Savoir vivre et apprendre à mourir ensemble

Pendant combien de temps les citoyennes et citoyens québécois musulmans devront-ils promener leurs morts à travers la province avant de leur trouver un dernier gîte?
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pendant combien de temps les citoyennes et citoyens québécois musulmans devront-ils promener leurs morts à travers la province avant de leur trouver un dernier gîte?

Comme toutes et tous, nos concitoyennes et concitoyens québécois d’obédience musulmane vivent, meurent et se heurtent parfois au décès de ceux qu’ils aiment. S’il est d’ailleurs une expérience dans laquelle tous et toutes — chrétiens, juifs, musulmans, athées ou autres — peuvent se reconnaître comme semblables et qui est au coeur de notre commune humanité, c’est bien celle de la douleur du deuil et de l’urgence que l’on éprouve, lorsqu’on se voit devant l’absence irrémédiable de ceux qu’on aime, qu’on doit leur dire au revoir de façon digne et réunir ceux qui les ont côtoyés et aimés pour donner un sens à leur départ. Tous autant que nous sommes, devant la mort, nous partageons le besoin de nous souvenir de ceux que nous avons perdus et de disposer d’un espace nous permettant de nous recueillir pour honorer leur mémoire. À Saint-Apollinaire, près de la ville de Québec, certains citoyens se sentent aujourd’hui menacés par la présence possible d’un nouveau cimetière où les familles québécoises musulmanes qui en ressentent le besoin pourraient inhumer leurs proches, selon un rituel millénaire et précisément codifié pour aider les (sur)vivants à faire leur deuil.

Il est important, dans une démocratie comme la nôtre, d’être à l’écoute des craintes des citoyennes et citoyens de Saint-Apollinaire. Mais il convient aussi de résister à la peur irrationnelle qu’engendre un regard biaisé sur l’islam, voyant cette religion comme synonyme de violence, les musulmans comme nécessairement misogynes et haineux, les musulmanes comme soumises, dociles et corvéables à merci. Ce sont là des raccourcis simplistes qui trahissent une ignorance profonde, mais pour laquelle on ne peut blâmer personne, sinon les colporteurs de préjugés. Les citoyennes et citoyens rétifs à l’idée d’un cimetière musulman dans l’environnement de Saint-Apollinaire ont sans aucun doute des appuis ici et là à travers la province, et leurs préoccupations sont aussi légitimes, car, comment le nier, plusieurs attentats terroristes sont revendiqués au nom de l’islam : faut-il pour autant voir tous nos concitoyens musulmans comme terroristes potentiels ? Dans la même foulée, faudrait-il considérer tous les jeunes Québécois « de souche » comme des terroristes potentiels parce que l’un d’entre eux a perpétré une tuerie dans une mosquée à Québec ? La réponse est bien entendu et sans équivoque : non.

Fabrique de boucs émissaires

René Girard, anthropologue et philosophe de renom, nous a beaucoup enseigné sur la tendance humaine, en temps de crise économique, politique et identitaire, à fabriquer des « boucs émissaires », c’est-à-dire des victimes que l’on peut sacrifier pour expier et expliquer nos problèmes sociaux. En tant que chercheurs et chercheuses, professeurs et professeures, praticiens et praticiennes et intervenants et intervenantes, nous sommes convaincus, grâce à nos multiples investigations scientifiques et nos pratiques, que rejeter des citoyens et citoyennes, morts ou vivants, les pousser à la marge est une stratégie sociale contre-productive. À moyen et à long terme, le déni de la différence, qui tend aujourd’hui à se manifester même face à la mort et au deuil, est la source première de problèmes sociaux d’une gravité extrême qui toucheront tous les citoyens indépendamment de leurs genre, origine ou confession.

Les citoyennes et citoyens de Québec et de ses environs, incluant Saint-Apollinaire, sont encore en deuil depuis la tragédie du 29 janvier. Un deuil ne peut se faire qu’après avoir dit aux morts un dernier adieu empreint d’amour et de dignité. Pendant combien de temps les citoyennes et citoyens québécois musulmans devront-ils promener leurs morts à travers la province avant de leur trouver un dernier gîte ? Saint-Apollinaire aura-t-il la sensibilité de nous montrer l’exemple du savoir-vivre, du savoir-être, du savoir-agir et du savoir-mourir ensemble ? Des savoirs bien de chez nous, avec un « Nous » ouvert et inclusif, lui aussi bien de chez nous. C’est aujourd’hui notre voeu le plus cher.

*Ont aussi signé ce texte :

Madeleine Pastinelli, directrice du CELAT, professeure en sociologie, Université Laval
Abdelwahed Mekki-Berrada, professeur en anthropologie, chercheur au CELAT, Université Laval
Simon Harel, professeur en littératures et langues du monde, chercheur au CELAT, Université de Montréal
Réginald Auger, professeur en archéologie, chercheur au CELAT, Université Laval
Allison Bain, professeure en archéologie, chercheure au CELAT, Université Laval
Yvan Leanza, professeur en psychologie, chercheur au CELAT, Université Laval
Magali Uhl, directrice du CELAT-UQAM, professeure en sociologie, Université du Québec à Montréal
Philippe Dubé, professeur en muséologie, chercheur au CELAT, Université Laval
Yves Bergeron, professeur en muséologie, chercheur au CELAT, Université du Québec à Montréal
Khadiyatoulah Fall, directeur du CELAT-UQAC, professeur en linguistique, Université du Québec à Chicoutimi
Laurier Turgeon, professeur en ethnologie, chercheur au CELAT, Université Laval
Francine Saillant, professeure en anthropologie, chercheure au CELAT, Université Laval
Pierre Anctil, professeur en histoire, chercheur au CELAT, Université d’Ottawa

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20 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2017 01 h 18

    Par le désir et l'angoisse qui nous unissent


    Madame Pastinelli, je ne peux que vous remercier en vous témoignant mon appréciation pour ce magnifique appel au rapprochement dialogique qui focalise l’attention consciente sur ce qui nous unit profondément plutôt que sur ce qui nous sépare trivialement. La mort, et l’angoisse qu’elle procure en y pensant avant qu’elle ne se manifeste de même qu’après qu’elle ait emporté ceux qu’on aime, nous laissant toujours seuls avec nous-mêmes en sa présence et en l’absence de ceux qui l’ont rejoint, est l’ultime égalisatrice des injustices vécues de par le monde.

    Avant la mort, il y a le désir. Et avec René Girard, nous apprenons aussi que nous désirons par imitation. Ce que nous désirons est le désir lui-même tel que nous le percevons chez l’autre qui désire aussi et ce, depuis que nous sommes enfants à se disputer pour des jouets semblables que chacun pourtant possède, mais qui semblent plus enviables dans d’autres mains et territoires que les nôtres. Ainsi, avant que l’Un et l’Autre puissent s’unir dialogiquement dans la mort, il a d’abord fallu qu’ils soient l’Un pour l’Autre des modèles de désir rivalisant pour ce qu’il leur manque, mais dont ils jouissent pourtant déjà.

    Marc Therrien

    • André Joyal - Inscrit 1 avril 2017 20 h 10

      @ Monsieur Therrien, je l'ai déjà écrit, j'apprécie la pertinence de vos propos, toujours finement écrits. Mais, cette fois, même si c'est toujours bien écrit, je ne partage pas votre angélisme. Le titre de l'article se termine par «vivre ensemble». Alors, je pose la question : pourquoi ne pas envisager dormir en paix ensemble?

      Il y a quelques années, à Paris, je suis allé enterrer au cimetière Montparnasse un collègue et ami. Ce n'est que sur place que j'ai constaté qu'il était juif. Tout autour il y avait des pierres tombales de défunts juifs parmi des tombes chrétiennes et sans religion : tous dormaient en paix de toute évidence.

      Ça m'a rappelé ce cimetière tout près de la sation du Métro Sauvé, où il m'apparait que chrétiens, athés et juifs dorment en paix. Pourquoi les musulmans ne se joindraient pas à eux?

    • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2017 22 h 49

      M. Joyal,

      Je peux vous assurer que je ne suis pas un ange.
      Ce que je sais d'expérience, c'est que je n'ai pas envie d'obliger un étranger à se joindre à moi, dans la vie comme dans la mort, s'il n'en n'a pas envie. Je suis pour le désir partagé et réciproque qui peut procurer une belle jouissance de vivre tout comme je suis pour le désir de la même chose qui peut s'éprouver séparément quand il s'agit de vivre en paix. Et je tolère pas trop mal le rejet.

      Dormir chacun chez soi est aussi une façon de savoir vivre l'amour.

      Marc Therrien

    • André Joyal - Inscrit 2 avril 2017 08 h 17

      Bis@ M. Thérien: Dormir chez soi? Dans un getho, à St-Apolinaire?

    • Marc Lévesque - Abonné 2 avril 2017 08 h 50

      André Joyal,

      "Alors, je pose la question : pourquoi ne pas envisager dormir en paix ensemble?"

      Ils l'envisage bien sur, et ils le font.

      "Ça m'a rappelé ce cimetière tout près de la sation du Métro Sauvé, où il m'apparait que chrétiens, athés et juifs dorment en paix. Pourquoi les musulmans ne se joindraient pas à eux?"

      Ça dépends des propriétaires du cimetière. Par exemple, des fois ils ne veulent pas d'autre religion, des fois ils acceptent d'autre religion mais leurs refusent le droit de pratiquer leurs rites, et des fois il y a des propriétaires ouverts mais leurs cimetières sont maintenant remplis.

      Mais il y a aussi des musulmans moins pratiquant qui, s'il y a de la place, n'ont pas de problème avec l'endroit ou la manière dont ils sont enterrés, mais pratiquant ou non, en bout de ligne, pourquoi refuser à certaines personnes le droit de s'acheter un terrain pour en faire un cimetière.

  • Luc de la Chevrotière - Abonné 1 avril 2017 10 h 14

    Enfin

    Je ne peux que que vous remercier d'écrire ce que nous devrions enentendre plus souvent.

    Bravo

    • André Joyal - Inscrit 2 avril 2017 08 h 24

      Je m'excuse pour avoir mal épeler votre nom M. Therrien. Votre nom me rappelle mon directeur de conscience quand j'étais louveteau.Je l'ai grandement déçu en lui affirmant , à 11 ans...que je ne voulais pas devenir prêtre.

  • Sylvain Auclair - Abonné 1 avril 2017 13 h 31

    Laïcité

    Le problème de l'inhumation de nos concitoyens musulmans est partagé par plusieurs membres de petites religions, surtout en région, là où n'existent que des cimetières catholiques et des cimetières de quelques dénominations protestantes. Pourquoi les municipalités ne prendraient-elles pas la relève en rachetant ces cimetières et en les gérant de manière laïque, c'est-à-dire sans disciminer sur la base de la religion? Tout en permettant, bien entendu, la tenue d'enterrements religieux, voire le regroupement des tombes selon les religions. C'est aussi ça, la laïcité: le vivre-ensemble et le mourir-ensemble.

    • André Joyal - Inscrit 2 avril 2017 08 h 20

      @ M. Auclair: excelente suggestion. Ainsi, plus personne n'aurait à se plaindre.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 1 avril 2017 13 h 44

    Communautarisme post-mortem ? (bis)

    On lit dessous la photo :"Pendant combien de temps les citoyennes et citoyens québécois musulmans devront-ils promener leurs morts à travers la province avant de leur trouver un dernier gîte?", comment se fait-il qu'on ne précise jamais que les difficultés viennent essentiellement que ces citoyens musulmans veulent un "carré" pour eux et uniquement pour eux ,et exclusivement pour eux. Il est vrai que la phrase citée perdrait un peu de sa force compassionnelle .
    C'est tout à fait le droit des musulmans de vouloir être enterré " entre eux ", les cimetières étant des lieux gérés par des compagnies privées, mais on peut quand même se demander si cela constitue comme l'écrit M Therrien un "magnifique appel au rapprochement dialogique " ?

    Pierre Leyraud

    • Marc Lévesque - Abonné 1 avril 2017 16 h 21

      "comment se fait-il qu'on ne précise jamais que les difficultés viennent essentiellement que ces citoyens musulmans veulent un "carré" pour eux et uniquement pour eux ,et exclusivement pour eux"

      Qu'est-ce qui vous fait penser que c'est ce genre de raisonnement la raison principale?

      Il me semble que les raisons qu'ils cherchent sont plutôt de cette nature :

      "Les cimetières de la région ont déjà accueilli dans le passé des citoyens de confession musulmane, mais ils devaient se plier aux rites catholiques"

      http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1014805/cimeti

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 1 avril 2017 16 h 54

      Ghettoïsation même après la mort?

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 2 avril 2017 00 h 26

      @ M Lévesque
      Aller lire le Devoir du 1er février 2017 ou Le Soleil du même jour et vous verrez vous même que je n'invente rien. À Montrèal et Laval il y a des "carrés" musulmans mais pas dans la région de Québec d'où le problème car, semble-t-il, la question des rites est réglée.

      Pierre Leyraud

    • Marc Lévesque - Abonné 2 avril 2017 17 h 42

      M. Leyraud,

      "vous verrez vous même que je n'invente rien"

      Je n'ai pas dit, et je ne crois pas, que vous inventez des choses. Vous avez dit: "les difficultés viennent essentiellement que ces citoyens musulmans veulent un "carré" pour eux et uniquement pour eux ,et exclusivement pour eux".

      Mais à mon avis vous ce n'est pas l'essentiel, ou la principale raison, des difficultés, car dans toutes les croyances, musulmans, juifs, chrétiens, ou même 'athées', etc, il y en a toujours une parti qui veulent leurs "carré" pour eux et uniquement pour eux ,et exclusivement pour eux.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 2 avril 2017 21 h 07

      @ M Levesque
      Comment faites-vous pour distinguer une tombe d'un athée ?Ne me dites pas que pour vous c'est l'absence de signe religieux sur la tombe , sinon il y aurait beaucoup de athées au Québec. Quid d'un "carré" pour athée ?
      Vous avez raison toutes les religions ont leurs "carrés" , et cela est leur droit, mais tout le problème vient du fait que la religion musulmane ne dispose pas, semble-t-il, d'un "carré" musulman dans la région de Quebec.
      Apprendre à mourir ensemble ...mais pas à côté de n'importe qui !

      Pierre Leyraud

    • Marc Lévesque - Abonné 3 avril 2017 23 h 27

      M. Leyraud,

      "Vous avez raison toutes les religions ont leurs "carrés" , et cela est leur droit, mais tout le problème vient du fait que la religion musulmane ne dispose pas, semble-t-il, d'un "carré" musulman dans la région de Quebec"

      Pour tout le monde c'est la même chose, quand on a pas de "carrés" disponible, peu d'endroit qui accepte nos rîtes, pas de cimetière à une distance raisonnable, et/ou de la difficulté à acquérir un terrain, il y a un problème.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 avril 2017 15 h 03

    D'abord l’arabe, ensuite l’anglais, puis le français, bon dernier

    Des musulmans québécois se plaignent de ne pouvoir enterrer leurs morts dans des cimetières qui leur sont réservés. Soit! Mais quand je lis l’inscription trilingue sur cette pierre posée à l’entrée d’un cimetière musulman (voir la photo), qui débute par l’arabe, ensuite l’anglais, et pour finir le… français, je me dis que nos concitoyens musulmans n’aident pas leur cause en plaçant bon dernier le texte écrit dans la seule langue officielle du Québec.

    En passant, il a deux grosses fautes dans le texte français. Il faudrait lire «habitants» et non «habitant» et «demeures» et non «demeurs».

    • Marc Lévesque - Abonné 1 avril 2017 16 h 44

      "je me dis que nos concitoyens musulmans n’aident pas leur cause"

      Il n'y a pas de procès et ils n'ont pas de cause à défendre, et je ne comprends pas le problème d'inscrire l'arabe en premier sur une pierre tombale.

    • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2017 21 h 41

      Les deux peuples s'entendent pour désirer la même chose: un petit coin de terre bien à eux pour reposer en paix et recevoir la visite.

      Mais voilà qu'il y en a un qui dit: Hé, toé!! J'étais là bien avant! Fait que...respect svp...t'es pas quand même pas chez vous.

      Marc Therrien