La nécessité de mieux comprendre la violence conjugale

«Il serait essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale», estime Simon Lapierre.
Photo: iStock «Il serait essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale», estime Simon Lapierre.

Le meurtre de Daphné Boudreault aux mains de son ex-conjoint Anthony Pratte soulève plusieurs questions concernant le travail des policiers dans les situations de violence conjugale. L’enquête qui a été confiée au Bureau des enquêtes indépendantes permettra peut-être de répondre à certaines de ces questions, de cerner les erreurs commises par les policiers et d’émettre un certain nombre de recommandations pour éviter que de telles situations se reproduisent dans le futur.

Néanmoins, les informations dont nous disposons jusqu’à maintenant semblent démontrer, une fois de plus, la nécessité de revoir la façon dont les policiers et les autres acteurs du système de justice comprennent la violence conjugale.

Plus que des actes de violence

Dans leur travail, les policiers et les autres acteurs du système de justice s’intéressent essentiellement aux actes criminels, tels que définis dans le Code criminel canadien. En ce sens, la violence conjugale est généralement comprise comme un acte de violence ou comme une série d’actes de violence commis par un individu à l’endroit de sa conjointe ou de son ex-conjointe. Traditionnellement, ce sont surtout les actes de violence physique qui ont été considérés, mais au cours des dernières années, des efforts considérables ont été déployés pour faire reconnaître d’autres formes de violence, incluant la violence psychologique et le harcèlement — même s’il semble encore extrêmement difficile d’en faire la preuve dans le système de justice. Malgré ces changements, la violence conjugale est toujours comprise sous l’angle des actes de violence commis par un individu.

Toutefois, il est de plus en plus évident que, pour être en mesure de bien évaluer les situations de violence conjugale et les risques qu’elles posent pour la sécurité des femmes, il est essentiel de comprendre les dynamiques complexes qui permettent aux agresseurs d’établir et de maintenir leur contrôle et leur emprise sur leur conjointe ou leur ex-conjointe.

Il serait souhaitable de revoir notre cadre législatif pour reconnaître le caractère criminel du contrôle coercitif

 

À cet égard, l’auteur américain Evan Stark propose une compréhension de la violence conjugale fondée sur la notion de contrôle coercitif plutôt que celle plus étroite centrée sur des actes de violence. Ainsi, tout en documentant les actes de violence, qui peuvent constituer des actes criminels, il s’avère essentiel de considérer également les diverses tactiques utilisées par les agresseurs pour contrôler leur conjointe ou leur ex-conjointe, la priver de liberté et la dépouiller de son estime d’elle-même. Ces tactiques peuvent inclure l’isolement, la manipulation, le dénigrement, ainsi que les critiques et la surveillance constante. Examinées de manière isolée, ces tactiques ne constituent pas des actes de violence ou des actes criminels, mais l’accumulation de celles-ci permet néanmoins aux agresseurs d’augmenter graduellement l’emprise qu’ils ont sur leur conjointe ou sur leur ex-conjointe. Avec le temps, les femmes peuvent en venir à se sentir totalement sous l’emprise de l’agresseur, au point où ce dernier ne ressent plus nécessairement le besoin d’avoir recours aux actes de violence pour établir son autorité. Un regard, un signe ou un mot peut parfois être suffisant pour que l’agresseur réaffirme son pouvoir sur la victime.

La période postséparation

La période postséparation en est une particulièrement dangereuse pour les femmes victimes de violence conjugale, dans la mesure où plusieurs agresseurs tentent par tous les moyens de maintenir leur emprise sur leur ex-conjointe. Les policiers et les autres acteurs du système de justice doivent être plus conscients de cette réalité, et la notion de contrôle coercitif permet de comprendre que les agresseurs peuvent utiliser diverses tactiques pour maintenir cette emprise sur leur ex-conjointe. Ainsi, l’évaluation de la dangerosité doit reposer sur beaucoup plus qu’une simple documentation des actes de violence ou des actes criminels. Dans ce contexte, les téléphones, les systèmes de messagerie, les courriels et les médias sociaux sont des outils de surveillance et de contrôle fréquemment utilisés par les agresseurs.

Des changements nécessaires

À court terme, il semble essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale, en tenant compte des dynamiques complexes de contrôle coercitif et non seulement des actes de violence ou des actes criminels. À plus long terme, il serait probablement souhaitable de revoir notre cadre législatif pour reconnaître le caractère criminel du contrôle coercitif. En 2015, une nouvelle mesure législative relative au contrôle coercitif entrait en vigueur au Royaume-Uni. Même si des données indiquent que les policiers ont eu peu recours à cette mesure durant les mois suivant son entrée en vigueur, elle a néanmoins permis de pallier une lacune importante pour les situations de violence conjugale où il était difficile de porter des accusations compte tenu de l’absence d’un acte de violence physique.

Mais tous ces efforts seront en vain si les policiers et les autres acteurs du système de justice ne prennent pas suffisamment au sérieux les femmes lorsqu’elles sont victimes de violence conjugale ou lorsqu’elles affirment craindre pour leur sécurité ou pour leur vie.

4 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 29 mars 2017 07 h 03

    Pour un meurtre conjugale, quelle peine ?

    Il faudrait peut-être penser a restaurer la peine capitale pour un assassinat dans une sitation de violence conjugale, puisque rien n'atténue les violences conjugales toujours en augmentations.
    On ne pend pas pour un meurtre au Canada et les meurtriers ont toujours une excuse pour une peine réduite.
    Alors les femmes ne faudrait-il pas se lever et exiger ? C'est notre vie qui en dépend.

  • Denis Paquette - Abonné 29 mars 2017 08 h 55

    Amon Maalouf a lire absolument

    il faut absolument lire d' Amin Maalouf ''l'identité meutriere'' un ouvrage essentiel a connaitre pour connaitre cette proplématique, je ne vous en dit pas plus, car le savoir est une chose tellement mystérieuse

    • Marc Therrien - Abonné 29 mars 2017 12 h 13

      Je ne sais pas si le lecteur pourra faire des liens directs entre les propositions de Amin Maalouf et la violence domestique conjugale, mais cette proposition de lecture conviendrait bien pour l’article de Mme Pelletier intitulé «La québécophobie». En même temps, on peut concevoir que les phénomènes observés dans le microcosme de la cellule conjugale/familiale puissent se transposer dans le macrocosme sociétal.

      Qu’il me suffise de mentionner qu’il situe une partie du problème des violences interculturelles dans le fait que les humains s’enferment mutuellement à double tour en avalant la clé dans cette pensée simpliste, étroite et rigide qui réduit l’identité à une seule appartenance exclusive figée plutôt que de concevoir l’identité comme un processus continu et fluide de construction et de transformation de soi au gré des expériences vécues tout au long du cheminement dans l’existence. Puisque le regard sur l’autre a le pouvoir de l’enfermer en le confinant dans une définition de lui-même, il a aussi le pouvoir de le libérer. Suivant Nietzsche, on dirait alors : On n’est pas, on devient.

      Marc Therrien

  • Jean-Pierre Gagnon - Inscrit 29 mars 2017 09 h 15

    Et l'enquête?...

    Je m'explique mal tous ces commentaires concernant le triste drame de St-Hilaire, la violence conjugale, alors que les conclusions de l'enquête de la Sûreté du Québec n'ont pas encore été dévoilées...