La douleur peut se déployer dans des sociétés de plus en plus apaisées

Une détresse de plus en plus grande peut se déployer dans des sociétés de plus en plus apaisées.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une détresse de plus en plus grande peut se déployer dans des sociétés de plus en plus apaisées.

Aussi triste que cela puisse nous sembler, la douleur sociale s’apparente beaucoup plus à l’hydre de Lerne qu’à un virus curable dont il suffirait de réclamer le vaccin : telles les têtes de ce monstre mythologique qui se régénéraient aussitôt coupées, une large part de la douleur ne cesse de se répandre peu importe les obstacles qu’on lui oppose, elle renaît à l’endroit même où on avait cru l’enrayer. Elle est aussi protéiforme qu’envahissante, aussi inventive que sournoise.

Quiconque a eu la chance de s’en trouver quelque peu épargné n’a qu’à songer à tous les enfants insultés ou simplement négligés qu’il a rencontrés, aux existences rabaissées qu’il a croisées, aux exclusions plus ou moins brutales auxquelles il a assisté, aux anecdotes de perfidies au travail qu’il a entendues, aux peines d’amour laborieuses qu’il a aperçues, ou pis, qu’il a lui-même orchestrées, pour se convaincre que la douleur qui se déverse sur la scène du monde n’est guère en voie de se résorber.

C’est là sans doute une vérité de La Palice, mais à force de focaliser notre attention sur les représentants plus ou moins visibles des minorités persécutées — ce qui, est-il vraiment besoin de le dire, n’est pas en soi une mauvaise chose —, on en vient à croire que la douleur sociale se distribue selon des frontières nettes, en retenant systématiquement ses griffes devant tel groupe, en suivant une trajectoire prédéfinie ; et on aime à oublier que les sources les plus essentielles de la souffrance prospèrent sans la moindre forme de discrimination.

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La réversibilité du bien et du mal

 

Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel avance une hypothèse sur l’histoire humaine qui donne à méditer : « Il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal. » Si cette formule ne doit pas être comprise comme une invitation à la résignation, elle exhorte en tout cas à se méfier des ambitions mégalomanes des bons sentiments, et à suspecter le maintien à peu près constant, par toutes sortes de ruses et de métamorphoses inattendues, de la même somme de douleur sociale vécue au quotidien.

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Cette idée d’une constance dans la somme du bien et du mal paraît d’autant mieux fondée que, même lorsque l’intensité de la violence sociale s’atténue, il se trouve que notre tolérance à cette violence a tendance à diminuer, de telle sorte que nous devenons de plus en plus sensibles à ses manifestations, de plus en plus émus par la moindre de ses apparitions, au point qu’il n’est pas outrancier de penser que, une fois franchi un certain seuil de pacification des rapports humains (que la société québécoise a peut-être franchi), chaque recul des douleurs infligées n’en aboutit pas moins à un accroissement virtuellement infini de la somme des douleurs perçues, ressenties et même fabulées. En d’autres termes, la diminution d’un certain mal peut, à un autre niveau, signifier l’introduction d’un nouveau mal, quoiqu’il puisse être d’une autre nature.

Il en va pareillement des crimes : plus les actes gravissimes commis dans une société donnée se raréfient, plus le choc causé par leur survenue devient fort ; plus la sécurité objective augmente, plus le sentiment d’insécurité exige peu de faits divers pour s’activer ; plus la paix sociale est grande, plus nous sommes prompts à réprimer les délinquants qui y dérogent avec dureté. La répartition de la douleur sociale échappe rarement à cette logique des vases communicants. Une détresse de plus en plus grande peut ainsi se déployer dans des sociétés de plus en plus apaisées.

Un idéal optimiste

 

On aurait donc tort de penser que le progrès du bien entraîne nécessairement un progrès dans la douceur de vivre. Les occasions d’amertume et de ressentiment peuvent à la rigueur se multiplier lorsque le rêve se bute à sa réalisation imparfaite, saturant alors la conscience de récriminations impossibles à satisfaire, de requêtes impossibles à contenter. Au fur et à mesure que la vertu semble triompher, notre endurance s’amenuise, notre vigilance s’exacerbe, notre sensibilité bascule dans l’exubérance, et le constat du moindre décalage avec l’idéal en vient à nous bouleverser, à nous désespérer.

Dire cela ne revient pas à dire que le laisser-faire serait préférable à toute tentative de moralisation de l’espace social et qu’il faudrait interrompre sur-le-champ toute campagne contre l’intimidation. […] il faut en revanche admettre qu’en la matière, les victoires sectorielles ne constituent pas des escales sur la route d’une victoire finale, pour la bonne raison que la douleur semble trouver ses rouages les plus résistants et les plus pernicieux non dans les discours, les politiques ou les choix sociaux, mais dans la part irréductible de misère qui affecte la condition humaine elle-même.

À quoi bon rappeler ce truisme ? Je crois qu’il demeure en chacun de nous une partie — probablement la même qui s’occupait jadis d’entretenir l’idée de Dieu — qui veille en permanence à alimenter l’idée qu’un monde sans douleur finira un jour par advenir. Or, de temps à autre, il peut être sain d’opposer à cette pulsion eschatologique quelques objections, ne serait-ce que pour mieux la laisser ensuite relancer ses moteurs.

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