Vieillir au Québec - Pour une retraite citoyenne

Deuxième de trois textes
En commençant la rédaction de cet article, je pense à mes deux grand-mères: nourries du sens de leurs devoirs, convaincues que l’oisiveté était «la mère de tous les vices», elles ont travaillé jusqu’à la toute fin de leurs jours, ignorant tout de la retraite, des libertés 55 et des loisirs dont certains sociologues nous annonçaient la civilisation.

Les choses ont bien changé. L’espérance de vie a rallongé notre crédit moyen de vie et de retraite; combinée avec la précocité de l’âge de fin de carrière, elle a fait de notre retraite une nouvelle période de vie qui atteint et même dépasse 25 ans. Au point que désormais, ce sont deux générations qui se partagent les temps de la retraite, troisième et quatrième âge confondus.
Il s’agit bien d’un progrès considérable, par sa rapidité et par l’ampleur de ses effets sociaux, même s’il inquiète quelques démographes et autres actuaires. Il devrait bien nous réjouir, d’autant que la tendance se maintient, car il est le résultat bénéfique d’une hygiène accessible, d’une médecine efficace, d’une qualité de vie peu à peu installée et d’acquis éducatifs ou culturels démocratisés et consolidés.
Mais que faire de tout ce temps disponible? Première piste: le retour au travail, soit imposé par des revenus trop bas, soit suscité par une pénurie de main-d’oeuvre et un marché convoiteur, ou encore inspiré par la monotonie des jours. La retraite devient ici la dernière épreuve de sélection et l'emploi des aînés un art d’accommoder les énergies restantes à la sauce de l’utilité marchande.
D’autres vont se tourner vers la seule consommation, comme vers la seule voie qui leur resterait ouverte après les années de travail productif. C’est ainsi que, durant certaines heures de la semaine, des galeries marchandes se transforment en clubs d’âge d’or d’un nouveau genre; que les salles de bingo refusent des joueurs trop nombreux; que des gros-porteurs «chartérisent» vers les soleils du Sud des papy et mamy-boomers en quête de bronzage et de tourisme rapide; ou que les pharmaciens nous promettent de lutter contre nos rides, avec «même un ami» en prime, tandis qu’il faut réserver à l’avance son spa rajeunissant. Le marché gris installe ses étalages et ses publicités au plus près de nos désirs, tandis que nos universités accordent les premiers MBA spécialisés dans ces nouveaux clients, moteurs de croissance économique.

Participer
Pour ma part, j’appelle à une retraite citoyenne: participer aux décisions qui nous concernent, en tant qu’aînés, mais surtout, au-delà de l’âge, en tant que citoyens actifs et électeurs; défendre les héritages sociaux et culturels pour les léguer intacts aux âges qui nous suivent, ou à défaut, prendre les moyens collectifs de parachever nos révolutions tranquilles; concourir à l’élaboration d’un nouveau «contrat naturel» préservateur de nos environnements et garantissant à l’air et à l’eau le statut de biens communs; défendre les droits de tous et les mettre à jour, plutôt que d’étendre les privilèges de l’âge ou d’une génération plus chanceuse que les autres; bâtir des milieux de vie plus conviviaux et plus heureux, à force de discriminations positives et de différences acceptées; travailler, oui, travailler à étendre le champ de la démocratie.
Les chantiers sociaux sont innombrables et immenses, et d’abord à l’intérieur d’un pays à faire: quel plus beau legs à laisser que celui d’un pays? Dans les milieux nationalistes, il était de bon ton naguère de négliger le vote des aînés, taxés de conservateurs et de fédéralistes systématiques, et on a même entendu un chef de parti souverainiste prévoir leur disparition démographique…
Les spécialistes en sciences politiques et en marketing électoral feraient bien d’observer les changements en cours chez les jeunes retraités: plus scolarisés, plus habitués à des stratégies collectives de changement, plus conscients de leurs droits et plus aptes à les défendre et à les promouvoir, ils sont 1000 à parvenir à la retraite chaque semaine, sans compter tous ceux qui tombent en invalidité et attendent l’accession à leurs droits et prestations de retraite.
Libérés des contraintes du travail, disposant de temps et désireux de faire valoir leurs atouts et leurs expériences de vie, leurs maturités et leurs perspectives, ils seront de plus en plus la principale force électorale et pourront la mettre au service d’enjeux communs et de priorités qu’ils sauront imposer à leurs élus. Refuser de prendre en compte ces nouvelles réalités, et, par exemple, méconnaître que sur l’île de Montréal, un votant sur deux a plus de 50 ans, c’est risquer d’accroître les corporatismes et les replis individualistes qu’on déplore déjà, au détriment du développement social général.

Se former
Certes, les aînés n’ont pas la science infuse et la bonne volonté ne suffit pas. Il leur faut apprendre, aux autres âges et des autres âges, dans un échange constant et valorisé d’idées et d’élans, de connaissances et d’expériences, d’opinions et de divergences. C’est ici que le concept de formation «tout au long de la vie» prend tout son sens, à condition que les conditions de sa mise en oeuvre ne la prostituent pas en mise en marché, ou en mise au pas, comme on peut le déplorer de la part de nombreuses institutions éducatives en mal de clientèle.
Quand, il y a 30 ans, s’ouvrirent les premières universités du 3e âge, leurs promoteurs répondaient à un réel souci de faciliter l’accès à la connaissance et à la culture d’une génération d’aînés jusque-là négligée. Aujourd’hui, les aînés représentent et détiennent un capital patrimonial d’expériences et de savoir-faire qui doit être accueilli et valorisé à l’occasion d’un réel partenariat, à négocier et à respecter dans l’intérêt des deux parties impliquées.
Il est à souhaiter, par exemple, que nos universités soient un jour concrètement imputables de cette capacité d’accueil et de reconnaissance, au-delà des déclarations d’intention le plus souvent marquées au coin de l’intérêt à court terme ou du paternalisme le plus condescendant. Les aînés ont soif de connaissances nouvelles, mais ils sont aussi de plus en plus nombreux à vouloir faire reconnaître leur expérience accumulée et la valeur sociale de leur actions et de leurs droits. Sur ce plan, nos universités ont elles aussi beaucoup à apprendre…

Volontariat civique
Il est fréquent de voir la croissance numérique des plus âgés manipulée pour faire peur aux naïfs, comme si ces nouvelles «invasions barbares» allaient faire supporter aux plus jeunes des charges trop lourdes et nous entraîner vers le déclin de nos empires. Or les aînés ne sont ni une charge ni un frein au développement collectif. Ayant «déjà donné», ou payé d’avance, ayant épargné ou investi, et pas seulement sur le plan financier, désireux par-dessus tout de rester des acteurs sociaux utiles, leur cote de crédit est largement positive, ce qui n’est pas encore le cas des groupes d’âge plus jeunes. À condition que leurs divers regroupements proposent, et même imposent au besoin, une image et une présence socialement actives et valorisées d’eux-mêmes.
Or comment mieux y parvenir, de l’autre côté du travail salarié, sinon à partir des multiples formes vécues d’une action communautaire et d’un volontariat civique généralisé. Pour paraphraser Yvon Deschamps, nous avons bien trop d’ouvrage à la retraite pour aller chercher un salaire, perturbant ainsi le marché du travail. Une question de simple solidarité avec tous les âges de la vie.