Ce verre grossissant qu’on aime détester

Des partisans accueillent Donald Trump lors de la campagne présidentielle. Cible de nombreuses critiques, le président désigné ne fait pourtant que nous renvoyer l’image de nos travers.
Photo: Mark Wallheiser Agence France-Presse Des partisans accueillent Donald Trump lors de la campagne présidentielle. Cible de nombreuses critiques, le président désigné ne fait pourtant que nous renvoyer l’image de nos travers.

Comme il est terrible ce Donald Trump, ce tout nouveau président des États-Unis. Si on faisait la liste de tous les qualificatifs qui lui ont été attribués, nous n’aurions pas le choix, il faudrait dire de lui qu’il est un monstre.

Mais amusons-nous, quitte à rire jaune par la suite, à le regarder par l’autre côté de la lorgnette, à partir de ce que nous sommes comme société. Ainsi, il nous faudra peut-être reconnaître que Donald Trump n’est pas une exception, mais bel et bien le pur produit de notre société occidentale. Qu’il est notre création, en fait, une sorte de concentré de ce que nous sommes devenus. Oui, un concentré, et c’est d’ailleurs ce qui le rend tellement indigeste et difficile à avaler.

On dit de lui qu’il est narcissique, inculte, qu’il n’a que mépris pour la connaissance et la science, qu’il déforme ou nie les faits ou la réalité afin d’imposer la sienne, qu’il parvient à faire passer ses opinions pour des « vérités » à force de les répéter, qu’il vit dans un monde superficiel, kitch à souhait où le paraître prend le dessus sur l’être, l’apparence sur l’authenticité.

Mais n’est-ce pas là le triste portrait de notre société ? Lorsque j’ouvre la télé et que je tombe sur les Recettes pompettes, le nouveau show de Véro et autres émissions de ce genre, lorsque je lis certains journaux ou que j’écoute la radio poubelle, lorsque je surfe sur les médias sociaux, je n’ai pas tellement le choix de constater que j’y retrouve exactement ce que nous reprochons tous à Donald Trump : de l’opinion vulgaire, du potinage, de la médiocrité, des comportements narcissiques, beaucoup de légèreté, de la désinformation, des théories du complot, une fuite dans le virtuel et beaucoup de selfies nombrilistes, de likes consensuels, d’images déformées, enjolivées, « photoshopées », truquées, arrangées par le gars des vues.

Usine à « trumpiens »

Mais si ce n’était que cela. Parfois, lorsque je regarde certains étudiants qui arrivent au cégep, j’ai l’impression que notre système d’éducation est devenu une usine à « trumpiens » et à « trumpettes ». Formatés dans le moule de la réforme, du Renouveau pédagogique, on a fait croire à ces élèves que l’important était de communiquer, d’exprimer leurs opinions, d’épancher leur moi profond et qu’il ne valait plus la peine d’acquérir des connaissances et une culture solides étant donné que tout ceci était dorénavant disponible sur Google.

Aussi, on leur a inculqué une conception utilitariste de l’éducation : ce qui est appris doit servir à quelque chose, déboucher sur du concret. Sinon, pas la peine. D’ailleurs, notre ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, vient d’ajouter une toute nouvelle brique à cette belle et grande idéologie pragmatique en imposant, par la seule puissance de son verbe, un cours d’éducation financière aux élèves de 5e secondaire, et ce, au détriment du cours Monde contemporain, un cours tellement inutile… Ainsi, selon les dires du ministre, les étudiants sauront comment gérer leur facture de téléphone cellulaire.

Toutefois, ayant du mal à écrire, à lire et à comprendre un texte faute d’un riche vocabulaire et d’une culture solide, habitués à se confier à des écrans à coeur de journée et à croire que ce qu’ils y trouvent représente la réalité, la pure vérité, nos étudiants deviennent ainsi des proies faciles pour les propagandes et canulars de toutes sortes, de futurs adeptes des discours populistes de tout acabit et, bien sûr, des partisans potentiels d’un Trump canadien ou québécois aux prochaines élections, lui qui viendra à son tour insulter les femmes, les communautés ethniques, les homosexuels, les intellectuels, les journalistes et tous ceux qui n’opinent pas comme lui. Devant tout ceci, nous pourrons alors nous payer le luxe de l’indignation.

Mais tout ceci, on ne veut pas le voir, encore moins le savoir ou se l’avouer. On préfère se moquer du personnage Trump, quitte à en faire une immense caricature qui nous permettra ainsi de nous sentir tellement, tellement loin et différent de lui. Malheureusement, Donald Trump, à la manière d’un verre grossissant, ne fait que nous renvoyer l’image de nos travers, de notre médiocrité, de notre hypocrisie et aussi de notre lâcheté.

14 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 20 janvier 2017 08 h 37

    Je vous ai "liké"

    J'ai bien lu que vous êtes contre les "likes consensuels" mais j'ai tout de même voté pour votre article parce que je trouve que oui, en effet, il y a du Trump, et bien plus qu'on ne croit, dans notre société de divertissement.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Réjean Bergeron - Abonné 20 janvier 2017 16 h 49

      Pas de problème M. Bernier, il m'arrive aussi de le faire à l'occasion...

  • Claude Poulin - Abonné 20 janvier 2017 09 h 04

    Quoiqu'on en pense

    Dans la mythologie grecque, Narcisse découvrant la futilité de sa passion pour sa personne en arriva à poser le geste irréparable: il se suicida. On pourrait extrapoler sur ce mythe et imaginer que Donald Trump (le Narcisse des temps modernes), grisé par le reflet de son image médiatique se serait engagé dans un expédition de chasse politique avant tout pour assouvir cette passion maladive attachée à son égo, sans jamais penser qu’un concours de circonstances imprévisible et inattendu allait lui ouvrir la porte de la Maison-Blanche. Les dérives, les dévoiements et les reculades que l’on observe depuis sa nomination, seraient finalement l’expression inconsciente d’un comportement suicidaire. On verra dans quelques mois qu’il ne pourra pas tolérer les obligations attachées à sa fonction et qu’il posera le geste fatal qui mettra fin à cet épisode de sa maladie. Quoiqu'on en pense!

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 20 janvier 2017 09 h 30

    bonjour justesse...

    Merci pour ce texte provocateur et tranchant, lucide et vrai, mais oh que triste aussi....

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 20 janvier 2017 09 h 30

    bonjour justesse...

    Merci pour ce texte provocateur et tranchant, lucide et vrai, mais oh que triste aussi....

  • Marc Therrien - Abonné 20 janvier 2017 12 h 19

    Se réconcilier avec les dualités

    Décidément, encore une fois, le philosophe, homme de l’examen de conscience, qui veut la vérité et la recherche, nous rend la vie un peu plus difficile par son appel à plus de lucidité et de probité. Si pour certains «Dieu a créé l’homme à son image», je traduis l'enseignement de M. Bergeron en considérant que l’humain pensant a crée un monde pensable à son image, ce qui fait qu’il est à la fois au monde et du monde. Depuis le mythe de la caverne de Platon, on sait d’expérience qu’il est plus facile de vouloir en rester aux apparences plutôt que d’avoir à souffrir de l'exposition à trop de lumière. Une des raisons d’être de la philosophie est de nous aider à penser mieux pour vivre mieux en se réconciliant avec les dualités ou contradictions qui nous fondent plutôt que de continuer à essayer de les séparer pour ainsi vivre divisé en soi-même. Une première démarche consiste à prendre conscience que nous sommes inclus dans la situation que l’on décrit en la pointant du doigt pour la dénoncer et à chercher à découvrir comment nous y avons participé par nos choix et actions.

    Il appert que par tous ces efforts pour se créer une vie facile et confortable, l’être humain s’ajoute des problèmes à résoudre qui lui rendent la vie plus difficile et inquiétante encore. Aussi, il est étrange de réaliser que l’humain semble aimer se «conter des peurs» et Trump serait donc le nouveau phénomène permettant à l’angoisse de trouver son chemin et son objet. Enfin, il peut être aidant de prendre conscience que nous avons besoin des mensonges, et souvent du mensonge à soi-même, pour conférer à notre monde des qualités comme la stabilité, la permanence et l’identité que nous avons besoin d’imaginer comme réelles pour nous sécuriser. Ça me rappelle cette réplique, une des plus célèbres du cinéma hollywoodien, de Jack Nicholson dans le film «A few good men» : «You want the truth?- You can’t handle the truth!»

    Marc Therrien

    • Réjean Bergeron - Abonné 20 janvier 2017 16 h 51

      Réflexion pleine de lucidité, M. Therrien. Oui, il est bien parfois de se prendre soi-même comme objet d'étude.