La promotion du darwinisme social: ça suffit!

«Il y a des limites à toujours prétendre que ce sont les autres qui sont de trop dans la vie économique», tranche l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Il y a des limites à toujours prétendre que ce sont les autres qui sont de trop dans la vie économique», tranche l'auteur.

L’Institut économique de Montréal donne maintenant dans les métaphores agricoles. Voilà que la très sérieuse boîte de rhétorique idéologique accuse les producteurs laitiers de traire les consommateurs plutôt que les vaches (Le Devoir, 31 mars). On comprend que l’IEDM ne reculera devant rien pour sacrifier aux dieux du marché, surtout pas devant le pelletage de fumier…

Réagissant aux propos du président de l’UPA qui taillait en pièces la proposition de troquer la gestion de l’offre en agriculture pour une entente sur le bois d’oeuvre, un certain Alexandre Moreau dudit institut en profite pour nous servir l’habituelle cassette. Plus de compétition pour plus de productivité et de meilleurs prix pour les consommateurs ! Jouant sur les données, se drapant dans les rapports de l’OCDE, le discoureur de l’IEDM fait des phrases pour mieux masquer ce qui se cache derrière sa proposition simpliste : promouvoir un darwinisme social effréné.

À l’en croire, une société ne peut pas choisir de contrôler son agriculture en offrant à ses producteurs des conditions de stabilité leur permettant de travailler autrement que sous la botte des puissances de l’agrobusiness mondialisé. Il faudrait les exposer à tous les vents de la concurrence internationale pour que le prix du litre de lait baisse chez le dépanneur ? Tout franchement, il y a des limites à prendre les pis de vache pour des lanternes. Choisir de gérer l’offre pour soutenir un développement maîtrisé de l’agriculture n’a rien d’une hérésie. Sauf dans les cercles feutrés des idéologues qui considèrent que l’on doit mettre toute la société au service de l’économie.

Sacrifier la cohésion sociale

Le Québec tient à son agriculture. Il tient à consolider la place qu’elle occupe dans son économie tout autant que dans les structures sociales des communautés de toutes les régions. L’agriculture joue un rôle déterminant dans l’occupation du territoire, et surtout dans son humanisation. Si l’IEDM trouve de la grandeur à penser que l’on peut laisser les grandes corporations s’accaparer le territoire et les fermes pour faire bondir le PIB et les statistiques d’exportation, il y a ici des millions de gens qui pensent qu’un milieu habité par ceux qui le façonnent vaut la peine qu’on organise les règles pour limiter les appétits. Organiser la production en fonction de valeurs de convivialité et de qualité de vie vaut infiniment plus cher qu’un rendement trimestriel versé aux actionnaires.

La proposition de troquer la forêt contre les pâturages équivaut à proposer la guerre de tous contre tous dans toutes communautés agricoles et forestières du Québec. Dresser les usines de sciage et ceux qui travaillent contre les producteurs laitiers et les usines de transformation, c’est choisir de sacrifier la cohésion sociale au nom d’une concurrence dont on ne se demande pas à qui elle profite. Les consommateurs qu’invoque le promoteur d’une agriculture apatride ne sont pas que des clients de dépanneurs : ce sont des citoyens qui peuvent choisir de vivre autrement que sous l’empire de la concurrence effrénée. Des citoyens pour qui l’agriculture compte tout aussi bien pour assurer la souveraineté alimentaire de leur pays que pour en contrôler un tant soit peu les conditions d’exercice.

Les agriculteurs du Québec sont des acteurs économiques à part entière. Le soutien dont ils bénéficient et les modèles institutionnels qui encadrent leur activité tiennent non pas de la faiblesse de leur performance, mais bien plutôt de la reconnaissance de la valeur globale de leur contribution à la prospérité générale et au bien commun. Tous les pays soutiennent leur agriculture. Il n’y a rien de honteux ou d’aberrant à le faire. Ce n’est pas parce que le modèle de gestion de l’offre est pris d’assaut les idéologues et les grandes corporations qu’il faut y renoncer.

Les choix démocratiques d’une politique publique soucieuse d’offrir à l’agriculture québécoise une stabilité et une régulation qui font que l’intérêt général prime les seules considérations de marché sont des choix légitimes. S’il quittait les limbes du tout-au-marché pour descendre sur le plancher des vaches, le discoureur de l’IEDM pourrait sans doute réaliser qu’il faut être bête à manger du foin pour s’imaginer que tout s’équivaut dans le marché. Bien des bûcherons ne demanderaient pas mieux que de lui administrer une bonne volée… de bois vert.

Il y a des limites à toujours prétendre que ce sont les autres qui sont de trop dans la vie économique.

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13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 avril 2017 01 h 54

    Effectivement, le marché débridé n'a pas rempli ses promesses!

    Vous avez raison, M. Robert Laplante. L'entêtement de l'Institut économique de Montréal que le marché va régler tous nos problèmes et va nous apporter la prospérité et la stabilité sociale que l'on désire, ne s'est pas matérialisé. Nous vivons dans la précarité, la stagnation des salaires et les inégalités montantes. Pendant les 30 dernières années, nous avons essayé les promesses reluisantes du marché débridé et l'on constate que ça ne nous a pas apporté le bonheur. D'ailleurs, les études démontrent que les grandes corporations agricoles n'ont pas généré l'abondance promise et elles ont effectivement détruit le sol avec leur monoculture. Les valeurs de convivialité, de qualité de vie et de la souveraineté alimentaire ne comptent pas pour les néolibéraux. Il faudrait se débarrasser de cette idéologie meurtrière pour le bien commun.

  • Yves Côté - Abonné 5 avril 2017 03 h 54

    ALors...

    "Le Québec tient à son agriculture", oui !
    Alors, n'est-il pas temps pour un gouvernement québécois vraiment responsable d'organiser la transition à une agriculture plus écologique et saine ?
    Me semble que la chose va de soit...

    Tourlou !

    • Réal Ouellet - Inscrit 5 avril 2017 18 h 00

      va de soi...

  • Pierre Raymond - Abonné 5 avril 2017 06 h 48

    Très bien dit !

    BRAVO pour votre texte M. Laplante.

  • Luciano Buono - Abonné 5 avril 2017 07 h 50

    Nettoyer le crottin de l'IEDM

    Merci pour votre lettre à l'argumentaire éclairé sur le rôle de l'agriculture dans notre société. Si le contenu était bon, le style n'est pas à négliger: remarques incisives et truffées de métaphores agricoles savoureuses contre l'IEDM et son purin intellectuel. Ça commence bien un mercredi matin.

  • Monique Brodeur - Abonnée 5 avril 2017 07 h 57

    Que sont ces "Instituts" ?

    Il serait grand temps qu'un journal sérieux comme Le Devoir fasse enquête sur ces fameux "Think Tanks" que sont l'IEDM et autres. Il est d'intérêt public de savoir qui les dirige, qui les finance, etc. Ces instituts ont le droit de s'exprimer et de défendre leurs intérêts particuliers, mais le public a aussi le droit de savoir à quelles enseignes ils logent.