Famines, guerres et vente d’armes: et l'humain?

«Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada», soutient l'auteur.
Photo: John D. McHugh Agence France-Presse «Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada», soutient l'auteur.

De nombreux médias nationaux et internationaux font présentement état de famines ou de menaces de famine touchant des pays de la corne de l’Afrique et le Yémen, pays qui en est séparé par le golfe d’Aden. L’Organisation des Nations unies vient de lancer un cri d’alarme à ce propos. La longue sécheresse sévissant depuis des années dans la région est bien entendu incriminée. Cependant, Rony Brauman, directeur d’études à la fondation Médecins sans frontières, déclarait récemment, avec raison : « La famine n’est pas un phénomène naturel, comme il l’a longtemps été dans le passé et comme il le demeure dans les mémoires. La famine est un phénomène fabriqué par l’homme, dans des conditions particulières. […] Ce sont d’abord les conflits, les déplacements de population et la prédation politique qui sont à l’origine de ces famines. »

Parmi les pays touchés, la Somalie, le Soudan et le Yémen, trois des sept pays qui ont été visés par un décret anti-immigration émis par le gouvernement Trump, lequel considère ces pays comme une source potentielle de terroristes. Un décret qui a fait la une des médias nationaux et internationaux et qui a entre-temps été invalidé par un juge fédéral américain.

L’année précédente, le premier ministre canadien nouvellement élu accueillait, de son côté, des milliers de « réfugiés syriens » sauvés d’un désastre humanitaire causé par un terrible conflit. Une image qui, de prime abord, contraste avec celle de son homologue américain. Toutefois, la même année, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Trudeau autorisait la vente d’appareils militaires à l’Arabie saoudite, un contrat qui rapportera à l’industrie canadienne plusieurs milliards de dollars. Cela étant dit, selon le rapport 2015 du ministère canadien des Affaires mondiales sur les exportations de marchandises militaires, l’Arabie saoudite était déjà l’une des destinations principales (14,1 %) des ventes de matériel militaire canadien autorisées par la loi. On peut également lire sur le site Internet de ce ministère que le Yémen est également une destination des exportations militaires, mais pour un montant déclaré (32 000 $) qui se situe bien en deçà de celui de son proche voisin dans la péninsule Arabique, qui représentait en 2015 la seconde destination en matière de valeur exportée (95 640 705 $).

Ce ministère précise, encore et toujours sur son site Internet, qu’en vertu des lignes directrices de la politique de contrôles à l’exportation approuvées en 1986 par le cabinet, le Canada contrôle rigoureusement les exportations de matériel militaire vers les pays « qui sont engagés dans un conflit ou risquent de l’être sous peu ».

Des milliers de morts

Pourtant, les diverses exactions commises par l’État saoudien sont nombreuses, selon Amnistie internationale, non seulement à l’intérieur de ses frontières (tortures et mauvais traitements, exécutions injustes et secrètes, détention arbitraire), mais également au Yémen. Une coalition menée par l’Arabie saoudite est responsable, selon les Nations unies, depuis son entrée en guerre au Yémen en mars 2015, de milliers de morts parmi la population civile de ce pays d’environ 25 millions d’habitants. La situation y est apparemment désastreuse pour les populations qui subissent des « violences politiques, mafieuses et djihadistes », comme le soulignait il y a quelques mois Louis Imbert, journaliste au Monde.

Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies, des dizaines de milliers de personnes auraient fui le Yémen en traversant la mer Rouge pour se rendre dans un des pays de la corne de l’Afrique. Plus encore ont pris le chemin inverse. Et beaucoup sont morts noyés durant cette traversée souvent périlleuse. Pour ceux qui atteignent la côte yéménite, le calvaire ne fait que commencer, vu l’insécurité et la guerre qui y règnent, une situation qui ouvre la voie à de multiples exactions. Ainsi, selon l’organisation onusienne, des millions de personnes sont menacées par la famine et ont urgemment besoin d’une assistance humanitaire.

À la lumière de ces événements, qui ne datent pourtant pas d’hier et qui auraient dû être pris en compte dans l’évaluation du contrat avec l’Arabie saoudite, il semble impertinent et incohérent pour un pays comme le Canada, grand défenseur des valeurs démocratiques, d’avoir autorisé la vente de matériels militaire à des pays qui sont en guerre depuis plusieurs années. Plus globalement, quel sens peut-on encore donner à la Déclaration universelle des droits de l’homme (dont le Canada est l’un des concepteurs) et, plus localement, à la Charte des droits et libertés ?

Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada. La logique économique et financière a pris le dessus. Et une fois de plus, en désespoir de cause, la crise humanitaire guidera l’action. Aux dépens de la liberté des peuples.

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 mars 2017 01 h 56

    L'hypocrisie du Canada est proverbiale!

    L'hypocrisie du Canada en matière de la vente d'armements à l'Arabie saoudite est proverbiale. Le Premier ministre devrait avoir honte, lui qui parle toujours des «valeurs canadiennes» et des temps ensoleillés.
    Le Canada devrait avoir honte que la famine se poursuive dans ces trois pays: le Yémen, la Somalie et le Soudan, sans pour autant que notre gouvernement soulève son petit doit pour aider!

    • Pierre Fortin - Abonné 18 mars 2017 11 h 50

      Qu'il est loin le temps où le Canada se portait fièrement à la cause de la paix dans le monde et où ses interventions de médiateur méritaient le respect unanime. Ce temps est révolu et le Canada contribue désormais, au moins politiquement, à l'aggravation des divers conflits sur la planète. Bryan Mulroney s'élevant contre l'appartheid ou Jean Chrétien refusant l'intervention en Irak sans l'approbation du Conseil de sécurité de l'ONU restent les derniers souvenirs de cette époque éteinte.

      Le Canada aura cédé à l'influence des lobbies de la guerre et troqué son prestige et sa réputation sans autre considération que la poursuite des bonnes affaires.

      Déchéance honteuse !

    • Marc Therrien - Abonné 18 mars 2017 21 h 14

      Peut-être faut-il que le Canada se remette aussi du traumatisme du général Dallaire? En attendant de guérir pour savoir comment être et agir autrement qu'un agent de la paix impuissant, il se protège en se "collant l'épaule sur ses alliés", car "we all need someone we can lean on". (dans Let it bleed par Mick Jagger and the Rolling Stones).

      Marc Therrien

  • Fernand Laberge - Abonné 18 mars 2017 09 h 20

    Peu d'espoir...

    Il y a longtemps que ce sont les marchands d'armes plutôt que les États qui dictent ces décisions. Les équimenties militaires le disent ouvertement : ils n'ont pas à considérer les droits ou les facteurs humanitaires dans leurs décisions.

    L'actuel débat lancé par Trump au sujet de la «juste part» des pays de l'OTAN à la défense collective (lire : acheter plus d'armes des équipementiers) n'est pas différent, quitte à couper, par exemple, l'aide alimentaire aux élèves défavorisés pour trouver l'argent comme suggéré dans la proposition de budget étatsunien.

    La décence voudrait cependant que les dirigeants n'enrobent pas cette soumission d'un discours servilement absurde («Par nos relations commerciale avec l'Arabie saoudite, nous ferons avancer les droits humains», dit un certain premier ministre).

    Fausse noblesse qui fait ensuite appel à la charité publique (pourtant déjà surtaxée par les budgets militaires) pour contrer les famines ou accueillir des réfugiés, non sans susciter d'autres dangereuses tensions.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 mars 2017 15 h 55

      Trump se garde bien de parler des retombées des dépenses de l'OTAN sur l'économie américaine...

    • Pierre Fortin - Abonné 19 mars 2017 10 h 55

      « " Par nos relations commerciale avec l'Arabie saoudite, nous ferons avancer les droits humains " », dit un certain premier ministre ».

      Non seulement il s'agit d'un " discours servilement absurde ", mais il cache très mal une complicité canadienne dans les crimes de guerre perpétrés au Yémen.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 mars 2017 09 h 52

    … de pauvreté, hélas !

    « Nous vivons une période plutôt sombre où le respect de la dignité humaine n’est plus une priorité pour le Canada. La logique économique et financière a pris le dessus.» (Patrick Cloos, professeur, Faculté arts et sciences, U Mtl)

    De cette citation, douceur double + une :

    A Autrefois, de sensibilité humanitaire, on donnait beaucoup de $$$ pour aider un asiatique, et un africain, à se libérer du monde de la sécheresse, de la pauvreté, voire même de la guerre ;

    B De ce jour d’aujourd’hui vers demain, on donne beaucoup plus d’argent, mais, de la sécheresse, pauvreté et guéguerre augmentant sans cesse, les victimes sont plus nombreuses de telle manière que l’aide qui leur sont apportée demeure comme désuète ou sans effet, et ;

    C De la « logique économique et financière », une logique ancestrale pas loin de celle de la guerre, de la sécheresse ou de la pauvreté (« là où on vendait et vend le pauvre pour une paire de sandales » ?!?), on-dirait que le problème, par exemple, de la « pauvreté » relève moins de l’aide financière-humanitaire, toujours disponible ?, que de la Justice déshumanisante ou douteuse !

    De ce qui précède, cette fascination :

    Si la logique économique, finançant guerre et sécheresse et remplaçant aide humanitaire, poursuit ses objectifs (mondialisation, fluctuation ou stabilisation pécuniaires des marchés … .), et ce, en dehors de l’équité-justice, le monde de la pauvreté (A) risque d’élargir-enrichir l’horizon de pauvreté et …

    … de pauvreté, hélas ! - 18 mars 2017 –

    A : Est-il de sagesse d’oser penser que la pauvreté sans justice ni équité fait, comme toujours ou selon, vivre ou survivre le monde de la richesse ? BRrrrrrrrr ?!?