Place à la politique-spectacle!

«Grâce à Donald Trump, le spectacle fait désormais partie intégrante du paysage politique», écrit Ewan Sauves.
Photo: Kim Cheung Associated Press «Grâce à Donald Trump, le spectacle fait désormais partie intégrante du paysage politique», écrit Ewan Sauves.

On dit qu’une image vaut mille mots. Une statue de la Liberté terrifiée, effondrée et complètement désemparée, qui tente de s’accrocher tant bien que mal à Barack Obama. Vous avez sûrement aperçu ce dessin dans votre fil d’actualité ces derniers jours. L’image est effectivement poignante : le symbole universel de liberté et de démocratie admet sa détresse et son impuissance devant l’inévitable ouragan Trump…

Donald J. Trump devient le 45e président des États-Unis ce vendredi. Barack Obama, qui a incarné l’espoir et le renouveau politique pendant plus de huit ans, lui remet les clés de la Maison-Blanche. Beaucoup de choses ont été dites depuis le 8 novembre 2016. La pilule Trump avalée, il convient de réfléchir à la vague populiste qui a su déjouer les pronostics. En politique, on me conseille souvent de penser « en dehors de la boîte ». Dans ce cas-ci, je vais faire exactement le contraire et penser directement dans la boîte… ou plutôt dans la télévision.

Une influence grandissante

L’expérience de téléréalité vécue par Trump, notamment avec The Apprentice, a pesé lourd dans sa manière de faire campagne. Après tout, il s’agit de son principal bagage de connaissances. Il se vend en tant que bâtisseur d’un empire dont la promotion a été largement faite à la télévision. Mais il ne s’agit pas que de cela. Trump a pu compter sur une aide inattendue : celle des séries télévisées.

Comme des millions d’Américains, je suis un adepte de Netflix et de ses créations originales. Pensons à House of Cards et à Scandal, deux séries dont le décor est Washington, la Maison-Blanche, les élections présidentielles, les complots, les meurtres et les magouilles qui sont monnaie courante.

Aujourd’hui, je me pose sérieusement la question sur les liens qui existent entre ces élaborations cinématographiques, la place qu’elles occupent dans l’imaginaire collectif et leur poids dans les urnes. Soyons sérieux : ne vous êtes-vous jamais dit, après la diffusion d’un de ces épisodes : « Je suis sûr que c’est vrai, que ça se passe comme ça » ? N’avez-vous pas pensé la même chose à l’écoute de certaines nouvelles décourageantes de corruption invraisemblables, d’écoutes électroniques indignes, alors que vous jonglez pour maintenir l’équilibre de votre budget, de votre famille, de votre job ?

Donald Trump a provoqué chez les Américains un amalgame d'émotions polarisées et polarisantes, un glissement de la réalité vers l'imaginaire

 

Et pourtant, nous ne sommes pas aux États-Unis. Imaginez donc une seconde l’impact sur les Américains, qu’ils soient démocrates ou républicains, des personnages de Frank Underwood et de Fitz Grant, politiciens qui détonnent parce qu’ils osent défier l’establishment et le statu quo.

À l’image de nos personnages télévisés préférés, Donald Trump a provoqué chez les Américains un amalgame d’émotions polarisées et polarisantes, un glissement de la réalité vers l’imaginaire. Il a utilisé l’arme la plus puissante à sa disposition pour influencer le vote en sa faveur : la transformation de la culture populaire en populisme.

Lorsque les consoles et les jeux vidéo sont arrivés sur le marché, la confusion entre la réalité et la fiction a été longuement débattue. On semblait s’en être sorti, mais maintenant, nous nageons en eaux troubles dans la perception entre le réel et la fiction, drainée par les médias sociaux et les nouvelles plateformes. Aujourd’hui, comment discerner la vérité dans tout ce qui apparaît sur nos écrans ?

Il ne reste plus qu’à souhaiter la meilleure des chances au nouveau président des États-Unis, Donald Trump. « Il faut donner la chance au coureur », ne cesse-t-on d’entendre dernièrement. Soit. Mais vu le tempérament de M. Trump et sa capacité remarquable de créer de toutes pièces ses propres controverses et crises médiatiques, on peut dire que cela n’est pas de très bon augure.

Grâce à Donald Trump, le spectacle fait désormais partie intégrante du paysage politique. Pour le meilleur et pour le pire. Le problème, ce n’est pas que le cinéma fasse de la politique… mais bien que la politique fasse son cinéma.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 20 janvier 2017 09 h 06

    Bizarre

    Pourtant la CAQ est le parti dont l'idéologie se rapproche le plus de celle des Républicains des USA, pour ne pas dire de celle de Trump (qui est une exacerbation de la pensée de bien des Républicains).

  • Jacques Leclerc - Inscrit 20 janvier 2017 11 h 52

    House of Cards

    Juste une correction...House of Cards n'est pas une création Netfix mais bien une création de la BBC en 1990.

  • Marc Therrien - Abonné 20 janvier 2017 16 h 21

    Le même qui continue tout en changeant de forme


    Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on vit dramatiquement ces allers-retours entre les mondes du réel et de l’imaginaire. Seuls les médias qui en permettent la représentation et la diffusion ont changé. Avant internet et la télévision, il y a eu le théâtre. Avec Shakespeare et «All the world is a stage» qui a comparé la vie à un jeu théâtral et répertorié les sept étapes de la vie à travers lesquelles on joue différents rôles, dans différents contextes, avec différentes personnes, ce qui nous amène à la fameuse question «Être ou ne pas être» ? Avant cela, il y avait eu Sènèque et les stoïciens : «La vie est comme une pièce de théâtre: ce qui compte ce n'est pas qu'elle dure longtemps, mais qu'elle soit bien jouée. L'endroit où tu t'arrêtes, peu importe. Arrête-toi où tu voudras pourvu que tu te ménages une bonne sortie-». Et on recule dans le temps jusqu’à la tragédie grecque.

    Marc Therrien