Politique, médias, confiance et démocratie

«Notre démocratie est en danger parce que cette confiance est actuellement au plus bas», soutient Louis Germain.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Notre démocratie est en danger parce que cette confiance est actuellement au plus bas», soutient Louis Germain.

La politique, c’est le métabolisme d’une société organisée. Sans elle, il n’y a pas de société, il n’existe que des individus en concurrence. Les politiciens sont dès lors essentiels à la société.

Les médias, c’est le système nerveux de la société. Ce sont eux qui transportent l’information quant à l’état des lieux, aux problèmes à régler, aux décisions politiques et leurs conséquences.

La démocratie, c’est l’exercice du pouvoir, la prise de décision par l’ensemble des citoyens, par l’entremise des politiciens. Il en découle que la confiance, entre citoyens et politiciens, est essentielle à la démocratie.

Notre démocratie est en danger parce que cette confiance est actuellement au plus bas.

Les politiciens sont la plupart du temps perçus, sauf par ceux qui les côtoient régulièrement, comme guidés par leurs propres intérêts plutôt que par les intérêts de la société. Pourquoi ? Entre autres raisons, parce que plusieurs politiciens sont effectivement guidés par leurs propres intérêts, ce que les médias dénoncent très efficacement.

Quant à la majorité des politiciens, guidés par les intérêts de la société, ils s’expriment la plupart du temps en termes électoralistes, poussés par leur parti, par la nécessité perçue et par une grande partie de l’électorat, justement.

Et c’est ici que s’instaure le cercle vicieux.

Modèle inadéquat

Le modèle économique traditionnel des médias professionnels est, depuis l’apparition du numérique, devenu inadéquat pour assurer leur survie. Les médias sociaux, notamment, leur font une forte concurrence dans la diffusion de la nouvelle, tandis qu’une grande partie de la publicité qui leur était destinée est désormais dirigée vers Google, Facebook et consorts.

Pour contrer ce mouvement, attirer l’auditoire et, ainsi, les annonceurs, les médias ont tendance à amplifier le sensationnalisme, le populisme, la confrontation et, surtout, l’immédiateté.

Parallèlement, pour pallier la perte de revenus publicitaires, ils coupent dans les salles de rédaction, réduisant leurs moyens de produire l’information de qualité.

De leur côté, les politiciens doivent communiquer. Pour le service public, mais aussi pour leur maintien au pouvoir. S’ils veulent de l’espace dans les médias, ils doivent, parallèlement, verser dans le sensationnalisme, le populisme, la confrontation et l’immédiateté, ces instruments de l’électoralisme.

L’information documentée, approfondie, complète, donc plus coûteuse et plus « lente », est délaissée au profit de l’information-consommation, de l’infospectacle. Parce que les médias ont besoin d’argent, parce que les politiciens ont besoin de « temps d’antenne ».

Le public fonde alors ses opinions sur des bagatelles percutantes, et non sur des faits bien étalés. Mal informé, il comprend mal les enjeux sociaux, la politique. Il ne connaît des politiciens que les turpitudes de certains et retire à tous respect et confiance. Quand le citoyen comprend mal la politique et ne fait pas confiance aux politiciens, la démocratie est carrément malade.

Or, si les médias continuent dans cette voie, ils courent à leur perte. Parce que l’information-spectacle, l’information-consommation, ça ne coûte presque rien à produire, avec YouTube, Facebook, Instagram, etc. Jamais une organisation professionnelle ne pourra concurrencer les innombrables générateurs de « nouvelles » sur Facebook.

La seule façon de se maintenir, pour les médias professionnels, c’est de démontrer une valeur ajoutée, c’est-à-dire la vérité et la qualité de leurs messages. De démontrer leur crédibilité. De se définir comme la véritable source d’information. De se démarquer des agitateurs.

Mais cela ne peut se faire qu’à l’unisson avec les politiciens.

Ceux-ci doivent prendre conscience qu’en utilisant les médias professionnels pour des fins partisanes et stratégiques, en les court-circuitant par des tweets forcément fragmentaires, en jouant avec la vérité, en utilisant la langue de bois, en trahissant eux-mêmes l’information par la tirade partisane, ils contribuent à la disparition des médias professionnels.

Et à la disparition de l’information de qualité essentielle à la démocratie.

Dans ce flot toxique, il existe malgré tout des îlots de santé. Certains politiciens ne succombent pas à l'électoralisme, certains médias conservent une indéniable excellence d'information.

Politiciens et médias professionnels doivent réfléchir ensemble pour contrer ce mouvement mortifère pour la démocratie. Les uns en parlant vrai, les autres en rapportant vrai. En restaurant ainsi la confiance.

Difficile de dire ce qu’il adviendra sur la planète. Mais ici au Québec, on peut agir, localement, efficacement. Nous sommes assez petits pour pouvoir espérer un changement. Ça va requérir, au cours de la prochaine décennie, une vision initiale partagée, du leadership, des efforts considérables, de la constance et une prise de conscience de l’ensemble de la population, sans garantie de succès, évidemment.

Nous devons unir nos forces pour mettre au jour cette dynamique pernicieuse qui nous lie tous.

Et la vaincre.

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 27 février 2017 01 h 20

    Seul un journal indépendant, comme le Devoir, peut se permettre le luxe de l'intégrité professionnelle!

    Les médias de masse nous ont trahis depuis longtemps. Ils ne travaillent pas pour le bien-être de la population, mais pour l'enrichissement de leurs actionnaires. L'intégrité dépend de l'indépendance des journalistes de la politique de leurs propriétaires. Donc, ils ne peuvent pas se débarrasser de la philosophie des propriétaires, soit «la maximisation de profits;» cela implique de ne pas offenser les commanditaires.
    Par conséquent, ils doivent avoir recours au sensationalisme, aux frivolités, aux spectacles, et à l'information de consommation, à fin d'endormir les citoyens pour sauvegarder les privilèges de leurs propriétaires milliardaires!
    N’oubliez pas aussi que le Canada connait aujourd'hui l'un des stades de concentration de la propriété des médias les plus élevés de tous les pays occidentaux industrialisés.
    De plus, la propriété croisée de la presse écrite et radiotélévisée dans un même marché est une pratique interdite ou limitée dans de nombreux pays, mais qui est devenue la norme au Canada.
    Seul un journal indépendant, comme le Devoir, peut se permettre le luxe de l'intégrité professionnelle en produisant l'information.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 27 février 2017 13 h 25

      Pour que Le Devoir conserve son intégrité, il devrait se joindre aux médias de réinformation et dépendre strictement du financement auprès de son lectorat, et ne devrait publié des articles de tiers qui sont également complètement indépendants, ce qui n'est pas le cas.

      Mais avant tout, Le Devoir doit continuer de publier des articles d'opinions parfois aux antipodes, afin d'enrichir les débats sociétaux et politiques.

      Longue vie à Le Devoir.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 27 février 2017 04 h 25

    Le pouvor médiatique devenu plus grand que celui politique!

    Notre démocratie, comme bien d'autres, est certes menacée par la pauvreté de l'information, tant elle évite la discussion entre les experts et les politiques, tant elle sert l'intérêt de camps idéologiques.

    En démocratie, trois grands pouvoirs s'affrontent: les citoyens, les politiciens, le monde de l'information. Certains estiment que le pouvoir médiatique, particulièrement lorsqu'il est à la solde d'une allégeance et d'un parti, tel l'empire Desmarais, exerce une plus grande influence sur l'électorat que ses réprésentants au gouvernement. Les ridiculer, les discréditer, les mettre tous dans le même panier, ou faire croire que le privé est une panacée ou que l'État d'une telle médiocrité, les médias ne manquent pas de moyens pour y arriver, même ceux jouissant d'une certaine honorabilité!

    Pour contrer l'obscurantime et la désinformation, il faut discuter, échanger des idées! Il faut souhaiter que dans les grands médias, tous le jours, les grands enjeux soient discutés, que des spécialistes ou des sommités DÉBATTENT des sujets d'actualité! En Europe, en France notamment, c'est une réalité! Au Québec, tout comme aux USA, le public n'a droit qu'à des opinions livrées par des chroniqueurs attitrés, très rarement à un débat relevé où se frottent des idées opposées!

    Il en restait une émission de qualité, qui vraiment informait et éclairait, mais Bazzo est chose du passé! L'information se réduit le plus souvent au point de vue d'un journaliste trié sur le volet, ou à la salade d'un politique qui cherche à se libérer d'un boulet. Le débat social, à un niveau élevé, a été éliminé! Le scoop a priorité!

    Les démocraties sont bien sûr à la merci de ceux qui contrôlent l'opinion, qui ont les outils de diffusion de leur option! Plus d'un pays en paya le prix!

    Et leur santé tiendrait à celle de son maillon le plus faible, une masse d'électeurs bombardés de slogans enflammés, qui jaspinent avant d'écouter des propos éclairés!

    Merci au Devoir pour la qualité de l'

  • Claude Bariteau - Abonné 27 février 2017 07 h 23

    Liaisons en P


    Le premier P renvoie aux liaisons perdues entre médias et politiciens d'une époque qui aurait fait long feu, que vous idéalisez.

    Le second P identifie les liaisons pernicieuses de politiciens véreux et de médias sensationnalistes.

    Le troisième P, pour liaisons promues, fait écho à l'unisson des « assez petits » pour fronder les « trop gros ».

    À vous lire, hier était mieux qu'aujourd'hui et il faut sortir nos arbalètes pour attaquer les canonnières qui défendent l’indéfendable.

    Je ne pense pas qu’hier était vraiment mieux et qu’aujourd’hui ressemble à un vaste champ mondial dévasté à réaménager localement entre politiciens et médias vertueux.

    Je ne le pense pas parce que vous oubliez que le citoyen et la citoyenne ont été et sont encore captifs des médias et des politiciens, la principale différence entre les deux premiers P étant le véhicule de communication prisé.

    Aussi vois-je l’avenir dans le déploiement d’un autre véhicule, qui valorise le débat entre citoyens et citoyennes.

    « Faut qu’on se parle» l’a initié, mais a fermé les livres, disant en quelque sorte que ce véhicule n'est pas à valoriser pour débattre.

    Or, c'est paroles et débats entre citoyens et citoyennes que naîtra un véhicule de liaisons.

    Il implique des supports, mais, fondamentalement, l’engagement de citoyens et de citoyennes à faire la promotion d'un quatrième P pour liaisons du peuple.

    Il y a partout au Québec une agitation de cet ordre, à canaliser pour qu'elle s'irradie en mouvement de citoyens et de citoyennes.

  • Jean-François Trottier - Abonné 27 février 2017 07 h 58

    Traiter les médias sociaux...comme des médias

    (Au passage, média devrait être le pluriel de médium mais, bon, il semble que l'usage a fait disparaître la règle).
    La meilleure façon d'apporter un minimum de conscience aux médias sociaux est tout d'abord de les reconnaître comme des médias, tout autant que Le Devoir ou Radio-Canada, ABC ou le NY Times.

    Quand des médias reconnus sortent une fausse nouvelle, il est possible de les pousuivre pour avoir abusé les gens. Imaginez, les médias sociaux en sont encore à tenter d'inventer des moyens pour bloquer les trolls!

    D'autre part, si tous ces pseudo-médias écrivent en texte légal qu'ils ne sont pas responsables des informations sur leurs sites, il est possible de démontrer que c'est faux... parce que ce sont des médias.

    Nous verrons alors ces entreprises milliardaires, qui ont la prétention de représenter les gens, eh oui, devoir assumer cette représentation : s'ils veulent que les gens s'expriment, ce qui est bien, ils devront s'assurer de la véracité de leur partie "nouvelles". Ils devront aussi se débarrasser des messages des trolls, et enfin ils devront s'assurer que les personnes non-publiques photographiés ou filmés que l'on peut voir sur leurs sites, le sont de leur plein gré. En fin de compte, les mêmes obligations que les médias reconnus... et voilà pourquoi il faut englober les médias sociaux.

    J'Imagine bien le débat : les médias sociaux qui font tout, avec leurs armées d'avocats, pour ne pas être déclarés médias, devant tout le monde!

    La quetion est là : on demande à juste titre une rigueur telle aux médias qu'ils en deviennent souvent trop pusillanimes, comme par exemple devant Trump au cours de sa campagne. On laisse le champ libres aux médias sociaux sous le prétexte qu'ils ne font qu'afficher ce que des gens disent. Quelle malhonnêteté crasse!

    Mais voilà, ça paraît tellement bien hein...

    Aors les médias sociaux seront obligés de vérifier avant de laisser paraître, comme n'importe quel média.

    • Louis Germain - Abonné 27 février 2017 21 h 00

      (J'avais écrit mon texte avec le mot «media». Mais les correcteurs du Devoir ont écrit «médias», partout. Oui, il semble que l'usage ait tué la règle).
      Il est illusoire de penser amener les media (médias) sociaux aux standards de confiance, de crédibilité, qu'on veut voir régner chez les médias professionnels. Par définition, un medium social est une plateforme mise à la disposition de tout le monde. Peut-on imaginer Facebook v;erifier tout ce qui est écrit? Non. Utopique. Tout au plus des algorithmes peut surveiller les photos «inacceptables» et autres propos haineux. Mais vérifier les faits, faire du «fact-checking»? Ouf! Le jour ou l'intelligence artificielle pourra faire ça, ce jour-là les ordinateurs domineront l'humanité.
      Les médias sociaux sont là pour rester et je crois humblement que la seule solution, c'est de les considérer pour ce qu'ils sont, du placotage, anodin ou méchant, c'est selon, et faire en sorte que les médias professionnels soient au service de la vérité. Et ainsi au service des gens et de la démocratie. C'est possible. Seulement possible, pas certain.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 février 2017 08 h 01

    Le BREXIT et l'élection de Donald Trump ne sont que les symptômes d'un malaise social profond

    Si l'émergence d'un populisme, qui n'est que l'expression du peuple, par le peuple et pour le peuple, réussi à se débarrasser de cette Sainte rectitude politique, les gens n'afficheront pas ce cynisme ambiant envers leurs institutions. Le simple citoyen a le pouvoir maintenant d'exprimer son mécontentement directement aux élites qui parlent la langue de bois.

    C'est un nouveau système politique qui est en train d'émerger. Le BREXIT et l'élection de Donald Trump ne sont que les symptômes d'un malaise social profond. En fait, c'est une nouvelle Révolution française qui est en train de se dérouler. Maintenant, c'est à nous de voir que tout ceci reproduise une meilleure façon de vivre en communion sociale avec un partage de la richesse qui n'est pas présent dans cette mondialisation et cette société de libre-échange qui ne fait qu'enrichir les plus riches.