsommation…). D’ailleurs telle n’est pas le but du cours, bien au contraire.

    Deuxièmement, ce cours vient amputer le cours « Monde contemporain », dont l’objectif est justement de procurer une vision critique aux problèmes du monde, dont la question du néolibéralisme, qui sera ainsi évacuée.

    Troisièmement, cette façon de faire du ministre, en plus d’être autoritaire, montre un manque de vision quant à la politique éducative du Québec. On travaille à la pièce sans vue d’ensemble. Un petit bout de formation religieuse ici, d’éducation à la sexualité là, un « repatchage » de finance personnelle à la place d’un contenu gênant ….

    Les enseignants devraient s’opposer vertement à cette aberration qui n’est rien d’autre que l’instrumentalisation du curriculum scolaire pour les fins programmatiques de l'idéologie néolibérale.

    Pour ce qui est des syndicats, on ne peut rien attendre d'eux. Ils sont gagnés à ce cours dit de "finances personnelles", étant devenus, depuis plusieurs années, les sous-fifres du néolibéralisme.