L’islam fait le lit du populisme

«Le populiste ne lit de l’islam que les paroles des fanatiques et s’en repaît pour se forger un discours qui fait appel aux émotions, aux instincts, bref, à l’irrationnel», remarque Sam Haroun.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Le populiste ne lit de l’islam que les paroles des fanatiques et s’en repaît pour se forger un discours qui fait appel aux émotions, aux instincts, bref, à l’irrationnel», remarque Sam Haroun.

Le populisme n’est pas un programme politique, mais une réaction exacerbée de peur à des idées et des comportements : ce n’est pas le fruit d’une génération spontanée, il ne sort pas de rien, il se nourrit des agissements de l’autre, notamment de l’étranger ou du musulman naturalisé auquel il attribue des pouvoirs sans doute excessifs. Justifié ou pas, le populisme existe, et il altère la qualité de nos démocraties par son caractère outrancier et catégorique.

L’islamisme, quant à lui, est la doctrine politique qui émane d’une lecture littérale du Coran et de la tradition islamique (sunna). Son discours est confiné dans les limites que lui imposent les textes sacrés. Il englobe la totalité de la vie politique, sociale et culturelle des individus et des sociétés. Il est foi et philosophie, lois et institutions, langue et culture. La question qui se pose est la suivante : pourquoi le raidissement des démocraties face à l’islam — et uniquement face à l’islam ? Parce que le discours de l’islamisme a supplanté celui de l’islam séculier (qui existe, quoi qu’en disent les ultras), et que cet islamisme-là, à la différence des intégrismes évangélique, juif, sikh ou hindou, plus circonscrits dans les limites de leurs croyances respectives, propose et parfois veut imposer à nos sociétés une vision incompatible avec un point essentiel de la démocratie libérale et qui commande tout le reste : l’autonomie de l’individu.

L’islamisme considère que l’être humain, ses droits et ses devoirs, ses accomplissements et ses échecs procèdent exclusivement de Dieu et de sa parole matériellement présente dans le Coran. Selon Tahar Ben Jelloun, « la société arabo-islamique a toujours privilégié le clan, la tribu, la famille par rapport à l’individu. L’individu, en tant qu’entité autonome, subjective et libre, n’est pas reconnu ». Puisque l’être humain n’a aucune valeur hors du champ religieux, et puisque, même au sein de ce champ, sa valeur n’existe que dans et par la parole de Dieu, il ne dispose d’aucune liberté : la soumission à l’unicité d’Allah équivaut à un abandon total par les individus de leur souveraineté sur leurs propres vies. […]

Individus consentants

À l’inverse, pour les Occidentaux, l’individu est au coeur même du dispositif de la démocratie que l’on définit comme « la somme d’individus consentants [Locke] ». Cet individu est autonome, il dispose du libre arbitre ; en prenant conscience de son individualité et de l’autonomie de celle-ci, l’être humain s’affranchit de siècles de sujétion à la croyance surnaturelle ; il existe par lui-même et il en assume les conséquences. Et si l’homme est un individu, la femme l’est tout autant. Et, si l’homme est un être libre, la femme l’est tout autant. Elle ne vit plus par rapport à l’homme, elle est une entité propre, autonome. C’est la plus grande révolution politique du monde moderne, car l’individu est à l’origine de la démocratie, des institutions fondées sur les libertés et l’égalité de tous. Quand l’islamiste parle de soumission absolue à Dieu, le démocrate parle de liberté, de conscience, de doute, de débat, de vote, il ne conçoit l’autorité que légitimée par la loi. La dévotion au dogme est le propre du fanatique, l’impertinence et le jugement critique habitent le démocrate.

Il en est de même pour les rapports entre l’État et la religion. Alors que les démocraties occidentales ont résolu ce problème en optant pour la souveraineté des peuples, c’est-à-dire la prise en charge par les êtres humains de leurs lois et de leurs institutions, les pays arabo-musulmans se tournent davantage vers une conception théocratique de leurs institutions.

Dans une démocratie libérale, seul l’être humain est l’architecte et l’artisan de la Cité puisqu’il en conçoit les formes et en construit la charpente. Lui seul en est l’ordonnateur puisqu’il en établit les règles et les lois. Ni Dieu ni diable : seulement l’être humain, attaché aux principes d’égalité et de liberté qui fondent la démocratie et lui donnent tout son éclat.

L’islamisme privilégie une vision contraire des institutions politiques. Cette vision est parfaitement bien exprimée par al Mawdoudi, fondateur du mouvement islamiste Jamaat al-islami : « L’islam, pour parler en termes de philosophie politique, est l’antithèse par excellence de la démocratie occidentale laïque […]. Il récuse la souveraineté populaire et bâtit sa cité sur les fondations de la souveraineté de Dieu » (cf. Esposito Voll, Islam and Democracy). […]

Le populiste ne lit de l’islam que les paroles des fanatiques et s’en repaît pour se forger un discours qui fait appel aux émotions, aux instincts, bref, à l’irrationnel. De son côté, l’islamiste invective la démocratie qu’il ne comprend pas et qu’il veut croire en guerre avec lui afin de justifier sa violence et son extrémisme. De là les incompréhensions et les incivilités, les outrances et les rejets !

À voir en vidéo

29 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 mars 2017 02 h 20

    La démocratie est supérieure à l'obscurantisme.

    Monsieur Haroun, bien que votre explication puisse paraitre raisonnable, le fait demeure que les pays islamistes qui prônent la Chariaa n'ont rien de reluisant. Les pays islamistes comme l'Arabie saoudite et le Pakistan où les lois sur le blasphème imposent la peine de mort à ceux et celles qui osent exprimer une pensée critique témoignent de leur totalitarisme et leur régression. Le cas de Raïf Badawi en est un exemple flagrant. Ces pays n’ont rien à envier, surtout pas leur misogynie et leur lapidation des femmes. Il n'y a pas un mal entendu entre l'islamisme et l'Occident comme vous le prétendiez. La démocratie est supérieure à l'obscurantisme et à l'ignorance.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 29 mars 2017 10 h 11

      Certains disent que l’homme est une créature de dieu, et d’autres disent que dieu est une créature de l’homme.

      Dans le cas de la première affirmation, il n’y a pas de quoi louanger un tel dieu car sa création est pleine d’imperfections.

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 29 mars 2017 12 h 20

      Le très grand problème auquel nous faisons face et que nous ne pourrons résoudre que dans un dialogue qui demeure à construire, c'est que l'éclairage des uns est l'obscurantisme des autres, et vice-versa. Et n'allez pas croire que j'entends par là que tout est relatif, car ce n'est pas ce que je dis.

      Je crois avec vous que nous avons raison de défendre notre point de vue. Mais nous ne pourrons le faire efficacement qu'en améliorant notre capacité à saisir les diverses dimensions présentes dans le discours de l'autre. C'est je crois ce que M. Haroun s'efforce de partager avec nous. Il n'y a pas un seul Islam uniforme et réductible au radicalisme de l'Islam politique car ses textes sont lus et interprétés de diverses façons par à peu 25 % de la population mondiale.

      Je vis dans un pays comptant plus de 13 millions d'habitants dont 95% sont musulmans et je parierais qu'on n'y trouve pas un dixième de un pour cent de la population qui soit attiré par une lecture aussi radicale du Coran que celle qu'en font les militants d'un Islam politique.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 29 mars 2017 17 h 03

      Le problème avec cette religion:l'absence de hiérarchie, tout un chacun s'improvise imam. Et les chiites et les sunnites s'entretuent entre eux.

      http://www.journaldemontreal.com/2017/02/06/le-que
      "Le silence de la majorité des musulmans face à l’islamisme radical est assourdissant. Le tort qui est fait à l’islam et aux musulmans par les idéologues de la haine et les «leaders» autoproclamés est irréparable.
      La balle est maintenant dans le camp des communautés musulmanes elles-mêmes. Les extrémismes se nourrissent réciproquement de leur haine mutuelle. On ne peut combattre le racisme si on ne combat pas les discours haineux et la violence djihadiste à l’égard des «mécréants»."-Fatima Houda Pépin-

    • Cyril Dionne - Abonné 29 mars 2017 18 h 10

      Madame Alexan,

      Je suis d’accord avec vos propos. Pour certains commentateurs, ce serait bien d’arrêter de nous faire rire avec l’islam. Cette idéologie politico-religieuse accuse un retard de deux millénaires sur notre civilisation. Nous sommes bien en 2017.

      Évidemment, cette secte religieuse nous parlera des supposées grandes avancées scientifiques qui ont eu lieu avant l’an 1 000. Désolé pour eux. Il n’y a pas si longtemps, dans une émission britannique consacrée sur la science, un érudit de cette croyance essayait de nous faire croire que c’était un musulman en l’an 800 qui avait calculé pour la première fois, la circonférence de la Terre. Erreur. C’est un Grec du nom d’Ératosthène, 200 ans avant JC, qui avait déjà calculé la circonférence de la Terre et par conséquent, que notre planète était une sphère. Donc, pour l’algèbre, on passera aussi (ce sont les Grecs qui ont inventé cela).

      Lorsqu’il y aura une réformation majeure de cette idéologie, on pourra engager la conversation avec eux. Lorsqu’ils auront leur propre siècle des Lumières, on pourra dialoguer avec eux. Lorsqu’ils seront d’accord avec les principes de base de la démocratie, soit l’égalité pour tous, la liberté d’expression et le mur Jeffersonien entre les contes imaginaire pour enfants et les adultes, on pourra se parler. Pas avant.

      L’auteur de cette lettre essaie de nous en passer une facile. L’islam, ce sont les islamistes. L’islam, ce sont les semeurs de terreur partout dans le monde. Ils sont devenus plus braves dans les années 1980 lorsqu’ils se sont appropriés de la victoire sur les Russes en Afghanistan. Si ce n’était pas des armes fournis par la CIA américaine, ils seraient encore sous la botte des soviétiques (Russes) et de Vlad (Poutine), l’empaleur.

      Personne ne veut retourner en arrière avec une façon de vivre rétrograde qui va à l’encontre de tous nos principes. Encore une fois, l’immigration n’est pas un droit, mais bien un privilège. Pas difficile à comprendre pourtant.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 mars 2017 18 h 35

      Bon M. Cormier. Vous vivez au Mali, un des 25 pays les plus pauvres de la planète où le chômage sévit à plus de 30% et le salaire moyen est de 2 500$ américains par année. C’est aussi un pays ou les gens dépassent rarement plus 8 années scolaires et où le taux mortalité infantile est le 2e plus haut au monde après l’Afghanistan. On pense qu’ils ont d’autres choses à faire que de s’occuper d’amis imaginaires ou bien encore, s’ils peuvent lire le coran.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 29 mars 2017 06 h 42

    Magnifique description

    Cher monsieur, vous faites ici une description on ne peut plus éclairée de la triste situation dans laquelle nous nous trouvons.

    Comment pouvons-nous en sortir? Il me semble que des voix fortes devraient se faire entendre dans nos sociétés. Des voix fortes et respectées pour apaiser les inquiétudes de celles et ceux que vous qualifiez de "populistes" en Occident. Et des voix fortes et respectées en Islam pour éviter que l'inévitable fraction "populiste" (car je pense que l'esprit populiste ne saurait être absent en terre musulmane) de ses populations ne soit appelée à basculer dans une vision du monde essentiellement liée à l'islamisme radical.

    Je vis dans une société à 95 % musulmane. J'y apprends que l'harmonie est heureusement possible entre des communautés dont les visions divergent sur de très nombreux points essentiels. J'y observe aussi une tendance vraiment très forte de l'Islam à pousser très loin son influence même dans un pays dont la constitution est laïque. L'harmonie serait donc possible en démocratie mais une lecture trop littérale des textes sacrés par une majorité des adeptes d'une religion pourrait certainement faire basculer un régime démocratique.

    Est-il possible selon vous d'établir une interface viable entre ces deux discours? Je crois pour ma part que c'est une nécessité. Mon inquiétude porte surtout sur la possibilité de faire rayonner un véritable dialogue plus fortement que les affrontements entre ces deux perceptions du monde dans lequel nous vivons.

    Ce travail me parait absolument nécessaire pour nous permettre d'éviter la destruction de ce monde et pour que nous parvenions ensemble à le rendre meilleur pour tous les êtres vivants.

    Merci pour votre réflexion.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 29 mars 2017 07 h 25

    C'est l'islam ou l'islamisme qui fait le lit du populisme ?

    L'auteur donne une définition un peu simpliste du populisme sans mentionner le rôle central que tout les populismes font jouer à un 'peuple', déjà là , au nom duquel il prétendent parler, avec un chef aux allures charismatiques.D'autre part quand il écrit" cet islamisme-là, à la différence des intégrismes évangélique, juif, sikh ou hindou, plus circonscrits dans les limites de leurs croyances respectives, propose et parfois veut imposer à nos sociétés une vision incompatible avec un point essentiel de la démocratie libérale et qui commande tout le reste : l’autonomie de l’individu." il attribue à l'islamisme une specificité qu'il n'a pas car toutes les religions, selon les époques et à différents dégrés, nient l'autonomie de l'individu par rapport à elles-mêmes et de part leur nature irrationnelle toute religion est un danger pour la démocratie qui repose, elle, sur le consentement libre et raisonné des citoyens.
    Enfin dans le titre "L'Islam fait le lit du populisme " n'aurait-il pas fallu mettre "L'Islamisme "pour être cohérent avec le contenu du texte?

    Pierre Leyraud

  • Pierre Grandchamp - Abonné 29 mars 2017 08 h 11

    Le populiste ne fait pas que lire les paroles de fanatiques de l'islam

    Le populiste écoute et lit ce que nous rapportent les médias à chaque jour : Boko Haram, les Talibans, Al Qaida, l’EI, guerres entre chiites et sunnites.

    La populiste connait les Molenbeek de Belgique, de France et d’Angleterre.

    Le populiste en est rendu à considérer les actes terroristes au nom de Allah, en Occident, comme des faits divers.

    Le populiste connait le sort des minorités chrétiennes en terres musulmanes.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 29 mars 2017 08 h 14

    La démocratie n'est pas un terrain de jeux pour les absolutistes religieux

    Ce texte de M. Sam Haroun, tout comme celui de Mme Fatima Houda-Pepin: "Londres: plaque tournante de l'islamisme radical" publié hier dans un autre média doivent nous rappeler la nécessité de nous serrer les coudes nous les Québécois modérés de toutes obédiences religieuses, agnostiques ou non-croyants afin de préserver l'espace étatique laïque que nos pères et mères ont su bâtir au Québec après des générations de longues et âpres luttes sociales. L'État se doit d'afficher dans sa prestation de services aux citoyens une neutralité exemplaire afin de préserver le lien confiance dans nos institutions démocratiques. Les croyances des uns ne doivent en aucun cas devenir la loi des autres. Le prosélytisme religieux n'a pas à sa place dans la prestation des services de l'État.

    "Le prosélytisme religieux c'est comme le proxénétisme ambulant, malheur à celui qui tombe dans le collet."
    Citation de Jah Olela Wembo
    http://dicocitations.lemonde.fr/citation_internaut

    Merci M. Haroun pour votre contribution courageuse à l'évolution positive de notre société.

    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc