Dépasser le simple «saupoudrage» des femmes dans l’histoire

Le sexisme systémique est en effet encore réellement présent dans la façon d’écrire l’histoire en général, pas seulement celle des femmes.
Photo: iStock Le sexisme systémique est en effet encore réellement présent dans la façon d’écrire l’histoire en général, pas seulement celle des femmes.

L'article de Jean-François Nadeau « L’histoire invisible des femmes », paru le 4 mars dernier, est venu souligner le fait que la reconnaissance et la place des femmes dans l’histoire, mais aussi dans la société, sont loin d’être gagnées et valorisées de manière juste. La question soulevée dans son texte, celle d’une écriture de l’histoire qui serait différente, pour mieux parler des femmes, apparaît tout à fait légitime. […] Seulement, il nous semble que la présentation individualisée de cinq femmes — Éva Circé-Côté, Harriet Brooks, Ethel Stark, Albertine Lapensée et Eva Tanguay — dans le dossier « Les grandes oubliées » vient en quelque sorte contredire cette volonté de « considérer l’histoire des femmes autrement », comme le plaide Micheline Dumont.

Si l’on part de cette prémisse du primat de l’individu et de l’intention de la déconstruire dans l’écriture historienne, la présentation de la destinée exceptionnelle de quelques femmes vient-elle pallier leur invisibilisation dans l’histoire ? Et surtout, n’assistons-nous pas ici au placage de la même rhétorique, c’est-à-dire celle de la révélation, celle des grands hommes héroïques, des destinées qu’on croit uniques, ou qu’on considère comme porteuses du changement historique ? Peut-on en arriver à dépasser ce simple « saupoudrage » des femmes dans l’histoire ?

Révéler uniquement des figures « marquantes » ne permet pas de faire la lumière sur les rapports sociaux de pouvoir qui ont confiné les femmes dans la sphère du privé, en dehors des structures politiques et publiques, ni de mettre en avant la capacité d’agir de celles qui ont eu des vies plus « ordinaires ». D’autant plus que les femmes le plus souvent nommées dans cette approche sont des femmes blanches issues de milieux privilégiés. Il faut arrêter de faire l’histoire des femmes en les considérant comme l’ingrédient oublié d’une recette ! Trop souvent on a ajouté sporadiquement quelques visages féminins pour tenter de combler une trame historique largement incomplète.

L’enjeu de la représentation

Malgré la montée, depuis les années 1970 et surtout 1980, de la recherche féministe sur les femmes comme champ autonome et valide dans les universités, la transposition de ces savoirs dans la sphère de l’écriture et de l’enseignement de l’histoire reste encore plutôt limitée. Le récent rapport sur l’égalité entre les sexes à l’école produit par le Conseil du statut de la femme souligne d’ailleurs la sous-représentation des figures féminines dans les programmes d’enseignement, tant au primaire qu’au secondaire. Qui plus est, une analyse plus en profondeur des agents féminins qui sont représentés dans les programmes montre qu’ils demeurent confinés à des événements précis (par exemple le droit de vote) ou à des rôles stéréotypés et passifs (par exemple l’accent mis sur la fécondité et la fonction reproductive des Filles du Roi). D’un point de vue statistique, la proportion de femmes dans les contenus d’apprentissage est dérisoire. Sur plus de 500 éléments de connaissance à maîtriser dans le cours d’histoire nationale (Progression des apprentissages, 2011), seuls 27 éléments font référence directement à des personnages féminins.

Cependant, bien au-delà de cette présence quantitative des femmes dans l’histoire, dans son enseignement, il y a l’enjeu de leur représentation. La manière avec laquelle on les décrit est encore plus importante et essentielle que leur fréquence d’apparition. L’historienne Nadia Fahmy-Eid soulignait en 1997 que, jusqu’au milieu du XXe siècle, la mémoire sociale et historique des femmes a été restreinte dans la sphère du privé, de la famille, bref dans des représentations liées uniquement à des rôles traditionnels. Vingt ans plus tard, est-ce que le fait de mentionner quelques figures d’exception, dans le contexte entourant une journée qui sert à se rappeler que les femmes ont encore besoin de lutter et que rien n’est encore gagné, vient corriger cette situation ? C’est peut-être un premier pas inévitable, une étape de base à franchir, disons. C’est là un moyen d’exposer des femmes qui, au moins, ont eu la possibilité de dépasser des cadres normatifs et des obstacles.

Sans enlever quelque mérite à ces femmes, le fait de s’attarder de façon restreinte à leurs accomplissements individuels ne permet toutefois pas une réflexion nécessaire et fondamentale sur l’oppression patriarcale et les contraintes sociales vécues dans la longue durée. Le sexisme systémique est en effet encore réellement présent, même inconsciemment, dans la façon d’écrire l’histoire en général, pas seulement celle des femmes.

En terminant, il serait peut-être pertinent de souligner que le fait d’employer le terme « Journée internationale de “la” femme » paraît justement rendre manifeste cette tendance à individualiser et homogénéiser les vécus, les réalités et les expériences pourtant multiples des femmes. Il serait temps d’en finir avec cette rhétorique de « l’exceptionnalisme » — que l’on observe à d’autres moments dans l’année, par exemple lors du Mois de l’histoire des Noirs. Il est plus que nécessaire de dépasser le simple constat que les femmes et les autres groupes opprimés ont été oubliés, invisibilisés, dans l’histoire : il faut comprendre et expliquer comment s’est faite leur intégration, même partielle, et surtout comment la faire, maintenant, à l’aune des paradigmes féministes et de genre.

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