Le terreau fertile d’une extrême droite bien de chez nous

Les auteurs n'attribuent pas l’entièreté de ce drame au rôle des «radios-poubelles» de Québec, mais ils croient qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les auteurs n'attribuent pas l’entièreté de ce drame au rôle des «radios-poubelles» de Québec, mais ils croient qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires.

Sous le choc de l’émotion quant au caractère indicible de la tragédie, il nous faudra sans doute du temps pour rendre celle-ci intelligible et surmonter la tentation de la réduire trop facilement à une dérive pathologique décontextualisée. Comment un enfant de bonne famille ayant grandi dans un pays dont l’identité fondamentale repose sur la « diversité » et la tolérance en vient-il à tirer sur d’innocentes victimes dont le seul crime est de prier leur Dieu dans un temple censé les protéger contre l’horreur et la bêtise du monde ?

Pourquoi dans une société pacifiée, des violences immanentes aux logiques de guerre viennent-elles perturber le quotidien tranquille et sans histoire de masses d’individus pour lesquels les frontières du présent et de l’immédiateté sont à la fois un gage de sécurité et de trajectoires paisibles étrangères aux grands cataclysmes ? Enfin et surtout, que nous dit le crime sur celui-ci qui l’a commis et, plus largement, sur l’environnement social l’ayant rendu possible ?

Toutes ces questions renvoient à plusieurs ordres d’explication dont la complexité dicte la prudence, exigeant, pour en réfléchir le sens, temps et espace. Sans prétendre répondre ici à une telle exigence, nous croyons néanmoins urgent de débattre d’un phénomène relativement nouveau chez nous, dont la particularité est de servir de ferment idéologique à des éléments fragilisés par l’anomie et l’anonymat pour lesquels le spectacle d’une telle violence agit comme mode cathartique de réalisation de soi. Si la haine est une construction sociale et discursive, il faudra bien se questionner sur son origine et ses vecteurs.

Mystère Québec

Il y a un peu plus d’une décennie, certains journalistes s’interrogeaient sur le « mystère Québec » en constatant que notre capitale nationale, de bourgade homogène qu’elle fut jadis s’était progressivement mutée politiquement en une espèce de vivier conservateur à l’intérieur duquel fleurissait une droite décomplexée. Démagogique et xénophobe, une version bas de gamme de vieux courants réactionnaires présents aux États-Unis s’est radicalisée au cours des dernières années à la faveur de la montée d’un populisme qui a su instrumentaliser les effets délétères des crises financières sur le tissu social, l’incapacité congénitale des démocraties occidentales à intégrer les populations de migrants et l’insécurité que génère le terrorisme djihadiste.

À Québec, cette droite tient le micro chaque jour sur les ondes d’obscures stations de radio inondant son auditoire des pires préjugés et de propos haineux destinés à polariser les opinions et à cristalliser les réflexes de rejet. Elle s’incarne dans des tribuns sans envergure, néanmoins habiles à nourrir la hargne et à canaliser celle-ci vers les mêmes cibles héréditaires qui tiennent lieu de véritables lubies (le pauvre, l’étranger, le musulman, l’homosexuel et l’intellectuel).

Il existe au sud de nos frontières une « Amérique profonde » nourrie depuis des lustres par des animateurs et des chroniqueurs dont la stratégie délibérée consiste à créer, pas à pas, un climat politique où l’expression des extrêmes — une fois normalisée — viendrait légitimer un « mode de gouvernance » se représentant la société de manière parfaitement manichéenne, banalisant du même coup les manifestations de rage des couches les plus démunies.

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis est un aboutissement plus qu’un phénomène de conjoncture. Comme l’ascension de l’extrême droite en Europe, sa victoire participe à consolider ici même une droite sachant fort bien tirer parti de la liberté d’expression qui, de valeur cardinale des sociétés modernes est devenue un dogme commode et surtout utile pour masquer des positions qui n’ont plus rien de modérées.

Les démocraties contemporaines sont ainsi menacées, disons-le, par une parole fanatique qui forge des identités et sert de terreau susceptible un jour ou l’autre de voir germer la barbarie. Nous ne résumons pas l’entièreté de ce drame au rôle des « radios-poubelles » de la Vieille Capitale. Nous croyons cependant qu’elles ont à assumer plus de responsabilités que ne le prétendent leurs propriétaires, et qu’il est souhaitable que le CRTC en vienne en relire la définition de ce qu’est la propagande haineuse et agisse en conséquence. Il est également souhaitable que nos législateurs élargissent les horizons de la réflexion en tenant compte du fait que le langage, comme l’analysait le philosophe Jean-Pierre Faye (Langages totalitaires), n’est pas neutre et qu’à titre d’« acte performatif », des énoncés peuvent en venir à cacher une réalité effective.

38 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 1 février 2017 02 h 53

    Le cynisme, un outil politique!

    Le discours méprisant et haineux qui déferle quotidiennement et insidieusement sur les ondes n'est pas sans effet sur les mentalités! L'élection de Trump en témoigne! Le conservatisme à Québec aussi! Il peut conduire à des gestes insensés, mais à tout le moins, il contribue au discrédit des pouvoirs publics et rend illusoire un débat social productif.

    Par le biais de leurs chaînes de radio, les propriétaires imposent des idées, créent un climat fermé et font de la petite politique à coeur de journée! Toutefois, il est difficile d'imaginer que la haute autorité consente à mettre de l'ordre dans ces machines de dénigrement et d'abêtissement, d'autant que la culture du cynisme n'encourage ni discussions ni remises en question! Et décourage la mobilisation!

    • Christian Montmarquette - Abonné 1 février 2017 10 h 35

      À Jacques Lamarche,

      « Le discours méprisant et haineux qui déferle quotidiennement et insidieusement sur les ondes n’est pas sans effet sur les mentalités ! » — Jacques Lamarche

      Quand nous parlons d’ostracisation de la communauté musulmane, n’oublions pas de mentionner toutes les « wedge politics » (politiques de division) galvaudées par le PQ, le Bloc québécois et le Parti conservateur du Canada à des fins partisanes et électorales.

      Il n’y a pas que les radios-poubelles et les Richard Martineau de ce monde qui ont contribué à alimenter l’islamophobie au Québec.

      Nos leaders politiques ont une très grande responsabilité dans cette histoire.

      Une responsabilité qu’ils refusent d’ailleurs toujours d’assumer.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 1 février 2017 14 h 04

      A Christian Montmarquette.

      Je comprend mieux votre empressement à souhaiter la réélection du PLQ, qui est toujours prêt à discuter après coup, après des catastrophes annoncées, comme QS.

    • Christian Montmarquette - Abonné 1 février 2017 19 h 26

      Jean-Pierre Grisé,

      Réaction complètement à côté de la traque qui dit le contraire de la vérité.

      Alors que QS a toujours dénoncé à la fois le nationalisme de la droite identitaire du PQ ET politiques d'austérité des libéraux.

      - Cm

    • Daniel Bérubé - Abonné 3 février 2017 13 h 44

      @ Cm : ... Une responsabilité qu’ils refusent d’ailleurs toujours d’assumer.

      Maintenant ils ont reconnu qu'ils avaient "soufflé sur la braise" au moment des élections. Reste a souhaiter que les voeux pieux mentionné par la suite ne reste pas lettre morte, ou considéré comme une simple promesse électorale.

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 février 2017 13 h 58

      Une question, monsieur Montmarquette: si le peuple québécois (pas pure-laine, comme disent les fédéralistes, mais québécois) n'existe pas, au nom de quoi voulez-vous faire l'indépendance?

  • Nadia Alexan - Abonnée 1 février 2017 02 h 57

    Il ne faut pas céder au dialogue des sourds.

    Vous avez raison. Le CRTC doit retirer les licences des radios poubelles qui sèment la haine quotidiennement. Mais il ne faut pas non plus jouer à l'autruche pour ne pas voir la propagande de l'islam politique qui provient de l'Arabie saoudite et qui propage l'intégrisme totalitaire, qui est complètement opposé à nos valeurs d'ouverture et de compassion. On ne doit pas faire l'aveuglement volontaire sur le fait que les intégristes appellent eux aussi à la haine en appelant les autres confessions des «mécréants» et des «infidels!» Par contre, il n'y a absolument rien qui justifie l'horreur de la violence qui s'est produite dans la mosquée de la ville de Québec.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 février 2017 07 h 37

      Mme Alexan, je suis tout aussi opposé que vous à la propagande haineuse de la dictature saoudienne. J'ai d'ailleurs écrit un long texte explicatif intitulé 'Le prosélytisme de l’Arabie saoudite' à ce sujet.

      Mais il ne faut pas confondre l’Islam tel qu’il se pratique chez nous avec celui pratiqué dans les pays où la charia a force de loi.

      Les Musulmans occidentaux sont des pionniers qui sont en train de définir un Islam moderne, complètement différent de celui cherchant à reproduire les coutumes barbares d’il y a 1 500 ans.

      Conséquemment, je ne vois pas comment la condamnation de l’attentat québécois devrait être nuancée par la réalisation que les Musulmans à l'autre bout du monde ont des torts.

      Doit-on considérer les Musulmans d’ici comme _responsables_ des crimes que des coreligionnaires commettent ailleurs ?

      Ce n’est pas la première fois que je lis un commentaire de vous dans ce sens et j’aimerais que vous me précisiez votre pensée à ce sujet.

      En bref, quel est le rapport ?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 février 2017 09 h 32

      Ce n'est pas en enlevant les licences aux radios poubelles mais en éduquant les gens qu'on arrivera à des résultats...Ce qui est arrivé à Québec servira certainement à sensibiliser les citoyens à utiliser leur jugement et leur intelligence à d'autres activités que d'écouter ces radios-poubelles...sinon c'est à désespérer du genre humain.

      Ce n'est pas uniquement une certaine haine et une désinformation qui ont suscité cet attentat mais... un mode de vie que le numérique a transformé en jeux létaux...

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 février 2017 13 h 44

      Quand ça a été essayé, 50 000 personnes avaient défilé à Québec pour protéger la liberté de dire ce qu'on veut à la radio!

    • Daniel Bérubé - Abonné 3 février 2017 13 h 55

      @ Nicole D. Sévigny : Vous dites, sensibiliser les citoyens a utiliser leur jugement et leur intelligence... plutôt que faire enlever les permis des radios poubelles, mais... c'est un peu comme demander à la population de ne pas se laisser influencer par les publicités ! Vous dites que l'évènement leur aura sûrement fait réaliser et prendre conscience... et pourtant, le lendemain la police arrêtait une personne qui félicitait le tueur et se demandait pourquoi il n'en avait pas tué plus ! Alors, reconnaissons que les cervelles, les mémoires, les intelligences ne sont pas toutes au même niveau, et que certaines resteront sans doute inchangeable...

  • Yves Côté - Abonné 1 février 2017 05 h 57

    Phoénix...

    La culture, tout comme la nature, a horreur du vide.
    La défaite québécoise venant d'une tricherie canadienne honteuse et jamais assumée au référendum de 1995 n'a pas été que politique. Loin de là.
    L'absence totale de réactivité de nos politiciens à contester officiellement au nom de notre peuple la validité du résultat de ce vote a créé un vide abyssale en matière de fierté collective. Refuser de se battre quand une cause est juste ne laisse en héritage à un peuple que la certitude du fondement de son défaitisme.
    Je Me Souviens, Ah! mes amis, c'est ainsi que s'invente la version canadienne moderne de notre archaïque "Quand on est né pour un petit pain, on meure pour un petit pain !".
    Expression aujourd'hui devenue : Quand on est né pour un petit pain, à peine un peu de sucre de mauvaise qualité ajouté dessus et c'est avalé avant de mourir !

    La défaite québécoise venant d'une tricherie canadienne honteuse et jamais assumée a été celle de toute notre société qui, de la découverte récente alors de sa valeur propre, ne faisait que commencer à en assumer la signification. Elle qui fut, ensuite et depuis, attaquée sans relâche pour anéantir toute possibilité qu'elle renaisse.
    Tuer le Phoénix fut et demeure la partie dominante d'une canadianité obsédée par la maîtrise politique des Québécois. Ce qui ne cesse tant de s'amplifier, que cela en est devenu le cri véritable d'un raliement nationaliste aigu et "coast to coast".

    Alors, que reste-t-il de visible aux Québécois depuis 1995 dans un déluge d'acceptation sociale générale de leur infériorité politique ?
    Qu'appercevons-nous encore, sinon que la grossièreté qui représente la pire des médiocrités dans notre société ?
    A l'exacte proportion de ce qui se trouve ailleurs aussi, lorsque l'humanisme des Hommes disparaît en même temps que leur liberté à être ce qu'ils sont ?

    Que reste-t-il donc de visible alors, ici et ailleurs, sinon le goût pour la mort de quelques pauvres d'esprit tonitriants ?
    A combattre.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 février 2017 14 h 37

      Quel rapport ? Suggérez-vous sérieusement que la défaite référendaire de 1995 est à la source de l'attentat terroriste antimusulman de Québec ? Si c'est votre propos, c'est beaucoup de mots inutiles mais très beaux.

    • Loraine King - Abonnée 1 février 2017 14 h 52

      Tour ce qui a rapport au référendum de 1995 est une tricherie honteuse.

      Vous nous demandez ce qu'il en reste, et nous fournissez l'évidente réponse : l'hyperbole.

    • Yves Côté - Abonné 2 février 2017 04 h 17

      Madame King et Monsieur Martel, en réponse, je vous parlerai du constat que faisait dans les années 70 deux Québécois que nous avons, malheureusement, trop tendance à oublier.
      Ou même, à carrément ignorer...
      Il s'agit de Madeleine Ferron et de Robert Cliche qui décrivait les conséquences pour une société donnée de l'évaporation de "la loi du peuple" (Quand le peuple fait la loi, aux éditions Hurtubise/HMH).
      Cette "loi du peuple" étant "l'ensemble des conventions qu'établissent entre eux les membres d'un groupe déterminé … pour régir leurs relations" celle-ci s'incluant en tout dans la conception anthropologique de la culture, sa dissolution oblige la société touchée à un remplacement immédiat.
      Que l'anéantissement en question soit subit ou progressif, total ou par étape de dégradation, la nouvelle "loi du peuple" qui s'installera à la place de l'ancienne sera d'autant plus rapide à le faire qu'elle se présentera comme "prête à l'emploi". Et donc, sans même avoir la nécessité de faire la démonstration qu'elle est plus sage ou plus avancée que celle à laquelle elle se substituera. La plus élémentaire et rudimentaire des fonctionnements possibles qui ainsi se présentent aux individus comme à la société étant celle, typique, du fonctionnement mafieux. Fonctionnement ou la logique principale repose sur le principe que la désobéissance à la règle générale mérite simplement la mort lorsque les écarts qui sont pris peuvent devenir ennuyeux pour les individus du nombre qui se perçoit comme la norme fondée.
      En clair, selon moi, la porte non-seulement laissée grande ouverte par "notre " absence de contestation juridique du résultat au référendum mais tenue ainsi par un Canada qui ne cesse de voir que cela entraîne la diminution du pouvoir politique des Québécois au Canada, est aussi celle par laquelle passent des gens comme Richard Bain et l'actuel tueur de Québec pour justifier moralement envers eux-mêmes leurs gestes criminels.
      Ce qui n'a rien d'hyperbolique à mon sens

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 février 2017 16 h 29

      M. Yves Côté,

      Merci pour cette précision intéressante.

    • Yves Côté - Abonné 3 février 2017 14 h 09

      Sincères salutations républicaines, Monsieur Martel.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 février 2017 07 h 06

    … ?!? …

    « Il est également souhaitable que nos législateurs élargissent les horizons de la réflexion en tenant compte du fait que le langage, comme l’analysait le philosophe Jean-Pierre Faye (Langages totalitaires), n’est pas neutre et » (Stéphane Chalifour, Judith Trudeau, professeurs, Sciences humaines, c Lionel-Groulx)

    Effectivement, le langage, n’étant jamais neutre, relève du terrain social dans lequel il s’implante, véhicule et transmet des indices de mentalité-culture X dont il sied de faire ou de réaliser ce dont il promeut et choisit en termes de véracité et d’énergie de société !

    D’exemple, depuis l’Époque de Duplessis-Léger et malgré la Révolution dite Tranquille et la diversité des opinions ou des articulations de socialisation « nouvelles », on-dirait que le langage du Québec, ayant peu évolué et déraciné ?, tarde à quitter son terreau « totalitaire » et à s’affranchir de liberté et de démocratie !

    De ce langage, le « législateur » est-il assez volontaire pour aider à élargir des « horizons de la réflexion », des horizons susceptibles de ?

    … ?!? … 1 fév 2017 -

  • Pierre Grandchamp - Abonné 1 février 2017 07 h 18

    Ajoutez à cela: les séparatistes et les syndicalistes

    "Elle s’incarne dans des tribuns sans envergure, néanmoins habiles à nourrir la hargne et à canaliser celle-ci vers les mêmes cibles héréditaires qui tiennent lieu de véritables lubies (le pauvre, l’étranger, le musulman, l’homosexuel et l’intellectuel).

    Ajoutez à cela: les séparatistes et les syndicalistes.