Vers un retour des écoles de métiers?

Les sciences humaines et sociales en général n’ont plus la cote aujourd’hui, affirme l'auteur. 
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les sciences humaines et sociales en général n’ont plus la cote aujourd’hui, affirme l'auteur. 

Avant même la date limite des inscriptions et à la grande surprise du corps enseignant, la direction du cégep Bois-de-Boulogne a décidé, d’une manière pas très courageuse, pour ne pas dire mesquine, de fermer son programme Art, lettres et communications. Et sur quel critère se sont-ils appuyés pour justifier une pareille décision ? Celui de la rentabilité, ce nouvel étalon de mesure qu’utilisent de plus en plus d’administrateurs pour décider du sort des différents programmes dans nos établissements d’enseignement.

Simple fait divers dans le merveilleux monde de l’éducation ? Absolument pas. Il s’agit là d’une tendance de fond, d’un sentiment négatif qui se manifeste à des degrés divers dans les pays industrialisés à l’endroit d’un certain nombre de disciplines dorénavant considérées comme inutiles et non rentables par une poignée de fonctionnaires et d’administrateurs.

Par exemple, en 2015, Le Monde nous apprenait que, faisant suite à la recommandation du ministère de l’Éducation supérieure, 26 universités japonaises auraient décidé de fermer leurs départements de sciences humaines et sociales. Ici aussi, la raison invoquée pour justifier cette décision portait sur l’inutilité de ces disciplines. La même année, Le Devoir nous révélait que des cours seraient abolis par centaines dans différentes universités québécoises. Ainsi, à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, on était censé d’abolir d’une manière graduelle jusqu’à 250 cours. Quelque 100 cours auraient déjà été supprimés à la Faculté des arts de l’Université McGill. À l’Université Laval, 20 cours auraient été retranchés au Département de langues, linguistique et traduction et 7 cours au Département des sciences historiques, etc.

Les sciences humaines et sociales en général, tout ce qui concerne l’art, la littérature, l’histoire et la philosophie, toutes ces disciplines qui ont à coeur de sonder les profondeurs de l’âme humaine dans ses différentes manifestations n’ont plus la cote aujourd’hui. Le fait que certains s’amusent à les qualifier de « sciences molles » est d’ailleurs tout à fait révélateur du degré d’ignorance dans lequel sont plongés ces fins observateurs et du degré d’aliénation dont ils sont atteints. À leurs yeux, la réalité ne devrait se jauger qu’à l’aune de ce qui est rentable, efficace, objectif ou utile, quitte à concevoir l’être humain comme un outil vivant, sorte de courroie de transmission qui aurait comme fonction première de servir un système dépersonnalisé ou, si vous voulez, de faire rouler une économie qui a de plus en plus comme fin première de se suffire à elle-même.

Gérer comme une entreprise privée

En 2010, le réputé biochimiste américain Gregory A. Petsko écrivait une lettre ouverte à George M. Philip, le recteur de l’Université d’État de New York à Albany, à la suite de la décision de ce dernier de fermer les départements de français, d’italien, de russe, d’études classiques et de théâtre dans son établissement. Dans cette lettre ayant pour titre A Faustian bargain, il fait la leçon au recteur en lui expliquant, sur un ton ironique mais tellement brillant, ce qu’est fondamentalement une université. « Vous ne pouvez pas être une université sans avoir un programme de humanities prospère et florissant », lui dit-il. Abolir tous ces programmes pour des raisons de rendement, de coûts et d’efficacité, c’est le comportement de quelqu’un qui gère une université à la manière d’une entreprise privée. Dans sa lettre, Petsko va jusqu’à demander à George M. Philip de cesser de revendiquer le titre de recteur et de plutôt qualifier son établissement d’enseignement d’école de métiers s’il ne parvient pas à comprendre de pareilles évidences.

Mais le passage le plus intéressant de cette lettre ouverte, à mon avis, c’est lorsque Petsko parle de son parcours personnel et de l’importance que ses études humanistes ont pu avoir sur sa carrière scientifique : « De tous les cours que j’ai suivis au collège et à l’université, ceux dont j’ai bénéficié le plus dans ma carrière en tant que scientifique sont les cours en études anciennes, en histoire de l’art, en sociologie et en littérature anglaise. Ces cours ne m’ont pas seulement donné la possibilité de mieux apprécier ma propre culture, ils m’ont appris à penser, à analyser et à écrire clairement et correctement. Pas un seul de mes cours de sciences n’en a fait autant. » Lui qui, au moment de publier cette lettre ouverte, écrivait depuis dix ans une chronique mensuelle sur le thème de la science et la société, il affirme que, s’il a pu livrer des réflexions et des analyses que bien des gens considèrent comme pertinentes et éclairantes, c’est grâce à son bagage de culture générale et à son amour pour les arts.

Devant ce qui se joue actuellement dans notre système d’éducation, peut-être devrions-nous demander à Gregory A. Petsko d’écrire une pareille lettre aux recteurs de nos différentes universités, à certains directeurs qui gèrent à la petite semaine nos collèges et autres établissements scolaires, sans oublier la direction du cégep Bois-de-Boulogne…

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12 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 9 mars 2017 07 h 15

    Il faudra bien autre chose

    Si l'empire capitaliste a su si facilement nous assujettir, c'est qu'il a récupéré et anéanti le pouvoir de subversion des arts et de la philosophie.

    Aujourd'hui, les «artistes» les plus populaires sont milliardaires et se promènent en jet. Ils n'ont de cesse de se répandre dans les médias à sensation pour exposer leur vie dans de somptueuses villas ou des «resorts» de haut luxe. Rien ne nous est épargné de leur vécu d'artiste pour permettre à chacun de vivre par procuration une vie pleinement satisfaisante. Les artistes et les vedettes du sport sont devenus les principaux outils de récupération des masses par l'empire capitaliste. « The Power of the Dream » comme l'a si bien chanté Céline Dion.

    L'ancien président des États-Unis et amateur de littérature, Barack Obama, vient de signer un contrat de 60 millions pour écrire comment son « Yes we can » a mené les Américains nulle part sinon au « Make America Great Again » de Donald Trump. Voilà à quoi servent les discours parlés et écrits de cet homme brillant. Et du peu d'emprise sur le réel de la littérature en général.

    Ce n'est certainement pas vous, Réjean Bergeron, professeur de philosophie de cégep, ni vos distingués collègues, professeurs d'université, qui ferez la preuve de votre rôle dans la moindre modification de la trajectoire emprunté par le capitalisme pour faire de la Terre sa possession et de l'Homme son jouet. Après vous avoir offert des positions si confortables que vous vous êtes endormis, le système n'a plus besoin de vous. Allez ouste ! C'est tout ce que vous méritez.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 9 mars 2017 17 h 35

      Admettons. On fait rien ? Ou on devient tous des Diogènes, Socrate ayant suffisament bu sa ciguë ? Car il est mort, ouste !
      Le cynisme a bien son charme, tout grossier et contestataire qu'il soit, mais je préfère de loin, la réplique poétique et joyeuse d'une Véronique Côté (La vie habitable) à la déprime interminable de tous les pessimistes qui n'en finissent plus de mourir leur vie dans la dignité du désespéré.
      Moindrement qu'on est honnête et humain, on cherche du sens, des arts et de la beauté.

  • Murielle Tétreault - Abonnée 9 mars 2017 08 h 45

    Apres les écoles de métiers ,les écoles militaires

    C'est tout le système d'éducation qu'il faut revoir. On ne peut pas enseigner la philosophie et la littérature à des personnes analphabètes.Or les nouvelles méthodes d'enseignement ne conviennent pas pour une grande partie des élèves qui ne peuvent pas lire et écrire convenablement à la fin de leur secondaire. Il ne faut pas être surpris que les humanités soient désertées.
    Ce dont j'ai le plus peur, c'est que beaucoup de ces jeunes soient des candidats pour les écoles militaires qui s'en doute vont pousser comme des champignons dans un proche avenir .Pas besoin de savoir penser pour obéir aux ordres, je crois que c'est même souhaitable.

  • Jacques Morissette - Inscrit 9 mars 2017 09 h 01

    Bon texte!

    Encore des traces de F. Fukuyama et son livre La fin de l'histoire et le dernier homme. Au fond, nous n'aurons plus à nous forcer pour être insignifiant. Il s'agira de suivre le courant qu'avait prédit l'auteur hurluberlu qu'est F. Fukuyama. Je suppose qu'il devait savoir que le capital allait prendre de plus en plus de place, au détriment des humains. Il n'avait pas besoin d'être très subtil pour augurer cela. Il n'avait qu'à descendre le courant comme les autres; une façon de se tracer un plan de carrière bien à lui.

  • Monique Bisson - Abonné 9 mars 2017 09 h 10

    Pour mémoire et pour réflexion!

    Merci M. Bergeron de prendre de nouveau la plume et puisse votre propos porter haut et loin et dans nos têtes et dans les décisions à prendre pour redonner aux sciences humaines, ces incontournables, la place qui leur revient dans tout le sytème d'éducation au Québec, et ce, de la maison à l'université.

    Monique Bisson, Gatineau

  • Marc Therrien - Abonné 9 mars 2017 10 h 35

    Transformer le système qui nous transforme


    Il m’apparaît raisonnablement impossible de concevoir et transformer le système d’éducation en dehors de la logique situationnelle du système économique capitaliste qui contribue à le financer. Si on doit fermer certains cours ou programmes, c’est peut-être parce qu’on n’en a crée trop en voulant diversifier l’offre et surtout, en voulant continuer d’occuper des jeunes sortis de l’école secondaire dans un contexte où il n’y a pas suffisamment d’emplois pour tout le monde. La transformation du système économique qui a entraîné la quasi disparition du secteur manufacturier a placé plusieurs jeunes devant un vide de débouchés professionnels les forçant ainsi à poursuivre des études pour lesquelles ils ne sont pas motivés voire même pour lesquelles ils n'ont pas le talent.

    Il y a sûrement moyen de transformer ce système d’éducation post secondaire sans pour autant le désintégrer en y conservant les cours de sciences humaines et sociales les plus pertinents dans la construction des savoirs et savoir-être devant compléter la compétence technique. Ce qui me semble le plus problématique actuellement, c’est la transformation du système économique qui fait qu’il y a peut-être trop d’étudiants en recherche de savoir ce qu’ils pourront faire pour gagner leur vie compte tenu du nombre et des types d’emplois disponibles. Car il faudra bien qu’ils arrivent un jour, disons vers 30 ans, à quitter le monde des études et le domicile de leurs parents pour gagner leur vie décemment.

    Marc Therrien