L’âge du déni

Un pêcheur brésilien constate le décès de milliers de poissons à Manaus, dans l'État d'Amazonas, au Brésil, en raison de la sécheresse sévère dans le bassin amazonien. 
Photo: Marcio Silva Agence France-Presse Un pêcheur brésilien constate le décès de milliers de poissons à Manaus, dans l'État d'Amazonas, au Brésil, en raison de la sécheresse sévère dans le bassin amazonien. 

On savait, mais on refusait d’y croire, pour paraphraser le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Comme si la multiplication des données et des modélisations les plus sophistiquées relevait des prophéties de Cassandre. On sait. Ou plutôt, distraits par nos vies affolées, on prétend savoir. Demain, peut-être, on verra…

Comment imaginer la vis sans fin des dérèglements qui, à l’échelle du globe, barbouillent l’horizon ? Et comment réaliser que c’est à la fois le corps de la planète, le corps humain, le corps social et le corps de la pensée qui sont en jeu ? Cela est d’autant plus difficile qu’on interprète encore la multiplication et l’aggravation des événements majeurs — ouragans, pluies diluviennes, inondations, tremblements de terre, chaleurs extrêmes, sécheresses, incendies ou froids polaires — comme autant de symptômes passagers, à gérer en se confinant dans l’univers gestionnaire de fragmentation de la pensée, des pouvoirs et des compétences qui a contribué à les créer. Ainsi, quand les grandes marées déchiquettent les côtes françaises et emportent des falaises, que la mer de Gaspésie arrache de grands lambeaux de route, ces événements s’inscrivent dans ces désastres, dont les dommages, de 2000 à 2012, ont dépassé 1,7 trillion de dollars, ont affecté 2,9 milliards de personnes et en ont tué 1,2 million.

Ces événements annoncent déjà les symptômes des grands dérèglements biogéochimiques, qui, à l’échelle du globe, s’amplifient avec l’augmentation continue du CO2, les risques de libération du méthane, 25 fois plus puissant encore, l’acidification des océans, la fonte accélérée des glaciers sur les continents et celle des banquises et du pergélisol aux pôles, la modification des grands courants marins, l’élévation continue du niveau des mers, l’érosion des côtes et l’ennoiement annoncé de milliers d’îles et de villes côtières.

À cela s’ajoute la mise en péril des deux tiers des capacités de support des écosystèmes, compromettant la régulation et la purification de l’air et de l’eau, la production d’énergie et d’aliments, la pollinisation et la dispersion des semences, trop empressés que nous sommes de détruire et de polluer les habitats pour exploiter les hydrocarbures, les forêts, les mines et d’étendre l’agro-industrie, le commerce et les villes alors qu’on peut faire autrement. Ainsi, depuis 40 ans, l’effectif des populations de vertébrés a chuté de plus de moitié. Les populations mondiales de poissons, d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles ont décliné de 58 %, et celles des espèces sauvages pourraient atteindre 67 % d’ici 2020, selon le WWF. Au rythme actuel, les 150 millions de tonnes métriques de déchets de plastique, produits du pétrole et de plastifiants toxiques, qui, dispersés dans les mers et les océans, contaminent les espèces, atteindront, en 2050, les 850 millions de tonnes métriques, dépassant alors, selon un document du Forum économique mondial, les 812 millions de tonnes métriques de poissons […]

Absurde croissance infinie

Les yeux rivés dans le rétroviseur, nous commençons à peine à constater l’ampleur des dégâts, et nous imaginons encore bien mal l’incroyable maelström qui monte à l’horizon ! Comment alors se désengluer des vieux schémas de production-consommation centrés sur l’absurde croissance infinie, auto-instituée en quasi-finalité et guidée par cette boussole du PIB ayant littéralement perdu le nord ? […] On préférerait certes se bercer de l’illusion que le corps vivant de la planète, le corps humain, le corps social et celui de la pensée, si intimement liés, constituent encore les socles immuables de l’aventure commune, comme si, après avoir allègrement carburé aux énergies fossiles, surexploité un monde bêtement réduit à des ressources, multiplié les marchés et les bricolages inconsidérés des sources vitales, au point de laisser les deux tiers des semences du monde à trois multinationales ; comme si, après avoir compromis les conditions de régénération des êtres et des milieux de vie, nous espérions que ces corps si mal aimés s’avèrent d’une résilience infinie, qui nous permettrait de rebondir éternellement…

Or, désormais, plus rien n’est garanti : ni la sécurité biologique de la planète, ni la nôtre, ni la permanence du corps humain, qui, à travers le flot des générations, nous permet de naître à nous-mêmes et de concevoir l’Autre, de penser le monde, de l’habiter collectivement et d’imaginer l’avenir.

Au-delà des petits gestes rassurants, nous n’avons donc plus le choix de mesurer l’ampleur et la complexité des enjeux, d’en décoder les mécanismes, d’en dénouer les logiques afin de tenter d’y échapper… avant l’effondrement […]

Nous avons le choix, celui du Dernier homme de Mary Shelley, celui de L’obsolescence de l’homme de Günther Anders, ou ce fameux article « Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous » du célèbre informaticien Bill Joy… Ou alors préférer la poésie, celle de L’homme rapaillé, par exemple :

C’est mon affaire

La terre et moi

Flanc contre flanc

Je prends sur moi

de ne pas mourir

Le texte intégral est disponible à : http://revueliberte.ca/content/et-si-lavenir-sechappait.

La revue Liberté présentera une causerie sur le thème du progrès et de la catastrophe, le jeudi 9 mars, à 19 h à la librairie Le Port de tête, à Montréal.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Liberté, printemps 2017, no 315.
11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 mars 2017 00 h 49

    les catastrophes humaines sont une bénédiction pour le PIB!

    Malheureusement, Madame Louise Vandelac, la logique du marché nous impose sa croissance éternelle!
    «Ces évènements s’inscrivent dans ces désastres, dont les dommages, de 2000 à 2012, ont dépassé 1,7 trillion de dollars, ont affecté 2,9 milliards de personnes et en ont tué 1,2 million.»
    Paradoxalement, les catastrophes humaines sont une bénédiction pour le PIB de chaque pays! Il faudrait sortir de la logique du marché et de la croissance si l'on veut survivre sur cette planète! Selon Naomi Klein: This changes everything!

  • Jacques Lamarche - Abonné 7 mars 2017 03 h 58

    Que faire? La poésie n'est point une solution!

    Difficile d'agir individuellement, localement, régionalement, même nationalement! Un problème mondial commande une solution globale! Or les consciences sont obnubilées par une propagande qui fait rêver, par des profits que les grands pollueurs doivent à leurs actionnaires donner, par une publicité qui incite toujours plus à dépenser! Et les écologistes, les partis verts et progressistes ... sont boudés!

  • Paul Toutant - Abonné 7 mars 2017 07 h 31

    Déni?

    Le déni ne serait-il pas dans l'oeil de l'observatrice qui ne voit pas que l'humain est une branche sans issue de l'évolution? Hubert Reeves parle d'une "6e extinction" à propos de notre époque; à tous les écueils à la vie que cite l'auteure, ajoutons celui des armes atomiques actuellement stockées sur la planète et qui n'attendent qu'un fou, à Washington ou en Corée du nord, pour fermer les lumières sur la vie sur Terre. Si on visualise la Terre comme un grand jardin qui file dans l'espace, l'humain peut être vu comme une espèce nuisible et envahissante. Le grand ménage est commencé.

  • Jacques Morissette - Abonné 7 mars 2017 09 h 45

    La technologie n'est pas une panacée!

    La planète est au service du capital et on l'instrumentalise pour faire facilement de l'argent. Fermé les yeux n'est qu'un simple exercice de style, afin de continuer d'en soutirer le miel, malgré l'effet délétère sur la santé de l'instrumentaliser. En contrepartie, je lis en ce moment un livre dont les protagonistes font le contraire sur Mars. Ils essaient de la rendre habitable.

    C'est de Kim Stanley Robinson, La trilogie martienne. Pour contrer l'effet dévastateur que nos gros sabots ont laissées sur terre, 100 terriens ont été choisis pour la rendre habitable, autant que possible, la planète Mars pour des futurs terriens. Beaucoup d'obstacles, malgré le fait que la technologie est à leurs services pour y parvenir. La technologie n'est pas tout!

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 7 mars 2017 09 h 53

    LÀ EST QUESTION !

    Là est toute la question quand vous écrivez" Comment alors se désengluer des vieux schémas de production-consommation centrés sur l’absurde croissance infinie, auto-instituée en quasi-finalité et guidée par cette boussole du PIB ayant littéralement perdu le nord ? "
    Quand va-t-on enfin cesser de nous proposer de faire "mieux" dans le systême ou de faire localement et alternativement "à côté" du système.
    Votre description n'est malheureusement pas catastrophiste, elle correspond à un constat. Pour ma part elle met en évidence le fait que l'urgence de refléchir à un autre système est aussi grande que celle d'agir contre le système actuel.

    Pierre Leyraud