Le pragmatisme suédois

Scène de vie à Stockholm. La Suède s’en tire plutôt bien au chapitre des inégalités de revenus et du taux de pauvreté, écrit l’auteur.
Photo: Anna Bryukhanova Getty Images Scène de vie à Stockholm. La Suède s’en tire plutôt bien au chapitre des inégalités de revenus et du taux de pauvreté, écrit l’auteur.

Dans l’opinion publique et dans une partie de la recherche universitaire, il est avancé que la social-démocratie est menacée par la mondialisation et la concurrence mondiale. On dit, plus ou moins explicitement, que les régimes sociaux-démocrates, qui auraient connu leur apogée dans les années 1960-1970, sont aujourd’hui en déclin en raison de l’ouverture progressive des marchés et de la libéralisation dans le secteur financier. La croissance très importante des inégalités de revenu, lesquelles atteignent dans plusieurs pays de l’OCDE des niveaux sans précédent, tend à confirmer cette tendance.

Depuis plusieurs années déjà, de nombreux chercheurs et organisations internationales ont alerté l’opinion publique devant la croissance des inégalités. L’OCDE tout comme le FMI se sont même inquiétés de la hausse des inégalités pour les perspectives de croissance mondiale. Selon l’OCDE, les inégalités pénalisent la croissance, ce qui a pour effet de ralentir la mobilité sociale. En règle générale, dans les pays de l’OCDE, il n’est pas seulement question de pauvreté, mais aussi d’un décrochage de 40 % des plus pauvres. L’enjeu est ainsi fondamental.

La Suède, qui est toujours, en Occident, un modèle de référence en matière de social-démocratie et d’État providence, s’en tire, en termes relatifs, plutôt bien au chapitre des inégalités de revenus et du taux de pauvreté, même s’il est vrai qu’elle connaît une hausse des inégalités depuis les années 1990. La Suède fait globalement mieux dans ces domaines que la France, que l’Allemagne, que le Canada, que la moyenne des pays de l’OCDE, et bien entendu que les cancres que sont la Grande-Bretagne et les États-Unis. Elle réussit cet exploit tout en maintenant une forte croissance. En 2015, son taux de croissance a même atteint un insolite 4,1 %, soit près du double du taux du Québec.

Est-ce parce que la Suède est largement à l’abri de la concurrence mondiale qu’elle arrive à mieux résister à la tendance mondiale ? S’oppose-t-elle aux grands accords commerciaux ? Est-elle réfractaire à la mondialisation ?

Libéralisation des échanges

Dans les faits, la Suède est historiquement favorable aux processus de libéralisation des échanges. Elle soutient fortement l’ouverture des marchés, mais tout en insistant sur l’importance de maintenir un très important système de protection sociale. C’est parce qu’il existe toujours un consensus en Suède sur cette façon de procéder que le pays est l’un des plus généreux États providences au monde. Les dépenses sociales en Suède sont même, de nos jours, plus importantes qu’en 1960 ou 1970, c’est-à-dire à l’époque de l’apogée présumée du modèle suédois.

Le consensus en Suède est que ce n’est pas au travailleur de payer le prix de l’ajustement des entreprises à la concurrence mondiale, mais à la société tout entière. En effet, pour la majorité des Suédois, la meilleure façon d’affronter la concurrence mondiale consiste à faire jouer les mécanismes de solidarité sociale plutôt que de faire porter le poids de la mondialisation sur les plus vulnérables de la société.

Depuis les années 1950, avec l’introduction du modèle Rehn-Meidner, les syndicats en Suède concentrent leurs efforts sur l’obtention de bons salaires et de bonnes conditions de travail tout en ayant une préoccupation fondamentale pour maintenir la compétitivité globale des entreprises. Ce « pragmatisme à la scandinave » s’explique par le fait que les leaders syndicaux sont conscients de ce qui fait vivre les travailleurs.

Le pragmatisme suédois va encore plus loin. Depuis déjà plusieurs décennies, les Suédois acceptent l’idée que leur pays ne peut pas être compétitif avec de vieilles usines ou des méthodes d’une autre époque. Les Suédois — syndicats en tête — acceptent donc que les industries ou entreprises qui ne sont plus concurrentielles disparaissent. Il est admis que l’État ne vienne pas à la rescousse des canards boiteux, mais multiplie plutôt les efforts de formation et de requalification de la main-d’oeuvre. De cette façon, les entreprises les plus compétitives vont avoir accès à un nouveau bassin de main-d’oeuvre bien formée, ce qui renforcera davantage leur compétitivité sur les marchés mondiaux.

La Suède s’inquiète même des discours protectionnistes qui cherchent à ériger des barrières commerciales. Les politiciens suédois, mais également les dirigeants des grandes centrales syndicales, ont généralement une perception positive de la mondialisation des marchés. Comme l’a souligné Karl-Petter Thorwaldsson, le président de la plus importante centrale syndicale de Suède, LO, dans le contexte des manifestations en Europe au sujet de l’accord commercial entre le Canada et l’Union européenne, « l’AECG va ouvrir de nouveaux marchés et entraîner de nouveaux investissements. Des emplois seront créés ».

Les fondements de ce pragmatisme sont bien simples : une petite économie de près de 10 millions d’habitants ne peut atteindre ce niveau de prospérité sans exporter une grande partie de sa production et de ses services. Les exportations en Suède correspondent à 44 % de son PIB, ce qui est très élevé. Le pays se classe au 6e rang à l’échelle mondiale pour ce qui est de la compétitivité, et son taux d’activité est parmi les plus élevés de la planète, à 82 %. Pour les Suédois, la mondialisation est la condition de leur prospérité?; c’est elle qui a permis la mise sur pied de l’État providence. Une perspective, reconnaissons-le, bien différente du trumpisme ambiant !

Pour en savoir plus : conférence ce mercredi, 22 mars 2017, à 18 h, à l’ENAP, à Montréal, de Marie-France Raynault et Stéphane Paquin sur le développement durable et la richesse dans les pays scandinaves (www.geriq.com)

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 mars 2017 01 h 18

    Le ministre Carlos Leitão doit écouter!

    Je suis ravie de vous lire monsieur Stéphane Péquin. Votre article va à l'encontre de la politique néolibérale qui veut nous ramener à l'ère du capitalisme sauvage du 19e siècle, sans un système de protection sociale.
    «Le consensus en Suède est que ce n’est pas au travailleur de payer le prix de l’ajustement des entreprises à la concurrence mondiale, mais à la société tout entière. En effet, pour la majorité des Suédois, la meilleure façon d’affronter la concurrence mondiale consiste à faire jouer les mécanismes de solidarité sociale plutôt que de faire porter le poids de la mondialisation sur les plus vulnérables de la société.» Quelles belles paroles. J'espère que nos élus qui favorisent l'austérité sont à l'écoute.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 mars 2017 13 h 52

      Malheureusement, la moitié des outils se trouve à Ottawa...

  • Jacques Lamarche - Abonné 22 mars 2017 05 h 11

    Du pragmatisme ou de la solidarité!

    Ce modèle essentiellement fondé sur le sens de la solidarité, où le patronat et les syndicats partagent une même vision du progrès et la distribution des profits, est aux antipodes de celui qui, ici comme aux Etats-Unis, mine la social-démocratie et nourrit les pires préjugés envers les plus démunis et aussi les plus nantis!

    Qu'il en faudrait des témoignages comme le vôtre, monsieur, pour combattre ce vent dominant qui laisse croire qu'il y a d'un côté les bons, de l'autre les méchants!

    Toutefois, il apparaît que l'unité peut plus facilement être trouvée si le pays jouit d'une forte identité et d'un territoire peu peuplé!!! À l'échelle d'un continent est plus malaisée la construction d'une même façon de penser! A moins que ce pays soit, telle la Chine, dirigé par une idéologie!!

    • Jacques Patenaude - Abonné 22 mars 2017 11 h 51

      Le modèle suédois tel qu'il nous est présenté dans cet article a été étudié dans les années '90. En grande partie le Programme mis au point par Jacques Parizeau s’inspirait de ce modèle. Malheureusement les Libéraux ont progressivement démantelé tout cela. Tout ceci semble depuis ce temps avoir été oublié tant à gauche qu'à droite..

  • Bernard Terreault - Abonné 22 mars 2017 09 h 14

    Comment font-ils ?

    Comment font-ils pour être si sages et si solidaires ? Une gauche réaliste, des capitalistes pas exagérément gloutons, et tout le monde prêt à travailler fort plutôt que de se fier sur des combines ou des privilèges.

  • François Beaulé - Abonné 22 mars 2017 09 h 19

    Et l'irréalisme politique des Québécois

    C'est bien que l'École nationale d'administration publique vante les vertus de la Suède. Cependant, pour cesser de regarder la Suède avec envie et de passer à l'action, il faudrait un parti social-démocrate au pouvoir à Québec.

    Alors que le PQ a été une coalition gauche-droite pour l'indépendance. Et que Québec Solidaire est de la gauche radicale anti-capitalisme qui n'a que peu à voir avec le socialisme à la suédoise.

    Sans parti qui met de côté les structures politiques du Québec pour se faire le plein défenseur de la social-démocratie, la Suède ne peut être pour les Québécois qu'un rêve inatteignable.

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 22 mars 2017 13 h 42

      En Suède, la pratique économique décrite dans l'article de monsieur Paquin continue de fonctionner peu importe qu'une coalition de "gauche" ou de "droite" soit au pouvoir.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 22 mars 2017 09 h 57

    Plus néo-libéral que ça tu meurs !

    Ce texte est un véritable concentré des méthodes et des objectifs néo-libèraux avec le voile d'illusions habituelles qui vont avec. ( par exemple : les syndicats partagent une même vision du progrès et la distribution des profits )
    Finalement si ça 'marche si bien' en Suède c'est parce que ce pays est, du point de vue néo-libéral, un peu en avance sur les autres ! La sociale-démocratie à la suédoise ressemble à s'y méprendre à un cache sexe de la solidarité dans la dérèglementation totale " . C'est ce qui attend la France si E Macron est élu.
    Pierre Leyraud

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 22 mars 2017 13 h 44

      C'est quoi le "néo-libéralisme" que vous décrivez comme un monstre?