Nelly Arcan en série

La comédienne Mylène Mackay et la réalisatrice Anne Émond
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La comédienne Mylène Mackay et la réalisatrice Anne Émond

Dans leur texte fin et intelligent sur le film Nelly d’Anne Émond, Isabelle Boisclair et Catherine Dussault-Frenette suggèrent que l’écrivaine se trouve mise en boîte par le film.

J’ai envie d’écrire en écho à ce texte écrit par des alliées et amies, question de proposer un point de vue légèrement différent et de traduire, en même temps, l’effet que ce film a eu, suscitant nombre de discussions entre des femmes qui aiment Nelly Arcan. Question de montrer, aussi, que les femmes et les féministes ne sont pas prises dans la rivalité qu’on préfère leur imputer au lieu de la solidarité qui les unit. Les femmes sont capables de s’aimer par-delà leurs différences d’opinions ! Et peut-être que c’est une des questions que pose, pour moi, le film.

Au moment du générique, une femme assise derrière moi m’a demandé, sans que je comprenne bien pourquoi, si j’avais connu Nelly Arcan. Comme si c’était le cas de tout le monde, ici. J’ai répondu que, oui, je l’avais rencontrée, une fois. Que j’étais professeure et qu’elle avait été étudiante dans mon université. Je me suis arrêtée là. Je n’ai pas raconté que, la fois où la jeune Isabelle Fortier s’est présentée dans mon bureau, son animosité à mon endroit était palpable. Elle était intelligente et indignée, intéressée par la représentation des femmes, le corps, les troubles alimentaires. Après la vingtaine de minutes qu’a duré notre échange, je me suis dit qu’elle m’avait détestée. Si je le raconte ici, c’est pour tendre vers une chose qu’aborde Nelly : les rapports entre femmes. Si les hommes passent, dans le film, peut-être que les femmes restent. Les amies, l’attachée de presse, même la mère allongée sur son lit. Et surtout, nous, les femmes qui la lisent, nous restons. Car il me semble que ce dont parle le film, c’est d’une rencontre entre Nelly Arcan et nous, par l’entremise d’Anne Émond. Nelly n’est pas à mon avis une biographie, une biofiction ou une adaptation de l’oeuvre. Ce serait, plutôt, une mise en scène de l’acte de lecture lui-même.

Fille en série à elle toute seule

Nelly est un film sur les manières de lire Nelly Arcan en tant qu’Isabelle Fortier, la narratrice Cynthia, le personnage public qu’était Arcan, et le personnage inventé par Émond ramené à son seul prénom. Le film, pour moi, est une invitation à déformer la lecture. Il agit à la fois comme une lentille grossissante et un microscope, un palais des glaces et un kaléidoscope… et il parle moins de ce qui faisait ou de qui était Arcan que de ce qui peut se passer pour nous quand on la lit. Comment Arcan s’incarne en un collage d’images, une figure à travers laquelle on voit Marilyn Monroe, Sylvia Plath, Virginia Woolf, et des dizaines d’autres femmes, vues, fréquentées, fantasmées, inventées par elle et nous à la fois. Nelly Arcan comme une fille en série à elle toute seule, poupée gigogne où toutes les poupées sont exactement de la même taille et parviennent néanmoins à s’emboîter.

Au fond, Nelly me semble une invitation à se défaire de la biographie. Tout au long du film, ce sont les textes d’Arcan qu’on entend en voix hors champ, des extraits auxquels se mêlent des morceaux pastichés par Anne Émond, à la manière de toutes ces filles devenues écrivaines qui ont été influencées par Arcan. Il est peut-être important de rappeler qu’Arcan, de son vivant, attirait souvent plus de mépris que de respect. Mais comme on tend à préférer les mortes aux vivantes, son suicide l’a hissée au rang de déesse. Et c’est cette femme-là que nous donne le film, toutes les figures féminines de la mythologie à elle toute seule, comme un ultime pied de nez de la part de l’écrivaine que j’imagine nous disant, avec ironie, colère et dépit : Voilà tout ce que vous pensez de moi ! Maintenant, essayez de deviner ce qui est vrai. Jamais vous n’y arriverez.