La révision du programme de sciences humaines ne doit pas être prise à la légère

«Les professeurs de sciences humaines au cégep sont bien outillés pour connaître les besoins des étudiants», plaident les auteurs de cette lettre.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Les professeurs de sciences humaines au cégep sont bien outillés pour connaître les besoins des étudiants», plaident les auteurs de cette lettre.

Lettre envoyée à la ministre Hélène David

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) travaille à la révision du programme de sciences humaines au collégial. Ce programme est le plus fréquenté du réseau collégial. À titre d’exemple, au cégep Édouard Montpetit, nous accueillons plus de 2000 étudiants en sciences humaines, ce qui représente environ 30 % de notre population étudiante totale.

La Direction de l’enseignement collégial public et privé (DECPP) a été mandatée pour mener ce projet à bien. Elle a commandé une étude dont les résultats ont été présentés l’automne dernier dans un document intitulé Le profil attendu par les universités de la part des diplômés du programme d’études préuniversitaires sciences humaines. Cette étude présente les résultats d’un sondage réalisé auprès des départements de sciences humaines, sociales et d’administration des universités québécoises. Rédigé avec l’objectif « d’établir le profil attendu par les universités de la part des diplômés du programme » (p. 4), ce document servira notamment au comité qui sera chargé d’examiner le programme actuel afin de faire des recommandations pour le réviser. Madame la Ministre, nous désirons vous faire part de certaines de nos réserves par rapport à ce document. Mis à part le mépris apparent que cette étude semble démontrer à l’égard de notre travail, nous sommes d’avis qu’elle n’est pas recevable et que la DECPP ne devrait pas en tenir compte dans la présente révision.

Une méthodologie insuffisante

Nous constatons que le taux de réponse à ce sondage est plutôt faible (34,47 %), ce qui est à notre avis plutôt inquiétant. Il l’est particulièrement pour les trois universités anglophones, où au total cinq répondants ont participé au sondage, ce qui représente un taux de réponse de 8,77 %. De plus, on ignore qui sont les répondants à ce sondage : professeurs, administrateurs, directeurs de département, secrétaires administratifs ? Quelle crédibilité ont les résultats lorsque la participation est sur une base volontaire ? Est-ce que les personnes répondant à ce sondage connaissaient bien le programme de sciences humaines ? Étaient-elles au courant des différents profils entre les cégeps ? Hélas, nous n’en avons aucune idée et seul l’auteur semble détenir ces informations pourtant essentielles à l’interprétation des résultats. En plénière lors d’une présentation le 4 novembre 2016 à Saint-Augustin-de-Desmaures devant les coordonnateurs de sciences humaines de la province, celui-ci a explicitement refusé de fournir ces informations en se réfugiant derrière la notion de confidentialité.

[…]

Le manque de valorisation de la formation en sciences humaines

Un autre problème important de l’étude est qu’elle considère comme homogène une population étudiante hétérogène. Pour entrer à l’université en sciences humaines, il n’est pas obligatoire de détenir un DEC en sciences humaines. Étonnamment, 92,86 % des répondants à ce sondage affirment que la personne détentrice d’un DEC d’un autre programme est en mesure de réussir ses études dans un programme universitaire en sciences humaines ou sociales. De plus, seulement 54,93 % des répondants estiment que le DEC en sciences humaines est celui qui prépare le mieux à l’université. Or, une partie des étudiants admis n’aura jamais bénéficié de cette formation, faute d’avoir obtenu un diplôme collégial en sciences humaines ! C’est un problème fondamental. Il aurait fallu à tout le moins que les répondants puissent faire la distinction entre les étudiants qui ont suivi cette formation et les autres. C’est une faute méthodologique de taille.

Des attentes imprécises, voire utopiques

Un profil d’étudiant est donc attendu, mais qu’en est-il réellement ? Plusieurs éléments du rapport montrent du doigt un problème qui n’a pas de lien direct avec la formation offerte en sciences humaines au cégep. La maîtrise de la langue et de la numératie sont nommées comme les problématiques principales chez les étudiants universitaires. Pourtant, ils ont bien réussi leurs examens de fin de secondaire. Des lacunes sont donc observées, mais est-il réaliste de pointer le réseau collégial comment étant le seul responsable de cette situation ? D’autre part, des savoirs-être tels l’ouverture, la curiosité, l’esprit d’entraide, le respect, l’éthique, l’engagement et la rigueur sont nommés comme étant essentiels à la formation des étudiants en sciences humaines. Nous sommes d’accord, ils sont importants et nous contribuons déjà à leur développement, notamment dans le cours porteur de l’épreuve synthèse en sciences humaines. Mais est-ce la seule responsabilité des cégeps ? […]

Une réelle mise en valeur

Les problèmes soulevés dans le document sont importants. Nous demandons à la DECPP de le considérer comme nul et de ne pas s’appuyer sur ses résultats dans la présente révision du programme des sciences humaines.

Les professeurs de sciences humaines au cégep sont bien outillés pour connaître les besoins des étudiants. La plupart d’entre nous détiennent une maîtrise ou un doctorat. Plusieurs font de la recherche. Nous reconnaissons qu’une solide formation en méthodologie est importante pour entreprendre des études universitaires. Mais cette méthodologie doit être particulièrement exemplaire lorsqu’on cherche à réviser un programme d’études à l’échelle provinciale. Il aurait été souhaitable et fondamental que la DECPP nous consulte en amont de ce chantier si important. […]


*Ont aussi signé cette lettre:

Voici la liste des cosignataires, tous rattachés au cégep Édouard-Montpetit: Christiane Mignault, professeure d’anthropologie ; Bruno Massé, professeur de géographie ; Hervé Genge, professeur de psychologie ; François Lalonde, professeur de psychologie ; Valérie Blanc, professeure d’histoire ; Daniel Ayala Camelo, professeur d’économie ; France L. Renaud, professeure d’économie ; Jean-Pascal Larin, professeur de sciences politiques ; Martin Geoffroy, professeur de sociologie et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux ; Jean-Nicolas Pépin, professeur de mathématiques ; Nathalie Malo, professeure d’économie ; Diane Bond, professeure de psychologie ; Louise Bourbonnais, professeure de psychologie ; Janie Duchesnau, professeure de psychologie ; Josée Fiset, professeure de psychologie ; Nathalie Fréchette, professeure de psychologie ; Annie Guillemette, professeure de psychologie ; Chantale Lavoie, professeure de psychologie ; Anne Leblond, professeure de psychologie ; Paul Morissette, professeur de psychologie ; Line Rainville, professeure de psychologie ; Emmanuelle Roy, professeure de psychologie ; Sabine Sèvre Rousseau, professeure de psychologie ; Jade Vandenbossche-Makombo, professeure de psychologie ; Diane Venne, professeure de psychologie ; Johanne Yorksie, professeure de psychologie ; Stéphanie Chatigny, professeure d’économie ; Éveline Bousquet, professeure d’histoire ; Lysanne Couture, professeure de sociologie ; Mikhaël Dupuis, professeur d’économie ; Marie Wright-Laflamme, professeure de sociologie ; Louis Roy, professeur d’anthropologie ; Manuel Sépulvéda, professeur d’anthropologie ; Louis Lafrenière, professeur d’histoire ; Luc Giroux, professeur d’histoire.

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