Nelly Arcan mise en boîte

«De son vivant, on a cherché à mettre Nelly Arcan en boite, à la saisir pour la fixer, l’assigner à sa place», écrivent les auteures.
Photo: Source TIFF «De son vivant, on a cherché à mettre Nelly Arcan en boite, à la saisir pour la fixer, l’assigner à sa place», écrivent les auteures.

À la fin de la projection de Nelly, on reste plombées. Plombées par l’ambiance du film autant que par la lourdeur du ton monocorde du commentaire en voix hors champ. Ce sont des choix esthétiques défendables, certes. Après tout, chacun fait le film qu’il ou elle veut. Outre cette tonalité d’ensemble, plusieurs aspects nous ont semblé dérangeants, à nous qui avons fréquenté les textes de Nelly Arcan.

Dérange d’abord l’idée même de faire un film qui, en dépit du projet exprimé par Anne Émond, invite à une lecture biographique d’une auteure qui tenait à s’en éloigner. Comme s’il avait fallu la ramener là d’où elle voulait pourtant s’échapper : le réel. Les autofictions de Nelly Arcan sont très peu descriptives, on y retrouve peu de narratif, peu d’anecdotes. La force de ses textes ne se trouve pas du côté des histoires, mais du côté du discours, et de la voix qui le porte ; ils réfléchissent et font réfléchir.

Arcan avait pratiqué le travail du sexe. Escorte, elle rendait compte du monde prostitutionnel depuis la position singulière qu’elle occupait : de l’intérieur, donc, mais en l’observant en outsider. Elle l’a abordé avec le don de voyance qui était le sien, depuis ce point de vue autre qui lui était imparti. Dans le monde de la prostitution, mais du côté des femmes. Elle disait vouloir mettre des mots là où il n’y avait, auparavant, que des images. Ici, on la ramène aux images.

Il y a bien un jeu de formalisation qui soutient cette volonté d’offrir une version librement inspirée de la vie et de l’oeuvre, comme l’indique le film en ouverture. Quatre « versions » de Nelly sont présentées — la prostituée, l’écrivaine, l’amoureuse et la star. Mais au-delà de la couleur des perruques, c’est une Nelly d’une seule teinte, empreinte de pathos, qui les traverse. Elles se distinguent tout de même les unes des autres, suivant le parcours du personnage, de la vie d’escorte aux événements mondains où se retrouvent les « grands » de la littérature — l’un d’eux étant désigné comme le génie nouvellement découvert.

Est-ce pour correspondre à cette figure mythique du grand écrivain, dont on aimerait bien, pourtant, se défaire, qu’on nous présente une Nelly recluse au bord de l’eau, entourée de tableaux anciens et arborant une coiffure et une tenue aussi sévères ? Est évoquée la figure de Virginia Woolf. Fort bien. Mais fallait-il à ce point contraster l’écrivaine et la putain — comme s’il fallait surtout ne pas confondre le distingué et le profane, les faire se contaminer —, elle qui incarnait pourtant les deux, abolissant toute honte ?

Malaise

Ensuite, plusieurs aspects suscitent un malaise. Est-ce parce que Nelly pratiquait le sexe et qu’elle en parlait qu’on a fait d’elle une nymphomane ? Est-ce vraiment la seule lecture que l’on peut faire, encore aujourd’hui, d’une femme qui écrit sur la sexualité ? On la voit se caresser sur le divan du psy. On la voit entrer dans le lit de son éditeur. Peu importe que ces faits soient avérés ou non ; ce n’est pas de vérité qu’il est question ici, mais d’une proposition cinématographique.

On remet aussi en question la scène d’ouverture : la petite Nelly, dans un concours de lipsync, débutant de façon timorée, puis s’emportant peu à peu de façon passionnée, reçoit un signe de sa mère qui, de la salle, l’invite à modérer ses transports. Cette scène cardinale semble ainsi placer tout ce qui suit sous l’égide de la « faute » de la mère, éternelle castratrice. À l’opposé, l’amoureux, lui, s’en sort exonéré de tout blâme. Alors que, dans Folle, Arcan montre un homme obsédé par les filles du Web, les girls next door qui peuplent la pornographie patriarcale (il faut le spécifier, car celle-ci ne résume pas la pornographie, il y a aussi des pornographies féministes), l’amant est ici montré en bon gars, confronté à une hystérique, c’est pas d’sa faute, le pauvre, y est cool, c’est elle, mon Dieu, elle est complètement folle.

Quant au père, dont la voix autoritaire traverse les premières oeuvres d’Arcan, il passe quasi inaperçu. Voire, à côté de la mère, qui refrène les élans de sa fille, il paraît bienveillant. D’ailleurs, autour d’elle, les figures paternelles ne manquent pas : le psy, l’éditeur, le médecin, tous se relaient pour l’accompagner, la soigner, voire la sauver — la maintenir du côté de la vie. La perversité et la malveillance semblent être réservées aux clients ; comme si le sexisme et la misogynie ne pouvaient dépasser les murs de la chambre de la putain, comme s’ils étaient exclusifs au monde de la prostitution.

De son vivant, on a cherché à mettre Nelly Arcan en boîte, à la saisir pour la fixer, l’assigner à sa place. Or Arcan ne s’y tenait pas, à cette place qu’on assigne aux femmes, leur enjoignant d’être soumises et silencieuses. Elle pensait avec force et écrivait. Elle a laissé des oeuvres riches et complexes, qu’une seule lecture ne peut épuiser. Le danger ici est que le film les supplante, et que l’effet de réel impose une lecture biographique — car bien que la trame soit morcelée, chaque fragment se présente comme un moment de vie.

Le risque est grand que le portrait que dresse le film soit reçu comme matériau brut, et qu’il prenne valeur de référence dans l’imaginaire de tout un chacun — a fortiori chez ceux et celles qui ne l’ont jamais lue. Loin de nous l’idée de démolir le film d’Anne Émond, qui reste un beau film, porté par d’excellents interprètes et soutenu par la magnifique musique de Dear Criminals. Mais il nous importait de souligner l’inconfort qu’il a suscité en nous, ainsi que la façon dont il infléchit la compréhension de l’écrivaine. Après la projection, en sortant du cinéma, ce qu’on a le goût de faire, c’est bien de lui redonner son nom d’écrivaine et de se tourner vers Nelly Arcan — les livres.

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