La grève étudiante de 2012, entre passé et avenir

«Les combats de la grève se poursuivent bien après celle-ci parce que son contexte demeure en grande partie inchangé», estime Christian Nadeau.
Illustration: Tiffet «Les combats de la grève se poursuivent bien après celle-ci parce que son contexte demeure en grande partie inchangé», estime Christian Nadeau.

La grande grève de 2012 est-elle chose du passé ? Tout dépend de la manière dont on comprend cette question. Oui, si on considère la grève en elle-même. On peut documenter ses premiers instants, établir sa chronologie. La grève semble également appartenir à l’histoire tant la différence entre l’espoir d’hier et les déceptions d’aujourd’hui nous consterne. En associant la grève à son seul registre épique, nous la confinons toutefois à une mémoire mythifiée. Inversement, les adversaires de la grève s’en souviendront, au mieux comme d’un mauvais rêve, mais un incident clos, au pire, comme l’illustration parfaite d’un grand délire collectif avec son lot de rage et d’aberrations. Voilà deux visions des choses très polarisées et caricaturales qu’il faut rejeter si nous voulons y voir plus clair.

Reste alors une autre interprétation de la grève. Celle-ci a bien entendu un début et une fin, mais elle est surtout un jalon dans l’histoire des résistances sociales du Québec. Il s’agit d’une telle évidence que nous ne prenons pas toujours le temps de bien voir ce que cela signifie. Le printemps 2012 représente une période cruciale, mais une simple étape dans la longue durée des batailles pour la réalisation des droits au sein de notre société. Les adversaires de la grève n’ont cessé de la décrire comme une éruption spontanée, dans le but de la discréditer en ne la rattachant qu’à des intérêts immédiats. Or, la grève fut soigneusement préparée, par des centaines de rencontres et de réunions, un travail militant assidu, par des tournées d’information et par un constant souci pour l’action politique. Pourquoi ? Parce que si la grève portait sur la hausse des droits de scolarité, elle était motivée par des principes fondamentaux qu’il fallait clarifier et débattre pour en voir la dimension future.

Une représentation plus large des institutions

La question de l’accessibilité aux études demandait elle-même, pour bien en saisir les enjeux, de l’inscrire dans une représentation plus large des institutions et d’une société capable de solidarité. Le gouvernement de Jean Charest ne s’y est pas trompé. En s’opposant au mouvement étudiant, en affirmant par tous les moyens — les siens, et ceux des élites économiques et médiatiques — la volonté d’en finir avec la contestation, le gouvernement d’alors ne faisait qu’exprimer par la force une stratégie toujours à l’oeuvre aujourd’hui, avec des moyens plus insidieux mais qui ne dupent personne, de démantèlement de l’État social et de privatisation des services publics.

Les combats de la grève se poursuivent bien après celle-ci parce que son contexte demeure en grande partie inchangé. Pensons au droit de manifester, contre lequel on a déployé la répression policière et la judiciarisation des formes de contestations. On se rappellera toutes les polémiques sur l’obligation de fournir un itinéraire et l’interdiction du port du masque. On se rappellera les arrestations de masse, les souricières, le profilage politique et l’utilisation des balles de plastique. Rien de tout cela n’appartient au passé, et cela, malgré les nombreux retraits des accusations, des acquittements et des arrêts des procédures. Dans ses efforts, la grève défendait un droit essentiel, celui de surveiller le pouvoir et d’en critiquer les décisions.

Pensons à la brutalité médiatique, toujours aussi dévastatrice, dans son exacerbation des tensions par simple volonté de spectacle. Les mêmes qui attaquaient les étudiants continuent de vilipender tout ce qu’ils jugent subversif ou contraire à leur opinion. Le vocabulaire employé et le ton agressif varient à peine, seules les cibles sont remplacées.

Penser l’action politique dans sa continuité

Si la grève de 2012 est chose du passé, ses raisons profondes et son contexte général demeurent à l’ordre du jour. Le populisme médiatique, le mépris des élites, les outils de la répression politique, rien de tout cela n’a changé, pas plus que la volonté affirmée par le gouvernement d’assurer la toute-puissance des nantis et d’imposer l’arbitraire des privilégiés. Il faudra s’en souvenir lorsque viendront les grandes mobilisations contre l’exploitation des hydrocarbures, quand monteront les clameurs pour revendiquer un État social respectueux de tous les droits fondamentaux et lorsque les communautés racisées demanderont à la population qu’elle se joigne à elles pour combattre par des actes concrets le racisme systémique. Car l’opposition du pouvoir pourrait alors se montrer aussi forte qu’au cours du printemps 2012. Même une tragédie n’empêchera pas la police de frapper si on lui en donne l’ordre.

Il faut donc compter sur la capacité d’organisation, sur la patience et la détermination de milliers de personnes qui penseront l’action politique dans sa continuité et dans l’interdépendance des luttes et des droits.

10 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 11 février 2017 08 h 49

    Ce qui me frappe

    c'est l'apparent apathie de la jeunesse actuelle. Pauline Marois a aboli la hausse, on l'a mise à la porte, tout est beau dans le monde virtuel de son téléphone dit intelligent.

    • Richard Turmel - Abonné 11 février 2017 10 h 50

      Mme Marois n'a pas aboli la hausse, elle l'a rendue perpétuelle, basée sur la hausse des prix à la consommation. Les frais de scolarité augmente constamment grâce à Mme Marois et au Parti Québécois.

    • Bernard Terreault - Abonné 11 février 2017 13 h 14

      M. Turmel, une hausse de 2% basée sur l'inflation n'est pas une hausse mais une indexation, car les revenus, les montants des bourses, et le prix de la tasse de café augmentent aussi. Vous semblez faire partie de cette catégorie de gens qui préfèrent taper sur les sociodémocates comme le PQ, qui ont implanté nombre de mesures progressistes comme les lois prosyndicales, les CPE, etc., même si elles ne vont pas aussi lin que vous le voudriez, plutôt que de vous allier à eux pour combattre les vrais partis de droite, PLQ et CAQ.

  • Robert Bernier - Abonné 11 février 2017 10 h 23

    Une grève longuement préparée?

    Vous écrivez: "Les adversaires de la grève n’ont cessé de la décrire comme une éruption spontanée, dans le but de la discréditer en ne la rattachant qu’à des intérêts immédiats. Or, la grève fut soigneusement préparée, par des centaines de rencontres et de réunions..." Je suis en désaccord sur cette présentation. Bien sûr, il y a eu de nombreuses réunions APRÈS le déclenchement de la grève mais je crois que ce déclenchement fut, lui, plutôt spontané et répondant à des intérêts particuliers. Ceux d'un militantisme qui venait d'échouer dans Occupy Montreal, et ceux, corporatistes, de la FEUQ qui a craint de perdre des membres à la CLASSE comme en 2005.

    Le déclencheur a été un chiffre énoncé dans un article du Devoir (Droits de scolarité - une étude chiffre l’impact de la hausse, Marco Bélair-Cirino, Le Devoir, 23 sept. 2011). Le chiffre de 7 000 étudiants(es) pouvant possiblement devoir renoncer à l’université en raison de la hausse a été composé à partir d’une lecture trop hâtive du document préparé par le Comité Consultatif sur l’accessibilité financière aux études(CCAFE) .

    Le chiffre de 7 000 référait à un scénario catastrophique dans lequel jusqu’à 2.5% de la population étudiante pourrait renoncer à ses études en raison des coûts. Un scénario pratiquement improbable. Le chiffre est d'ailleurs mystérieusement passé à 12 000 puis même à 30 000 par la suite.

    Ce chiffre, très très mal interprété, a été le déclencheur pour entraîner les étudiants dans une crise qu'ils n'avaient pas souhaité, et qui n'a mené nulle part. Et rappelons que, sauf pour une seule journée qui a rassemblé environ 200 000 étudiants, la "crise étudiante" n'a été le fait que d'un faible nombre de cegeps et d'encore moins de facultés universitaires. Et comme les votes de grève ont en général été obtenus par de faibles pourcentages, c'est un maximum de 10% des étudiants qui supportaient le mouvement. On aurait tort de surestimer leur représentativité.


    Robert Bernier
    Mirabel

    • Bertrand Guibord - Abonné 11 février 2017 13 h 23

      Votre opinion sur les faits historiques n'est d'aucune pertinence. Le fait demeure que la grève de 2012 a été préparée de longs mois à l'avance, quoi que vous en pensiez. Soyez "en désaccord" tant que vous le souhaitez, ça n'y change rien.

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 février 2017 21 h 19

      Pendant près d'un an, AVANT février 2012, on pouvait voir, collés sur les portes du métro, des appels à la mobilisation. Mais peut-être ne prenez-vous pas le métro...

  • Nadia Alexan - Abonnée 11 février 2017 12 h 54

    On a raté une belle occasion historique pour offrir la gratuité scolaire universitaire.

    M. Nadeau a raison de décrire le désir de nos élites d'écraser la volonté du peuple, « avec des moyens plus insidieux, mais qui ne dupent personne, le démantèlement de l’État social et la privatisation des services publics.» On a raté une belle occasion de se débarrasser de l'éducation à deux vitesses et l'exclusion des pauvres d'une éducation supérieure, à moins ce qu'ils s'endettent à titre de milliers de dollars.
    On trouve toujours des fonds pour subventionner les grandes sociétés, mais on a jamais l'argent pour offrir une éducation universitaire gratuite à nos jeunes. Le Québec se distingue de toutes les autres provinces par la largesse de ses subventions aux multinationales. C'est dommage qu'on ait raté une belle occasion historique pour offrir la gratuité scolaire universitaire à tous nos jeunes, bien que les études démontrent que l'éducation est à la base d'une société plus juste et plus démocratique.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 février 2017 15 h 57

      La gratuité scolaire est un délire.

      Ce que la plupart de ces révolutionnaires en herbe oublient, c’est que ce sont les écoles primaires et secondaires qui conduisent les étudiants aux études postsecondaires. Et là, les facteurs socio-économiques de ces futurs étudiants entrent en ligne de compte puisque ceux-ci déterminent de façon darwinienne, l’éligibilité aux hautes études. Toutes les études et les statistiques partout en Amérique du Nord, en Europe et ailleurs dans le monde démontrent que les résultats scolaires découlant de tests standardisés, sont directement proportionnels au revenu familial puisque c’est, dans la plupart des cas, le facteur primordial qui détermine la réussite scolaire. Tout en étant conscientisé que le succès scolaire dépend non seulement du quotient intellectuel de l’individu, mais plus important encore, de sa volonté de réussir, les facteurs socio-économiques dont celui-ci a hérité, déterminera la viabilité de son cheminement pédagogique dans les écoles primaires et secondaire, et malheureusement, définira souvent son accès aux études postsecondaires.

      Nos leaders étudiants, dont la plupart sont issus des écoles privées, ne peuvent pas comprendre la dynamique sociétale des facteurs socio-économiques qui sont en jeux pour ceux qui proviennent de milieu défavorisé. Eux, prônent la gratuité sans équivoque tout en sachant, évidemment, que seulement le segment bourgeois de la société sera au rendez-vous. En plus d’être privilégiés, ils ne veulent pas payer pour leurs études mêmes s’ils en seront les premiers avantagés et que les frais de scolarité au Québec sont les plus bas au Canada pour ne pas dire gratuits. Les bénéfices engendrés par leur éducation n’est pas de nature altruiste comme ils voudraient bien nous en faire part; en fait, ils en bénéficieront directement par l’entremise de salaires supérieurs et de place sociale privilégiée dans la société.

    • Loyola Leroux - Abonné 12 février 2017 18 h 30

      Gratuité, oui, mais avec examen d'entrée, sinon l'université risque de devenir une grosse garderie.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 février 2017 18 h 29

    Bien définir le concept de démocratie, la tache des philosophes.

    La grevé voulait augmenter l’accessibilité a l’université. Je suis pour la démocratisation de l’accès pour que chacun, indépendamment de sa fortune, puisse fréquenter l’université. Idéalement, la fréquentation de l’université devrait être gratuite après un examen d’entrée. Mais je suis contre la démocratisation des contenus qui consiste a baisser les normes pour passer.
    Monsieur Nadeau, lorsque vous ‘’revendiquez un État social respectueux de tous les droits fondamentaux’’, vous semblez vouloir sacraliser certains droits en les plaçant au-dessus des autres, comme le fait le Lobby idéologique des Droits de la Personne et de la Jeunesse. Je tiens a vous faire remarquer que nous nous battons pour la laïcité de l’État au Québec. Je ne veux pas voir revenir le sacré religieux par la porte arrière. Je ne veux pas ‘’être aimé par en arrière’’ comme le disait, fort justement, Rambo. D’ailleurs, ces droits fondamentaux qui découlent de la fameuse Charte a Trudeau nous ont été imposés par le ‘’gouvernement des juges’’ et les Chartistes. Le peuple n’a jamais été consulté démocratiquement sur ce sujet.