Les «fintechs» pour se libérer de l’oligarchie financière

On fonde sur la technologie «blockchain» de nombreux espoirs, parfois plus ou moins justifiés.
Photo: Chris Young La Presse canadienne On fonde sur la technologie «blockchain» de nombreux espoirs, parfois plus ou moins justifiés.

Les mouvements Occupy qui ont essaimé aux quatre coins du monde à la suite de la crise financière de 2008 ont avancé une hypothèse qui, depuis lors, n’a cessé de se vérifier. La dette n’est pas qu’une relation comptable : c’est aussi un rapport politique d’assujettissement. Le monde de la finance agit comme une machine extractive qui, par le moyen d’une chaîne d’options et de produits dérivés, nous isole en tant que sujet-débiteur et nous dépouille imperceptiblement de notre avenir, tout en tenant l’économie-monde dans une sorte de transe consumériste. Qui, dans ce contexte, aurait pensé que la réappropriation de notre capacité d’agir collectivement passerait par les moyens proprement spéculatifs de la finance ?

Nous assistons depuis quelque temps à l’émergence d’une série d’initiatives qui, sur la base de la technologie blockchain, sont en train de redéfinir le paysage financier. Blockchain, c’est un grand registre comptable automatisé et cryptographique. C’est le Web 3.0, un « Internet de la valeur » qui permet de procéder de manière sécuritaire à toute sorte de transactions, monétaires ou autre, par l’entremise de « contrats intelligents ». Bitcoin constitue la première expression de blockchain, mais de multiples autres usages sont possibles et restent à inventer. On fonde sur blockchain de nombreux espoirs, parfois plus ou moins justifiés. Il apparaît comme l’horizon ultime de la transparence informatisée, le nouveau vecteur des promesses de gouvernance automatisée et immunisée contre la corruption. Un outil qui permettrait, par exemple, comme le suggère l’ambitieux projet Bitnation, de remplacer la politique par les lignes de code (un grand rêve libertarien, s’il en est). George Samman, consultant en crypto-monnaie auprès d’institutions financières, résume ainsi la situation : « Si vous voulez une blockchain, identifiez les situations où une transparence totale est requise. »

On imagine bien comment cette technologie peut servir à consolider et à alléger le fonctionnement des institutions financières déjà existantes, et de nombreuses grandes banques sont déjà sur le coup. En 2016, elles auraient investi pas moins de 2 milliards de dollars dans cette voie. Parallèlement, la gouvernance mondiale est elle aussi de la partie. À titre indicatif, le World Government Summit, qui s’est tenu du 12 au 14 février 2017 à Dubai, en a fait un de ses principaux sujets d’étude, formulant l’idée d’un futur hyper-connecté sur la base d’un « Internet des accords » s’appuyant sur la chaîne de blocs cryptographique.

Montréal aussi

Le Montréal entrepreneurial cherche lui aussi à prendre ce virage vers les fintechs qui incluent des plateformes de prêts interpersonnels (p2p), des applications d’épargne automatisée et des formes créatives de socio-financement par actions (equity crowfunding). C’est ce dernier modèle qui fut adopté pour la création d’une nouvelle banque canadienne éco-solidaire d’investissement responsable, appelé Impak Finance. La campagne de financement lancée en janvier par le Cinéma du Parc mise, pour sa part, sur l’émission d’obligations communautaires remboursables avec intérêts. Assiste-t-on à une démocratisation de la finance ? C’est peut-être trop dire. Mais nul doute que la possibilité d’investir dans des projets qui nous tiennent à coeur semble soudainement plus facile à envisager.

L’intérêt proprement politique de ces nouvelles technologies financières que blockchain rend possibles réside cependant ailleurs, c’est-à-dire dans son potentiel de décentraliser la finance par l’entremise d’une prolifération d’« organisations autonomes distribuées » (connues sous le sigle anglais DAO) qui peuvent émettre leur propre crypto-monnaie. En fait, dans la foulée de Bitcoin, c’est le concept même de la monnaie qui est sur le point de connaître une profonde mutation. À titre d’exemple, on peut très bien concevoir des monnaies numériques qui se dévaluent automatiquement selon certaines modalités. Elles font ainsi obstacle à la thésaurisation (l’accumulation de liquidités sommeillant dans des comptes bancaires). On parle en ce sens de commoneyism.

Peut-on rêver du jour où, adoptées à plus grande échelle, ces crypto-monnaies deviendront les vecteurs de nouveaux arrangements collectifs capables de tenir tête à l’oligarchie bancaire néolibérale et son arme de prédilection, la gestion par la dette ? Est-ce que les DAO ainsi constituées réussiront à réclamer une part de l’invraisemblable richesse concentrée entre les mains de quelques-uns ? Tel est le rêve caressé par l’Economic Space Agency et d’autres « hacktivistes », penseurs et groupes qui ont décidé de relever le défi d’une finance collaborative et « anti-extractiviste ».

Jamais l’adage cyberpunk de l’écrivain William Gibson n’aura autant été à l’ordre du jour : « Le futur est déjà là, mais il est inégalement distribué. » Il ne tient qu’à nous de nous le donner en partage, autrement.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version d’un article paru dans la revue RétroProjecteur 2016-2017, numéro hors série.
7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 mars 2017 01 h 28

    Il faudrait révolutionner la pensée égoïste des grandes sociétés!

    Je doute fort que la technologie puisse nous amener la distribution équitable de la richesse. Il ne faut pas oublier que huit personnes détiennent la richesse de la moitié de la population planétaire! Il faudrait révolutionner la pensée égoïste des grandes sociétés pour qu'elles arrêtent d'accaparer toutes nos ressources. Avant de programmer les ordinateurs, il faudrait changer d'abord l'idéologie mercantile des propriétaires!

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 mars 2017 08 h 55

      Les bitcoin sont reconnues comme un haut lieux de blanchiment d'argent et de spéculation outrancières. Vous avez bien raison Mme Alexan les technologies ne règlent rien. Ce ne sont que des outils, tout dépend entre quels mains elles sont. Un marteau peut servir à démolir autant qu'à construire.

      Un algorithme n'est que la photocopie de la pensée de celui ou de ceux qui le développe. Tout dépend alors du biais idéologique de celui ou ceux qui le programme.

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 mars 2017 09 h 09

      Petit ajout,

      Le texte dans son charibabia politique est nettement libertariens. Il prétend s'opposer au néolibéralisme. Le néolibéralisme n'est somme toute que le partie économique de l'idéologie libertarienne. Maxime Bernier se réclame de ce courant.

    • Clermont Domingue - Abonné 14 mars 2017 17 h 44

      J'aime vos interventions madame.Plutôt que de chercher à nous libérer de l'oligarchie financière par les *fintechs*je pense qu'il faut d'abord faire la distinction entre dette PRIVÉE et dette PUBLIQUE .Cette distinction faite, nous devrions voir la dette publique comme une solution et non un problème.

      L'État doit fournir des services à sa population et emprunter pour ce faire, si nécessaire.

      Si les fonds viennent à manquer, faudrait-il punir les pauvres ou imposer davantage les millionnaires?

      Il me semble que la monnaie actuelle est un bon moyen de distribution à la condition que les dirigeants politiques servent le bien commun et non l'égoïsme des puissants.

  • Michel Blondin - Abonné 14 mars 2017 12 h 20

    L'économie qui n'en n'est pas une.

    La valeur de l'argent est celle qui lui est donné par le plus grand nombre; concept vaporeux qui fonde pourtant toute l'économie.

    Vue de cet angle, l'économie n'est pas une science. Elle profite qu'au petit nombre et engendre l'anarchie pour le grand nombre.

    Il est temps de procéder à un changement de paradigme. Comment?
    Je crois que cela va venir par la recherche des mathématiques applicables.

    Une nouvelle façon de voir la chose comme Blaise Pascal à révolutionner les probabilités qui ne cessent de modifier notre monde.

    Il reste que la science peut combattre le despotisme des jeux des systèmes économiques. Ces recherches me semblent fondamentales et les risques de dérappages énormes.

  • Erik Bordeleau - Inscrit 14 mars 2017 14 h 46

    Des coopératives pour le 21ème siècle

    Petites précisions:

    La technologie n'est certainement pas une fin en soi. La question c'est plutôt: quelles nouvelles formes d'organisation collective sont rendues possible par l'émergence de blockchain? Tout reste à inventer.

    Les libertariens sont effectivement bien présent dans le domaine des crypto-monnaies. Il n'en tient qu'à nous de leur couper l'herbe sous le pied.

    Bitcoin n'est que la 1ère expression de la technologie blockchain (et pas la plus recommendable, pour différentes raisons, dont sa consommation énergétique désastreuse). Elle est déjà en partie dépassée. Il existe des centaines de crypto-monnaies. Pluiseurs ne sont que des appâts pour spéculateurs, mais certaines sont véritablement originales (je pense au projet steemit.com par exemple). Les États aussi s'apprêtent à sauter dans l'arène: la Chine planche sur sa propre crypto-monnaie, le Canada apparemment aussi.

    Sur la Chine: https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-02-23/pboc-is-going-digital-as-mobile-payments-boom-transforms-economy

    Aperçu du marché des crypto-monnaies: https://coinmarketcap.com/

    Une fenêtre d'opportunité historique s'ouvre devant nous. Le projet d'Economic Space Agency (www.ecsa.io) est une alternative radicale dans le paysage crypto-économique. Imaginez un écosystème alter-financier composé d'une multitude de crypto-monnaies programmées de manière à exprimer les valeurs des collectifs émetteurs (principe de "self-issuance"). C'est une nouvelle vision coopérative pour le 21ème siècle, une tentative pour se déprendre peu à peu du régime homogénéisant de l'équivalence généralisée (la fameuse loi du marché). Place à l'expérimentation!

    • Clermont Domingue - Abonné 14 mars 2017 17 h 21

      Ambitieux, mais trop complexe.Les plus futés pourront satisfaire leur égoïme, mais les autres??