Traire les vaches ou les consommateurs?

«En fin de compte, ce sont peut-être non seulement les consommateurs, mais aussi les producteurs laitiers qui se font traire…» écrit l'auteur.
Photo: iStock «En fin de compte, ce sont peut-être non seulement les consommateurs, mais aussi les producteurs laitiers qui se font traire…» écrit l'auteur.

En réaction au texte de Marcel Groleau publié dans Le Devoir le 29 mars 2017.

Lorsqu’il est question de négociations commerciales internationales, la pression politique exercée par les associations de producteurs est telle que la logique économique est souvent mise de côté. La réaction de Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles, à notre publication proposant la fin de la gestion de l’offre pour élargir notre accès au marché américain est typique.

Soyons clairs, les barrières commerciales ont toujours enrichi un petit nombre au détriment de la vaste majorité. Dans le cas de la gestion de l’offre, ce sont à peine 13 000 producteurs qui bénéficient d’un système qui oblige plus de 36 millions de consommateurs à payer davantage pour l’achat de produits laitiers, d’oeufs et de volaille.

En raison du fait que les bénéfices sont concentrés et que les coûts sont dispersés sur un plus grand nombre, il est difficile d’imposer une réforme. Les associations de producteurs — comme l’UPA — ont de fortes incitations à se mobiliser pour défendre les mesures qui enrichissent leurs membres. Selon l’OCDE, le soutien aux producteurs laitiers canadiens, découlant principalement de la gestion de l’offre, représentait près de la moitié de leurs recettes brutes, soit une moyenne de 250 000 $ par ferme.

En contrepartie, l’ensemble des consommateurs doit payer des prix plus élevés. Les estimations de l’OCDE et des études académiques notent un coût annuel de 258 à 444 $ par ménage canadien. Pour l’ensemble des ménages, le coût total est de 3 à 6 milliards chaque année. Ces coûts additionnels affectent de façon disproportionnée les ménages à faibles revenus, qui doivent dépenser une part plus importante de leur revenu pour acheter des produits de base.

Lorsque M. Groleau affirme qu’il y a une différence de prix pour l’ensemble des produits entre le marché canadien et américain, il n’a pas entièrement tort. Un comité sénatorial s’était d’ailleurs penché sur la question en 2011 pour comprendre l’existence des écarts de prix pour certains produits.

Quels étaient ses principaux constats ? La présence de mesures protectionnistes, de droits de douane, d’exclusivités pour certains distributeurs et la segmentation des marchés. Essentiellement, l’écart s’explique donc par un manque de concurrence. En ce sens, il est fort possible que les tarifs douaniers, qui peuvent atteindre jusqu’à 300 % pour les produits sous gestion de l’offre, ainsi que la présence de quotas de lait pour maintenir des prix plus élevés, soient en partie responsables de la situation que M. Groleau souligne.

Des millions pour défendre des mythes

Contrairement aux associations de producteurs laitiers, les consommateurs ne disposent pas d’un budget annuel de 123 millions de dollars en publicité pour défendre leurs intérêts. Cette somme sert essentiellement à maintenir la croyance que la gestion de l’offre est un système formidable, alors que le Canada est le seul pays à l’avoir conservé.

La gestion de l’offre protège les fermes familiales ? Plus de 90 % des fermes laitières ont cessé leurs activités depuis sa mise en place en 1972. Au Québec seulement, 16 fermes disparaissent chaque mois.

La gestion de l’offre assure la prospérité du secteur laitier ? Les quotas sont fixés en fonction de la consommation domestique et, dans le cas du lait, ce niveau est comparable à celui des années 1960. Dans la mesure où la consommation de lait par habitant diminue, la seule perspective de croissance se résume au nombre de nouveau-nés et d’immigrants.

L’argument du climat pour contrer l’exemple de la croissance fulgurante de la production observée en Nouvelle-Zélande est particulièrement fallacieux. À la suite de la libéralisation du secteur laitier et de l’abolition des subventions, la production a effectivement presque triplé pour faire de ce petit pays d’à peine cinq millions d’habitants le plus grand exportateur de produits laitiers au monde. À ma connaissance, la réforme n’incluait aucune réglementation sur la température…

Enfin, l’étude commandée par Agropur et que cite M. Groleau impliquait des contraintes importantes dans sa réalisation. En effet, il est spécifié que les projections suivant l’ouverture des marchés agricoles ne prévoient aucune période de transition ni de compensation financière accordée aux fermiers pour la valeur de leurs quotas. Nous avons explicitement proposé le contraire afin de permettre aux producteurs de s’adapter à la nouvelle réalité du marché.

À la lumière de ces précisions, on peut se demander si l’UPA défend l’intérêt des fermiers ou son monopole syndical. En fin de compte, ce sont peut-être non seulement les consommateurs, mais aussi les producteurs laitiers qui se font traire…

10 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 31 mars 2017 06 h 06

    Et ça coûte quoi au juste, humainement et monétairement, une société agricole dévitalisée?


    Le président et le directeur de l'Institut économique de Montréal nous proposaient tout récemment de troquer notre système de gestion de l'offre contre un meilleur accès de notre bois d'œuvre. On n'a qu'à traverser le Maine pour constater où mène le libre marché dans la production laitière: une société agricole qui, avec les années, s'est en très grande partie dévitalisée. Notre ambition sociale en agriculture serait ce genre de société agricole?  Et tout ça pour du lait industriel aux hormones sans analyse des conséquences à long terme pour la santé humaine et sans oublier la maltraitance animale qui est ici abusivement considéré comme une simple pompe à hormone avec des injections vétérinaires quasi quotidiennes sur un animal à prime à bord en bonne santé. Pendant ce temps à Ottawa le récent budget prévoit ne rien offrir au sujet  de l'aide promise aux producteurs de fromages pour les aider à absorber le coût du libre-échange avec les pays européens qui eux depuis toujours ne se gênent pas pour appuyer leur industrie. C'est ainsi qu'une industrie principalement concentrée dans l'Est du pays a servi de monnaie d'échange pour tout le Canada. N'est-ce pas un peu le même scénario qu'on voudrait nous faire passer en liant notre système de gestion de l'offre avec celui du bois d'œuvre? Les arguments américains pour justifier des mesures de contrôle sur l'entrée sur leur marché du bois d'œuvre  canadien n'ont rien à voir avec la gestion de l'offre: les mesures de représailles contre notre industrie du bois d'œuvre ne sont pas des mesures de représailles contre notre système de gestion de l'offre. Les gains canadiens devant les tribunaux  de commerce internationaux démontrent que ce n'est pas en se mettant à plein ventre au sujet de notre gestion de l'offre qu'on va faire avancer notre dossier canadien sur le bois d'œuvre.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 31 mars 2017 06 h 10

    Et ça coûte quoi au juste, humainement et monétairement, une société agricole dévitalisée? Suite et fin

    On ne peut pas constamment filer la tête entre les deux jambes et par la suite exiger le respect de nos partenaires commerciaux. Et ça coûte quoi au juste, humainement et monétairement, une société agricole dévitalisée? Je suis convaincu que la société civile aimerait bien le savoir avant de démanteler un système de gestion de l'offre qui a tout l'air de faire de nous des gagnants-gagnants par la qualité du produit, un plus grand respect pour les animaux et l'occupation plus harmonieuse et humaine de notre territoire.
    Jacques Tremblay 
    Sainte-Luce, Qc

  • Christian Labrie - Abonné 31 mars 2017 06 h 26

    Toujours?

    "Soyons clairs, les barrières commerciales ont toujours enrichi un petit nombre au détriment de la vaste majorité". Pourtant, à ce que je sache, depuis l'ouverture des marchés, avec les ententes comme l'ALENA et les politiques pro-libéralisation, l'écart entre les plus riches et, non seulement les plus pauvres, mais la classe moyenne, n'a cessé de se creuser.

    Il faut savoir réviser ses théories quand elle ne sont infirmées par la réalité.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 31 mars 2017 12 h 05

      Et vous trouvez que de refiler la facture du coût de la gestion de l’offre en pigent 2.29% des revenus du quintile le moins nanti de la population (revenu moyen de 14,800$ du quintile), contre seulement 0.47% au quintile le plus riche, est la bonne façon de réduire l’écart entre riches et pauvres?

      Il me semble que ce système a tout à voir avec le mode flat-tax pour subventionner cette gestion de l’offre, ce qui est en fait la méthode la plus régressive qui soit sur le plan sociale quand vient le temps de répartir les dépenses imposées par l’État.

  • Fernand Laberge - Abonné 31 mars 2017 07 h 40

    Pourrait-on débattre des «vraies affaires»

    Je ne connais rien en matière de gestion de l'offre mais j'en connais assez en matière de néolibéralisme pour savoir que l'objectif primordial est rarement de faire économiser les consommateurs. Il s'agit certes souvent d'un effet secondaire positif induit par le marché (cependant mitigé par le financement de compensations, ce qui est quand même l'admission de quelque chose).

    L'enjeu est d'abord industriel (lait vs substances laitières) et global, avec des gagnants et des perdants quel que soit le choix. Il me semble qu'on gagnerait à parler de ces «vraies affaires» au lieu de polariser le débat autour de quelques sous le litre...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 31 mars 2017 12 h 12

      Vous ne connaissez rien de la nature de la gestion de l’offre mais vous êtes contre son abolition ?

      Pour le moins, c’est prendre position en parfaire ignorance du sujet sur lequel on se positionne…

    • Fernand Laberge - Abonné 31 mars 2017 13 h 08

      Euh... où lit-on une quelconque position concernant la gestion de l'offre ? C'est plutôt l'argumentaire très partiel des deux côtés, notamment au regard de l'enjeu des «ajustements» à l'ALÉNA, qui est commenté.

  • Serge Morin - Inscrit 31 mars 2017 08 h 48

    Très drôle l'IDEM qui défend le consommateur.
    On connaît votre maître