Pour vaincre les terrorismes, agir ensemble et réussir ensemble

Le corps d'Abdelkrim Hassane, victime de l'attentat de Québec, a été répatrié en Algérie le 4 février.
Photo: Sidali Djarboud Associated Pres Le corps d'Abdelkrim Hassane, victime de l'attentat de Québec, a été répatrié en Algérie le 4 février.

Avec l’attentat terroriste à la mosquée de Sainte-Foy, à Québec, le 29 janvier 2017, nous venons de vivre un grand moment de pathos et une dure épreuve. Nous semblons avoir rencontré l’indicible, l’inconcevable. Il a fallu que six citoyens musulmans québécois issus de l’immigration soient abattus froidement dans une mosquée de la capitale du Québec par un terroriste, un sympathisant de groupes d’extrême droite, pour que l’on se rende compte enfin que les cris d’alarme des communautés musulmanes, lorsqu’elles décriaient la réalité d’une islamophobie, n’étaient pas pur fantasme ou discours facile de victimisation pour étouffer les critiques contre l’islam. L’attitude collective de dénonciation du discours et des gestes islamophobes ne doit cependant pas être lue comme une convocation à taire toute critique envers l’islam et les communautés musulmanes. Notre dénonciation n’est pas synonyme de censure. Le fait religieux subit l’épreuve de la critique rationnelle, et l’islam ne peut y échapper.

Cependant, la liberté d’expression qui permet de critiquer doit s’armer de nuances, éviter les amalgames faciles, les diffamations, et éviter de nourrir les stéréotypes, les préjugés, la distorsion ou l’exagération de faits qui, très souvent, n’ont rien à voir avec la manière dont les musulmans du Québec, dans leur grande majorité, conçoivent et pratiquent leur religion dans ce pays de démocratie et d’égalité. La conversation collective qui est souhaitée par tous ne peut avoir un destin heureux, fructifiant que si elle construit des passerelles, que si les mots, les expressions utilisées mettent les uns et les autres dans une disponibilité cognitive à vouloir poursuivre le dialogue. Comment converser, parler de sujets délicats, aller au-delà du « politically correct » tout en préservant la face des différentes communautés ?

Interroger nos errements réciproques

Le vivre-ensemble que l’on convoque dans tous les discours ne peut-il montrer ses vertus que lorsque le tragique se produit ? La dignité de l’autre ne se dévoile-t-elle que lorsque la tragédie le frappe ? Sommes-nous une société qui ne sait se souder que devant le tragique et le spectaculaire ? Cela paraît être souvent le cas. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que les pays occidentaux n’ont pris véritablement conscience de la tragédie des réfugiés que lorsque l’image glaçante de l’enfant, réfugié syrien, Alan Kurdi, mort par noyade et rejeté par les entrailles de la mer, a été diffusée en septembre 2015. Après l’horreur de l’attentat de Québec, on ne peut manquer de se poser deux questions : qu’avons-nous fait ensemble pour qu’un tel événement se produise au Québec ? Que n’avons-nous pas fait, au moment où il fallait le faire, pour prévenir une telle action ? Cet élan de compassion, de sympathie, d’empathie, de solidarité ne doit pas nous empêcher d’interroger nos errements réciproques. Cet élan permet bien sûr de cicatriser des blessures profondes et de regarder ensemble l’avenir avec espoir. Une erreur majeure cependant est d’avoir laissé la fabrique médiatique et parfois politicienne d’une représentation minoritaire d’un Québec islamophobe et xénophobe s’imposer dans le discours social comme un point de vue dominant. Les Québécois qui sont sortis, en grand nombre, la semaine dernière, pour dire non à la violence terroriste envers les communautés musulmanes et pour montrer leur sincère solidarité durant ces moments tristes, ces Québécois dont les paroles de soutien, les paroles d’appel à l’inclusion et au respect de la liberté de croyance se sont fait entendre partout, ces Québécois qui ont apprécié les paroles de hauteur des premiers ministres Justin Trudeau et Philippe Couillard, du maire Régis Labeaume, ces Québécois-là portent la vraie sensibilité de notre pays ouvert au pluralisme.

Une ultradroite fait souche

Au-delà de ces appels à la tolérance et à l’unité, ce sont bien nos silences, nos indifférences, nos complaisances, nos jeux politiciens, notre peur d’apostropher les entrepreneurs de la parole haineuse, de la parole démagogique qui ont fait indirectement le lit de la circulation hégémonique du discours minoritaire d’exclusion et de rejet. À force de nous focaliser sur le radicalisme islamique, nous oublions qu’il existe depuis bien des années une ultradroite qui fait souche dans la société québécoise et qui fait sienne l’idée de l’intolérance à l’endroit de la différence. En effet, selon une enquête réalisée par New America, un centre de recherche situé à Washington, l’extrême droite nord-américaine a provoqué depuis 2001 plus de victimes que les djihadistes. Ainsi, 48 personnes ont été tuées par des suprémacistes blancs, contre 26 par des personnes se revendiquant du djihad, soit presque deux fois plus de victimes. Des chiffres qui sont à rebours des idées reçues suggérant que seul le djihadisme est véritablement dangereux. Dans un article de la chaîne française Arte, le chercheur John G. Hogan affirme que « le terrorisme islamique aux États-Unis a été exagéré et à l’inverse, les dangers d’extrême droite et des violences antigouvernementales ont été complètement sous-estimés ».

D’ailleurs, la récente élection de Donald Trump ou encore les succès électoraux de l’extrême droite française et belge viennent confirmer l’ancrage politique du populisme en Occident dont l’un des ressorts argumentatifs se fonde sur le mythe de l’islam conquérant. Pour les tenants de cette position, l’islam est par essence expansionniste et conquérant. Cet expansionnisme serait sous-tendu par une volonté d’hégémonie politique imputée tantôt à la nature même de l’« idéologie islamique » (nataliste, prosélyte et envahissante), tantôt aux stratégies de certains de ses acteurs, menaçant l’existence et la pérennité de l’Occident blanc et chrétien. Cette théorie, plus connue sous le nom du « Grand Remplacement », est amplifiée par la multiplication des attentats djihadistes depuis la création du groupe État islamique et la crise migratoire que connaît l’Europe.

Une vision binaire du monde

Bien que fondamentalement opposés, radicalisme d’extrême droite et radicalisme islamique partagent une vision binaire du monde, celle d’un clivage inéluctable entre le monde musulman et le monde occidental, et leurs actions et discours ne visent qu’à augmenter le consensus autour de cette opposition que les deux radicalismes voudraient ontologique. Ces « entrepreneurs de la haine » entretiennent aussi une relation symbiotique. La menace djihadiste ne fait qu’alimenter les peurs et la crainte d’une invasion chez une partie de l’opinion publique occidentale qui trouvera dans le populisme de droite les ressorts idéologiques pour y répondre. Force est de constater que l’extrême droite n’a jamais été aussi virulente et ancrée électoralement que depuis l’émergence du groupe État islamique. Inversement, les actes islamophobes, qu’ils soient menés ou pas par des militants d’extrême droite, sont exploités par la propagande djihadiste, qui y voit un signe supplémentaire de la haine de l’Occident à l’égard de l’islam, venant alimenter les discours de victimisation et de ressentiment des musulmans.

Cet événement a mis à l’épreuve le Québec dans sa volonté de vivre ensemble. Mais nous devons aller plus loin. Nous avons, pour répondre au défi lancé par la haine, l’impératif d’« agir ensemble », mais surtout de « réussir ensemble » les nombreuses promesses d’inclusion que nous avons entendues ces jours-ci.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 9 février 2017 02 h 47

    Il faut que vous fassiez un examen de conscience, messieurs.

    L'inclusion et les bons sentiments doivent venir des deux côtés, messieurs Fall et Amghar. Comment voulez-vous le bienvivre ensemble quand vous instrumentalisez les vêtements des femmes pour faire du prosélytisme? Comment voulez-vous qu'un pays civilisé accepte les visages voilés des femmes en public? Comment voulez-vous l'amour réciproque quand vous souhaitez de vaincre les mécréants et les infidèles dans vos prières tous les vendredis? Il faut que vous fassiez un examen de conscience, messieurs, avant de nous accuser de xénophobie et de racisme. Beaucoup des pays arabes ont interdit le port du niqab et de la burka et de tout vêtement qui déshumanisent les femmes. Sont-ils racistes aussi? Il faut faire la part des choses.
    Par contre, je ne suis pas d'accord ni avec Trump ni avec la montée du populisme en Europe et je ne suis pas contre l'immigration des musulmans en Occident, pourvu qu'ils délaissent l'intégrisme, le fanatisme et le dogmatisme en arrière.

  • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2017 07 h 48

    Désinformation 1.0

    "Ainsi, 48 personnes ont été tuées par des suprémacistes blancs, contre 26 par des personnes se revendiquant du djihad, soit presque deux fois plus de victimes."

    Désinformation quand tu nous tiens. Il y a moins de 1% de population de confession musulmane aux États-Unis. Plus de 94% de la population est soit chrétienne ou bien agnostique. Donc, on parle de plus d'un rapport de 40 pour 1 de victimes.

    Faites la liste de tous les attentats terroristes de cette idéologie politico-religieuse depuis 1980 dans tous les pays occidentaux et vous m'en direz des nouvelles. En bref, c'est le choc des civilisations.

  • Marc Therrien - Abonné 9 février 2017 10 h 56

    Minorité criarde et majorité silencieuse


    «Une erreur majeure cependant est d’avoir laissé la fabrique médiatique et parfois politicienne d’une représentation minoritaire d’un Québec islamophobe et xénophobe s’imposer dans le discours social comme un point de vue dominant».

    S’il est vrai que la minorité criarde a autant de pouvoir parce qu'elle occupe facilement les grands espaces laissés vacants et s’il est vrai que «qui ne dit mot consent», il faudrait chercher à savoir à quoi au juste la majorité silencieuse consent pour rétablir un peu d’équilibre.

    Marc Therrien

  • Khadiyatoulah Fall - Abonné 9 février 2017 17 h 28

    Évidemment, il faut faire la part des choses

    C'est justement l'enjeu de cette contribution. Il n'y est nullement inscrit que les Québécois sont racistes et xénophobes. Savoir faire la part des choses quand on interpelle l'un ou l'autre des groupes, voilà ce que dit la contribution. Éviter la pensée de raccourci qui simplifie la complexité.

  • Michèle Cossette - Abonnée 9 février 2017 19 h 36

    Nos errements réciproques

    Je suis d'accord avec vous, Messieurs, que le discours de la droite contre les musulmans n'est pas acceptable. Beaucoup l'ont dit et redit, mais les politiciens n'ont pas voulu en tenir compte.

    Cependant, j'avoue que j'ai du mal avec votre lettre.

    En effet, quand j'entendrai un responsable musulman condamner les dérives haineuses de Mme Dalila Awada, ou encore tout ce qui s'écrit comme faussetés sur le site des Musulmans du Québec, je prendrai votre discours un peu plus au sérieux.

    J'ai découvert le discours anti-québécois de certains musulmans depuis l'attentat de Québec, et ce n'est pas joli-joli.

    Pour l'instant, votre désir de modération ne semble s'appliquer qu'à une des parties. Il faut que la modération s'installe deux côtés.