Le douteux marketing identitaire de la CAQ

François Legault de passage au «Devoir»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir François Legault de passage au «Devoir»

Le déclencheur

M. Legault réitère sa volonté d’assujettir « tous les nouveaux arrivants » à la fois à un « test de français » et à un « test de valeurs », même s’il convient qu’il suffira à un individu ayant en horreur l’égalité homme-femme par exemple de « tricher » pour mettre la main sur un certificat de sélection du Québec.

— François Legault en entrevue au Devoir, 25 février 2017

François Legault ouvre un nouveau front. Dans une récente entrevue au Devoir, il montre les dents contre le regroupement familial des immigrants, réclamant le droit de refuser l’entrée des « mononcles » et des « matantes », dont plusieurs ne parlent pas français. D’abord, le Québec a parfaitement le droit de limiter l’entrée des oncles et des tantes, ce que M. Legault ignore ou feint d’ignorer. Quant à la promesse de la CAQ de renvoyer chez eux les immigrants qui échoueraient au bout de trois ans à son test « de valeurs » et de français, le premier juge canadien venu invalidera cette décision dans l’heure. Et puisque la CAQ promet de garder le Québec dans le Canada pour toujours…

Bref, ces propositions n’ont de valeur que dans le monde de la mise en marché politique. François Legault fait mine de mener des combats, mais choisit souvent ceux qu’il ne peut pas gagner.

Legault l’identitaire devient Legault l’immobiliste lorsque vient le temps d’agir sur ce qu’il peut vraiment contrôler. Un des gestes les plus structurants pour le français serait d’étendre la loi 101 aux entreprises de 25 à 50 employés là où, notamment dans la région de Montréal, des dizaines de milliers d’allophones s’anglicisent. Le gouvernement Marois avait proposé de le faire, mais François Legault s’y était opposé bec et ongles. Le Parti québécois étant minoritaire, la mesure n’a pu être adoptée et la défense du français au travail a perdu un temps précieux. À ce jour, M. Legault maintient son refus. La CAQ se gargarise maintenant de sa détermination identitaire, affirmant un jour que « le soutien à la langue française ne doit exclure a priori aucune avenue législative ou juridique ». Elle fait pourtant blocus contre tout outil qui retirerait l’exception donnant aux membres des Forces armées le droit d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise, contrairement à tous les autres Québécois.

Comment expliquer ces zigzags ? Simple : les moyennes entreprises et les soldats de la région de Québec font partie de l’électorat ciblé par la CAQ. Alors, pas touche ! Les Québécois d’adoption, non. Alors, toutes voiles dehors !

Laïcité : la CAQ cherche la bagarre, le PQ cherche le succès

Le Parti québécois a su tirer des leçons des débats sur la charte. Le succès de pas supplémentaires vers la laïcité et l’identité repose sur une approche ferme mais équilibrée qui s’appuie sur un rassemblement plus grand. D’abord, les Québécois d’adoption doivent savoir que l’approche proposée vise l’inclusion, non l’exclusion. Il est donc indispensable d’agir réellement pour l’intégration en emploi de ces Québécois, de faire reculer la discrimination et le racisme. Ces actions de justice sociale permettent du même coup de bien établir la volonté du vivre-ensemble, un compagnon nécessaire de l’acceptation de nouvelles règles de ce vivre-ensemble. La CAQ et François Legault ne montrent aucun intérêt pour ces questions, s’employant d’ailleurs à dénoncer, sur les réseaux sociaux, une proposition du PQ visant à sanctionner les employeurs racistes.

Sur l’épineuse question des signes religieux, le Parti québécois propose d’élargir leur balisage à tous les signes de conviction, politiques et sociaux, donc non seulement religieux — ce qui les met tous à égalité et évite la stigmatisation. L’interdiction proposée par la charte aux seuls signes ostentatoires avait été perçue comme discriminatoire envers certaines religions. La proposition actuelle du Parti québécois évite cet écueil. La CAQ n’aborde jamais ces questions et avance sans nuances.

Dans l’application de sa politique, le Parti québécois propose de former tous les employés de l’État à la notion du devoir de réserve religieux et des autres convictions, afin de créer une culture de l’adhésion à la neutralité de l’État. Les signes seraient interdits pour les juges, les policiers et les gardiens de prison (immédiatement) ainsi qu’aux enseignants et aux éducateurs en garderie embauchés après l’adoption de cette règle. La CAQ, elle, renonce à toute action visant l’ensemble des employés de l’État mais, surtout, propose d’appliquer sans clause de droits acquis son interdiction aux éducateurs et aux enseignants. Elle imposerait ainsi un régime de sanctions et de mise à pied des récalcitrants. Cette approche fera la joie des opposants à la laïcité, y compris des islamistes radicaux, à qui un gouvernement de la CAQ offrirait sur un plateau un certain nombre de victimes de renvoi, promues en autant de martyres.

Plus fondamentalement, la CAQ refuse de rompre avec l’interculturalisme. Au contraire, François Legault propose d’enchâsser le concept dans une loi. Or, il est tellement lié au multiculturalisme qu’il est difficile de l’en différencier. Charles Taylor a déclaré un jour que l’interculturalisme était « le multiculturalisme avec une nuance : le français ».

Le Parti québécois propose au contraire une rupture nette avec ces concepts. Dans une constitution interne, le Québec se doterait dès 2020 du concept de « concordance culturelle », qui propose pour la première fois que les Québécoises et les Québécois d’hier, d’aujourd’hui et de demain soient invités à cheminer vers un tronc commun que chacun doit connaître et s’approprier.

On voit bien que la comparaison des approches de la CAQ et du Parti québécois sur ces questions permet de départager une politique caquiste électoraliste à courte vue d’une offre péquiste à la fois structurante et pragmatique, conçue pour en étendre l’acceptabilité le plus largement possible afin d’assurer au Québec de réels progrès identitaires.

10 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mars 2017 06 h 11

    … à gagner !

    « François Legault fait mine de mener des combats, mais choisit souvent ceux qu’il ne peut pas gagner. » (Jean-François Lisée, chef, PQ)

    Possible, mais les autres formations politiques font la même chose !

    Reste, maintenant, à réaliser ou faire réaliser l’indépendance du Québec, une de ces choses comme difficile …

    … à gagner ! - 2 mars 2017 -

  • Pierre Desautels - Abonné 2 mars 2017 07 h 35

    Gênant.


    Ouais, Jean-François Lisée essaie de se différencier de François Legault, mais il ne faut pas oublier qu'il a lui-même soufflé sur certaines braises pendant la course à la chefferie du PQ. Il tente maintenant de se racheter.

    Quant au chef de la CAQ et sa proposition de faire passer un test de valeurs québécoises, cela devient loufoque. Kellie Leicht, qui est candidate à la chefferie du Parti conservateur, propose, quant à elle, un test de valeurs canadiennes. Faut-il pleurer, faut-il en rire?

  • Michel Lebel - Abonné 2 mars 2017 09 h 27

    Concordance culturelle?

    C'est quoi ce concept de ''concordance culturelle'' plus ou moins obligatoire pour tout Québécois. Tous au pas pour y arriver à cette concordance! Cela me fait penser aux théories fumistes et funestes de Mao (Révolution culturelle)! Passons!


    M.L.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mars 2017 10 h 47

      Déjà, dans la période des Duplessis-Léger, ce genre de concordance (c culturelle) alimentait le "bonheur-des-Pouvoirs" et le "malheur de son enfance", notamment, celle issue en dehors des liens sacrés du mariage ainsi qu'en dedans de la pauvreté et de précarité politico-sociale !

      Bien qu'elle vise un "tronc commun", on-dirait que, parfois ou selon, ce type de concordance entraîne des situations et mentalités-cultures incendiaires et totalitaires !

      Bref ! - 2 mars 2017 -

    • Marc Therrien - Abonné 2 mars 2017 17 h 40

      Le concordant, le conforme et l'uniforme.

      Jean-François Lisée veut démontrer son formidable esprit de synthèse et l’étendue de son vocabulaire lui permettant de tout ramasser le Projet Québec en un seul concept, celui de la concordance : se ressembler pour s’accorder et concourir à un même but commun. Dans concordance, il y a conformité.

      Suivant cet extrait : « Dans l’application de sa politique, le Parti québécois propose de former tous les employés de l’État à la notion du devoir de réserve religieux et des autres convictions, afin de créer une culture de l’adhésion à la neutralité de l’État. », on serait tenté d’exagérer en pensant que l’uniforme complèterait bien la conformité et le conformisme.

      Marc Therrien

  • Jean Breton - Abonné 2 mars 2017 11 h 01

    Enfin, au PQ, on commence à se réveiller

    Un des problèmes majeurs qui afflige la société québécoise, c'est le recul documenté du français dans l'agglomération montréalaise (= la ½ de la population du Québec). M. Lisée semble l'avoir compris. Il n'est pas trop tôt...

    En regard de cette tendance mortifère, l'accrochage ou non d'un crucifix antiévangélique aux murs de l'espace public n'est que billevesée ou calembredaine, comme dirait le vénérable Achille Talon. Mais celà permet aux médias assimilateurs de détourner l'attention du « bon peuple » englué dans le populisme visqueux.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 mars 2017 13 h 40

      En effet, M. Breton.

      Dans 500 ans, si des anthropologues devaient creuser le sol de Montréal dans le but d’essayer de comprendre comment la société québécoise a disparue, il leur suffira de découvrir les controverses futiles qui déchiraient cette société alors qu’elle était menacée d’anglicisation, pour comprendre pourquoi elle a disparu.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 2 mars 2017 16 h 17

    Avancez en arrière!

    Depuis les temps anciens où François Legault était un indépendantiste pressé au sein du gouvernement péquiste, sa carrière se résume à une constante et consternante régression idéologique qui ne convainc pas grand monde. Que tente-t-il de faire au juste, à part s'enfoncer dans un cul-de-sac autonomiste et diviser inutilement le vote des francophones? J'imagine qu'il voulait absolument être le chef de quelque chose...