La bombe démographique est un pétard mouillé

Le problème, c’est la façon dont les humains occupent la planète, quel que soit leur nombre.
Photo: Richard Gillard Getty Images Le problème, c’est la façon dont les humains occupent la planète, quel que soit leur nombre.

Dans la lettre intitulée « La bombe à retardement de la surpopulation », parue dans Le Devoir du lundi 20 mars, M. Jean-Pierre Sauvé soutient qu’à la source de la détérioration de la biosphère se trouve la surpopulation. Cette vision encore très répandue apparaît inadéquate et requiert quelques ajustements.

N’en déplaise aux tenants du néomalthusianisme, la croissance démographique n’est pas en soi une cause de la surexploitation des ressources naturelles et de la détérioration des écosystèmes. Les démographes s’accordent pour dire que l’ascension démographique des cent dernières années tire à sa fin. La population mondiale devrait atteindre 9 milliards en 2050 avant de se stabiliser progressivement durant la deuxième moitié du XXIe siècle. Malthus avait tort : la croissance démographique n’est pas infinie et la population mondiale ne doublera plus jamais.

Il n’est pas étonnant que le spectre de la surpopulation resurgisse dans un contexte d’augmentation des inégalités économiques et de déstabilisation écologique, même si nous savons depuis longtemps que la faim et la pauvreté sont en réalité des problèmes liés à la distribution inégale de la richesse et des ressources. D’ailleurs, les populations les plus démunies n’ont en général qu’une empreinte écologique modeste et en tout cas largement inférieure à celle des populations riches. Si les 7,5 milliards d’humains qui vivent sur terre aujourd’hui étaient des prédateurs aussi boulimiques que le sont la majorité des quelque 360 millions de Nord-Américains, l’humanité serait déjà définitivement condamnée à connaître le sort des dinosaures.

L’occupation du territoire

Le véritable problème, c’est la façon dont les humains occupent la planète, quel que soit leur nombre. L’habitent-ils de façon harmonieuse, raisonnable et responsable, ou plutôt d’une manière abusive, prédatrice et destructrice ? La réponse est que l’humanité, en particulier dans les pays riches, habite la planète de façon de plus en plus prédatrice. Cela est vrai notamment dans l’agriculture mondialisée, l’une des grandes responsables de la détérioration de la biosphère et des bouleversements climatiques, de même que de la destruction de la petite agriculture familiale appauvrissant les campagnes et contribuant à l’exode vers les villes.

L’agriculture industrielle, aujourd’hui largement entre les mains des multinationales de l’agroalimentaire, produit trop et mal, notamment en externalisant et en socialisant les coûts et les risques écologiques. Le bluff qui consiste à affirmer que l’on doit mettre en culture une part croissante de la planète, notamment en la déboisant davantage, n’est que cela, un bluff, par ailleurs fort coûteux. Le problème n’est pas le manque de nourriture, mais la distribution inégale tant de sa production que de sa consommation.

L’agriculture mondialisée, source de gigantesques profits, produit déjà assez de nourriture pour nourrir plus de dix milliards de personnes. Pour de multiples raisons et de multiples façons, nous gaspillons au moins le tiers de la production alimentaire mondiale, une production elle-même fort mal répartie sur le plan géographique, si mal qu’on en arrive à créer de véritables déserts alimentaires.

Le culte de l’automobile

On pourrait multiplier les exemples des faussetés sur lesquelles repose la propagande en faveur de la croissance de la production des biens de consommation, l’une des plus perverses concernant ce que les Français appellent « la petite reine ». Il y a déjà beaucoup trop de voitures sur la planète. Dans un nombre croissant de villes, y compris au Québec, nous sommes sur le point d’accorder le statut de citoyen à nos voitures et, pourquoi pas, des passeports et le droit de vote à celles qui, bientôt, se conduiront toutes seules ! Nous donnons littéralement les clés de la cité à nos « chars », à qui nous consacrons de plus en plus d’espaces et de ressources, en particulier collectives.

Tout cela relève de l’aliénation, de la crainte de contester les mensonges, tel celui selon lequel c’est la demande qui conditionne l’offre, alors qu’il faut être aveugle pour ne pas voir que c’est l’offre, par ailleurs excessive, qui pousse à la consommation et au gaspillage, lequel est devenu structurel. Le parc automobile mondial, qui dépasse actuellement 1,2 milliard de véhicules, connaît une croissance annuelle huit fois plus rapide que la population (9 % contre 1,1 %). La surpopulation n’est pas celle que l’on pense.

Renverser le paradigme

Tout comme M. Sauvé, nous nous inquiétons des limites écologiques du modèle de croissance infinie actuel, du déclin de la biodiversité et des effets de la surconsommation. Par contre, nous soutenons que la surpopulation est un problème relatif plutôt qu’absolu, et qu’il est par conséquent le résultat de choix politiques, sociaux et économiques qui peuvent être changés. La prétendue surpopulation est le produit d’un système économique où la recherche sans fin du profit est diamétralement opposée aux rythmes écologiques.

Que faire ? Redresser la tête, s’informer et s’éduquer sur les modèles parallèles qui se multiplient aux quatre coins du monde, comme le démontre le film Demain. Il faut contester les modèles sociaux qui reposent sur l’aliénation, la surconsommation et la prédation réalisée sous couvert d’austérité et de déréglementation, toutes choses menant à l’accélération de la privatisation et à la destruction de la biosphère. Bref, inventer chacun à notre façon ainsi que collectivement un monde qui renverse celui qui, pour le moment, ne sert qu’une minorité tout en desservant une majorité.

La population mondiale ne menace en rien la Terre qu’elle peut encore habiter, à condition de le faire avec sagesse et mesure, en refusant et en remplaçant les modèles proposés par l’ultralibéralisme économique, actuellement et presque partout en plein délire !

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19 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 1 avril 2017 09 h 20

    Une argumentation juste mais sans prise sur le réel

    MM De Koninck et Rioux reprennent une argumentation juste que j'ai déjà lue ou entendue quelques fois depuis vingt ou trente ans.

    Entre temps, la Chine est devenue capitaliste et a connu une forte croissance économique tout en devenant le premier émetteur de gaz à effet de serre.

    Entre temps, les banlieues occidentales, notamment américaines et canadiennes, se sont grandement développées avec la faible densité qui va de pair avec leur étalement. Les plans de ces banlieues ont été signés par des urbanistes formés dans des universités semblables à celle que fréquentent nos deux géographes.

    Pendant ces trente ans, les citoyens-consommateurs ont continué d'être brainwashé constamment par les publicités qui financent leurs médias et rendent millionnaires leurs animateurs-vedettes. Alors que cette aliénation détermine l'élection de gouvernements qu'ils «méritent» (ex. Donald Trump).

    Entre temps, des économistes, eux-aussi formés dans les mêmes universités que les géographes, ont prétendu à l'objectivité en défendant un système économique basé sur une croyance en la croissance infinie. Alors que le système capitaliste est le principal déterminant de l'histoire moderne.

    Si les solutions aux problèmes environnementaux, qui passent par une profonde réforme du système économique ou une révolution, n'émergent pas des universités ni ne sont diffusées par des médias libérés de l'empire capitaliste, l'avenir sera très sombre.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 avril 2017 15 h 48

      Je suis d'accord avec votre commentaire M. Beaulé. Et si vous me le permettez, j'aimerais rajouter ceci.

      « Malthus avait tort : la croissance démographique n’est pas infinie et la population mondiale ne doublera plus jamais. »

      La population mondiale ne doublera jamais parce que les ressources ne seront plus là. C’est un simple principe darwinien. Comme plusieurs l’ont déjà fait remarqué, personne n’est contre la vertu, mais l’angélisme n’est pas une caractéristique humaine. Pourquoi pensez-vous qu’il y a tant de réfugiés économiques ? Ils aspirent, comme tous les autres, d’avoir des droits inaliénables de consommer comme les Occidentaux.

      J’aurais préféré entendre un biologiste au lieu de géographes pour avoir l’heure juste sur un phénomène qui s’aggrave à toutes les années. Nous détruisons les écosystèmes avec les plantes et les animaux qui y vivent et qui assurent notre survie dans la chaîne alimentaire par millions. Les pays en voie de développement ne font guère mieux. Ils le font plus lentement parce qu’ils sont pauvres technologiquement.

      Je ne suis pas très optimisme sur une réforme économique mondiale même si celle-ci venait des antres universitaires. Nous ne sommes même pas capables de nous entendre sur les changements climatiques. Nos écologistes du « jet set » à la Justin dit de « Bieber » Trudeau ne tiennent pas compte de leurs promesses frivoles lorsqu’ils en viennent à cajoler les pétrolières ou bien donner leur aval pour des pipelines de l’enfer.

      À la fin de la lecture de cet article, on est en droit de se demander combien de géographes de l’Université de Montréal peuvent se tenir sur la tête d’une épingle.

  • Linda Dauphinais - Inscrit 1 avril 2017 10 h 40

    Mais justement...

    Nous, terriens, ne sommes ni sages ni capable de mesurer et de respecter le principe de vie, les limites à respecter si nous voulons avoir de l'eau potable, de l'air respirable et de qualité, de la terre arable de qualité, ...

    Nous sommes de pauvres hères incapables de voir et de ressentir les méfaits considérables que nous portons à notre environnement de vie... incapables de voir que nous détruisons notre planète hôte, incapables de voir nos contradictions entre le fait qu'on fait plein d'enfants mais on ne songe pas une minute au monde dans lequel on va l'obliger à vivre... incapables de voir que nos Monster VUS polluent énormément (alors qu'en 1980 on avait des petites Toyota), nos Monster House prennent beaucoup de terre arable... THINK BIG...Les barbares sont à l'oeuvre et est au goût du jour... Pauvres esprits sans boussoles, sans foi, ni loi, sans conscience, sans signification... Pauvres hères disais-je... et répétai-je..

  • Gilles Dubé - Abonné 1 avril 2017 10 h 54

    Prouvez-moi que la population se stabilisera

    Je suis de ceux qui s'inquiètent de la surpopulation. Je suis bien conscient que le paradigme de la croissance économique continue et la surconsommation occidentale sont des causes plus déterminantes que la croissance mondiale de la population sur la dégradation des ressources et de l'environnement. Mais, la croissance de la population est une composante de la croissance économique, d'autant plus que la pauvreté diminue globalement. Si une part de plus en plus importante de l'humanité parvient à améliorer son pouvoir d'achat et ses conditions de vie, comment la croissance de la population peut-elle s'arrêter? Quels mécanismes les spécialistes invoquent-ils pour affirmer que la population globale se stabilisera? Quand cela se produira-t-il? Quelle sera alors la population globale? De quelle façon cette stabilité sera-t-elle maintenue? Prouvez-moi que la population se stabilisera et je cessera de croire que la surpopulation n'est pas un problème.

    • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2017 16 h 58

      Sans en être une preuve irréfutable, d'ailleurs qui peut prédire l'avenir aussi précisément, j'imagine que si la tendance du phénomène des pyramides d'âges inversées, telle que nous en observons une au Québec d'ailleurs, se maintient, alors la population se stabilisera. Quand le grand nombre des personnes nées entre 1946 et 1960 nous auront quitté, ils ne seront pas remplacées par un nombre aussi grand. La baisse du taux de natalité dans les pays riches contribuera à la stabilisation de la population mondiale.

      Pour le reste, il demeure ce paradoxe: on pourrait encourager par l'éducation les pays qui ont les plus hauts taux de natalité à mettre moins d'enfants au monde en suivant notre exemple, mais en même temps, il faudrait aussi les décourager de suivre notre exemple de la surproduction et surconsommation de masse.

      Marc Therrien

  • Denis Paquette - Abonné 1 avril 2017 11 h 11

    du plus humble au plus grand tricheur

    en effet mourir n'est pas une bombe mais un acte naturel puisque la mort est notre finalité, quoique l'on fasse, nombreux ou seul, notre tour, un jour viendra,n'est ce pas la grande justice qui nous attends tous du plus humble, au plus fier, du plus honnete au plus grand tricheur

  • Denis Paquette - Abonné 1 avril 2017 11 h 11

    du plus humble au plus grand tricheur

    en effet mourir n'est pas une bombe mais un acte naturel puisque la mort est notre finalité, quoique l'on fasse, nombreux ou seul, notre tour, un jour viendra,n'est ce pas la grande justice qui nous attends tous du plus humble, au plus fier, du plus honnete au plus grand tricheur