Les propositions de Jean-François Lisée font avancer le français

«Sous la direction de M. Lisée, le Parti québécois a choisi de ne pas prioriser des dossiers qui portent une charge symbolique forte, mais dont l’importance réelle pour l’avenir du français doit être relativisée», fait valoir Marc Termote.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Sous la direction de M. Lisée, le Parti québécois a choisi de ne pas prioriser des dossiers qui portent une charge symbolique forte, mais dont l’importance réelle pour l’avenir du français doit être relativisée», fait valoir Marc Termote.

Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a mis de l’avant récemment un ensemble de propositions visant à « Consolider le statut du français comme langue officielle et commune du Québec ». Ces propositions sont les très bienvenues et doivent être soutenues. Elles témoignent d’une approche pragmatique visant à cibler les enjeux importants et à éviter les chicanes portant sur des sujets à faible « rendement ». N’est-il pas préférable d’intervenir là où on peut faire des gains importants : la francisation des élèves à chacun des niveaux de scolarisation, la langue de travail, la langue de l’État et des administrations publiques, la langue des affaires et du commerce, la francisation des immigrants ? En optant pour cette dernière approche, Jean-François Lisée a fait, à notre avis, un choix judicieux. […]

Des mesures à bonifier

Si nous souscrivons à la quasi-totalité des mesures proposées, nous souhaitons cependant que dans deux cas, elles soient complétées et précisées : il s’agit de celle concernant le déclin du français sur l’île de Montréal et de celle relative à la langue de travail dans les entreprises de 25 à 50 employés.

Il est certes souhaitable de viser « une majorité nette de francophones habitant l’île de Montréal ». Ce serait déjà un succès si nous parvenions à rester autour de 50 % de francophones. La baisse continue du poids démographique des francophones sur l’île de Montréal n’est pas causée par le seul étalement urbain. Outre la sous-fécondité des francophones, l’immigration internationale joue également un rôle important. Si l’on ne peut guère agir sur le comportement reproductif des francophones de l’île, on peut par contre agir sur la localisation des nouveaux immigrants. Une politique plus rigoureuse en faveur de la régionalisation de l’immigration pourrait aider significativement : l’établissement de 10 000 immigrants non francophones (chaque année) en région (où ils s’intègrent d’ailleurs plus vite, linguistiquement et économiquement) plutôt que sur l’île aurait un impact comparable à celui que l’on peut espérer obtenir en essayant de freiner l’étalement urbain.

Le deuxième domaine qui mérite d’être précisé est celui de la langue de travail dans les entreprises de 25 à 50 employés. Il serait utile de préciser en quoi consisteraient « l’accompagnement et le soutien appropriés » dont il est question dans les propositions. On parle ici de plusieurs dizaines de milliers d’entreprises. L’OQLF consacre déjà l’essentiel de ses ressources humaines et financières à la francisation des entreprises de 50 employés et plus. Moins de 7000 entreprises sont actuellement soumises au « contrôle » de l’OQLF. Peut-on vraiment espérer quintupler le budget de ce dernier ? Sans oublier les coûts que devront assumer les entreprises concernées.

Faire les bons choix

Sous la direction de M. Lisée, le Parti québécois a choisi de ne pas prioriser des dossiers qui portent une charge symbolique forte, mais dont l’importance réelle pour l’avenir du français doit être relativisée.

Il est évidemment regrettable qu’un certain nombre de diplômés du réseau secondaire francophone continuent d’être attirés par les cégeps anglophones. Mais de combien de personnes parlons-nous ? En 2014, moins de 1900 élèves de langue maternelle tierce (autre que française et anglaise) sont passés du secondaire francophone au cégep anglophone, ce qui représente 31 % des personnes concernées (un pourcentage nettement en recul depuis les 46 % observés en 2001). En outre, il est évidemment injuste que des élèves de parents fortunés puissent échapper à la législation linguistique en s’inscrivant dans des écoles privées anglophones (dites « passerelles ») pour pouvoir (eux, leurs frères et soeurs, et leurs descendants) ensuite poursuivre leurs études en anglais. Ici également, peu de personnes sont concernées : une centaine par an depuis 2010. Notons qu’en 2013, en sens inverse, quelque 13 000 élèves avaient droit à l’école anglaise mais étaient inscrits à l’école française. On peut aussi déplorer qu’une municipalité dont la majorité de la population n’est plus de langue maternelle anglaise puisse continuer à bénéficier du statut particulier que lui attribue la Charte de la langue française. Il faut cependant remarquer que ce critère est discutable (cette municipalité pourrait demeurer majoritairement anglophone en matière de langue d’usage, et les données censitaires en la matière sont souvent fragiles) et que dans la plupart des cas, il s’agit de très petites municipalités (de telle sorte que la présence d’une ou deux familles pourrait entraîner un changement de statut).

On peut à bon droit s’insurger devant de telles situations. Mais on peut aussi se demander s’il vaut la peine de se lancer dans des batailles qui, si elles sont gagnées, ne permettront que d’ajouter au mieux quelques milliers de francophones à la population québécoise.

Chacun a le droit de ne pas être d’accord avec chacune des propositions avancées par le chef du Parti québécois ou estimer qu’elles devraient embrasser plus large encore. Cependant, il faut saluer l’importance et le caractère structurel des mesures proposées. Il serait peut-être indiqué de songer aussi à une certaine convergence des défenseurs de la langue française au Québec. Les prévisions de Statistique Canada récemment publiées montrent que, si l’on veut renverser la tendance accélérée à la baisse du poids démographique des francophones, il y a urgence d’agir.

5 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 10 février 2017 07 h 54

    L'appartenance à une culture/langue se fait surtout par l'école.

    L'école est le lieu où les enfants d'immigrants apprennent la culture québécoise et deviennent québécois. C'est par l'école que ces enfants vont devenir français et ainsi partager notre culture.

    Présentement les enfants d'immigrants qui vont à l'école française le font par obligation, due à la Charte de la langue française (Loi 101). Passage obligé mais dont on sort le plus tôt possible avec le CEGEP pour la majorité de ces enfants.

    On n'apprend pas l'histoire du Québec pour ne pas former d'indépendantistes, ceci afin de nier l'existence du peuple québécois en tant que nation.

    C'est par l'éducation que les immigrants deviennent français et québécois. C'est pas l'éducation et la langue ques les citoyens peuvent sentir appartenir à une même société.

    Par l'éducation en anglais, les enfants d'immigrants apprennent à mépriser les québécois de souche et à refuser de parler français. Il y a bien des façons de contourner la Loi 101 en ce qui concerne l'éducation: par exemple par des écoles privées religieuses, écoles passerelles, écoles illégales anglaises etc....

    La lague de travail est un outil mais pas le seul. L'éducation en français est tout aussi importante et les deux batailles doivent être menées ensemble.

    Sinon, ce n'est que mettre un diachylon sur la plaie sans la guérir.

    M. Lisée ne veut pas d'irritants pour se faire élire mais lorqu'élu, s'en tiendra-t-il à son immobilisme au niveau de l'éducation?

  • Bernard Terreault - Abonné 10 février 2017 09 h 10

    Impraticable

    Marc Termote est un démographe reconnu mais il erre quand il pense possible de localiser les immigrants en dehors de Montréal pour mieux les intégrer. D'abord, y trouveront-ils de l'emploi, et y obtiendont-ils les emplois disponibles aussi facilement qu'une personnne qui s'appelle Lafortune ou Latendresse? Et puis, trois mois après avoir été installés à Repentigny, Joliette ou Québec rien ne les empêchera de déménager pour rejoindre des compatriotes dans un quartier où ils trouvent des repères réconfortants comme des boutiques "ethniques", des lieux de culte à eux, des gens avec qui parler dans leur langue.
    Je crois que c'est plutôt l'école publique qui pourra, on l'espère, intègrer leurs enfants, si on y exige entre autres un bon apprentissage du français et une bonne connaissance de notre culture et des principes démocratiques. De toute manière, ils vont s'intégrer, si ce n'est pas à "notre" culture, ce sera à la culture nord-américaine omniprésente dans les médias traditionnels et dans les médias sociaux.

  • Gilles Théberge - Abonné 10 février 2017 10 h 02

    C'est vrai que l'effet structurant de certaines mesures est important.

    C'es au fil du temps que l'on constatera son effet durable.

  • René Pigeon - Abonné 10 février 2017 11 h 23

    Que des aliments et autres produits réconfortants soient procurés par les magasins

    Les employeurs et administrations municipales qui accueillent un groupe d’immigrants dans une entreprise qui les a recrutés délibérément devraient s’assurer que certains aliments et autres produits réconfortants soient procurés par les magasins de la municipalité et que le personnel sachent répondre un minimum comme « bonjour, dans la 2e allée, au revoir ».

  • Michèle Lévesque - Abonnée 10 février 2017 21 h 40

    Le Québec post-moderne

    On revient sur le plancher des vaches - disons que, sans couper les racines ni renoncer à l'immensité au dessus de la canopée, on cherche à cultiver des fruits qui demeurent. Bravo !

    La clé, ce sont nos jeunes qui mieux que quiconque sont capables de saisir le message de Lisée, incluant l'appel à éveiller leur fibre démocratique et donc à voter. Si le PQ, dans la foulée du travail remarquable que vient d'accomplir Paul St-P.-Plamondon n'avait réussi que cela en 2018, ce serait déjà énorme pour le Québec. Mais je suis convaincue que cela ira beaucoup plus loin. Le futur n'est pas déterminé d'avance, mais est à inventer. Et déjà, depuis octobre dernier, que d'idées, que de pistes pour travailler !

    Lisée invité au Collège Dawson (1) est un événement historique qui montre que le projet d'un Québec souverain francophone n'a rien à gagner à perpétuer la guerre contre la langue anglaise et encore moins contre les anglophones. Faire du français la langue officielle de ce Nouveau Québec ne signifie aucunement se couper du monde - et aucune fatalité n'y oblige sinon les rengaines des prophètes de malheur et de peur. Si le Monde 'post-' est composé d'identités multiples, le Québec ne sera pas en reste, au contraire, il est mieux placé que quiconque pour montrer qu'on peut y arriver, mais sans se perdre dans l'exercice. C'est là le défi.

    Ce défi, c'est celui de la post-modernité elle-même dans laquelle notre écoumène vient à peine d'entrer - et qu'il ne faut pas identifier avec le post-modernisme et encore moins avec la mondialisation. Le défi consiste à apprendre à composer avec plusieurs niveaux de réalités en même temps sans sacrifier les termes de la relation. Pas de chaos, pas d'immobilisme, pas de pré-détermination, pas d'opposition, mais un travail.

    * * *

    (1) Vidéo sur la page FB de JFL, 10 fév. 2016 10h06. Aussi : "Lisée en opération charme au collège Dawson", par Lia Lévesque (PC), 10 février 2017 14h21.